Décédée en 2022, l’éminence spirituelle du frérisme, ancien prédicateur de la chaîne Al-Jazira, garde une influence considérable sur la sphère islamiste.
Son émission, La Charia et la vie, a occupé l’antenne d’Al-Jazira tous les dimanches soir pendant quatorze ans, suivie par des millions de téléspectateurs à travers le monde arabe.
Pendant une heure, le cheikh Youssef al-Qardaoui, prédicateur et théologien, y dispensait chaque semaine ses avis religieux, ses interprétations de la jurisprudence islamique sur la politique ou les problèmes du quotidien et y émettait des fatwas.
Il abordait les sujets géopolitiques, comme la Palestine, celles purement religieuses, sur la place de l’islam dans la société moderne, mais aussi les questions liées à la sexualité – la fellation est-elle licite en islam ? –, ce qui lui a valu le surnom de « mufti du sexe » et contribué à libérer la parole sur des sujets tabous.
Véritable star planétaire, son personnage clivant a nourri la controverse et incarné l’intrusion de l’islam politique sur la scène internationale, sous l’influence du petit émirat du Qatar.
Ferveur religieuse et rationalité juridique
Né en 1926 dans un village d’Égypte, Saft Tourab, dans le delta du Nil, Qardaoui a été élevé par son oncle dans une famille de paysans pieux. La légende rapporte qu’il mémorise le Coran à 10 ans, faisant très tôt la fierté des siens.
Destiné à devenir menuisier, le jeune homme poursuit finalement des études religieuses, jusqu’à intégrer la prestigieuse université Al-Azhar du Caire et sortir major de sa promotion en 1953. Il y forme sa compréhension du droit islamique et développe sa propre vision mêlant ferveur religieuse et rationalité juridique.
Au tournant des années 1950, marquées par la prise de pouvoir de Nasser et l’instauration d’un régime nationaliste et militaire, Qardaoui s’engage au sein des Frères musulmans, mouvance née dans son pays à la fin des années 1920.
Il s’oppose au régime nassérien, ce qui lui vaudra plusieurs séjours en prison. Il racontera plus tard comment il rédigeait dans sa cellule « les premiers brouillons de sa vocation militante », méditant sur la patience comme stratégie politique.
Une nouvelle génération de savants
Mais, en 1970, devenu persona non grata aux yeux du pouvoir, il choisit de s’exiler au Qatar. Cette bifurcation sera déterminante : protégé par le régime de Doha, il y fonde et dirige des institutions religieuses, notamment la première université islamique du pays.
Il enseigne la charia à une partie des élites et obtient la nationalité qatarienne – rare honneur, que Doha réserve alors à une poignée d’étrangers. Il combine études classiques et examen de problèmes contemporains, créant ainsi une nouvelle génération de savants et façonnant toute une école de pensée issue des Frères musulmans.
Son livre phare, Fiqh al zakat (« La Jurisprudence concernant l’aumône »), publié en 1973, préconise de faire de l’impôt religieux obligatoire un levier de développement social.
La théorie de l’islam du « juste milieu »
Qardaoui incarne l’aile intellectuelle des Frères musulmans sans jamais en assumer la direction formelle (même si cela lui a été proposé à deux reprises), préférant jouer un rôle de guide moral, de leader spirituel officieux.
Fondateur du Conseil européen de la fatwa et de la recherche, président-fondateur de l’Union internationale des savants (oulémas) musulmans, il devient en quelques années la principale référence des réseaux ikhwan, les Frères musulmans, de Londres à Jakarta. Il anime aussi IslamOnline, premier portail coranique interactif, qui popularise ses écrits à travers le monde.
La puissante confrérie islamiste aime à présenter Qardaoui comme un cheikh modéré et réformateur. Auteur de plus d’une centaine d’ouvrages, il théorise la wasatiyya, l’islam du « juste milieu », pour voir s’affirmer un islam plus en phase avec le monde moderne.
« L’homme peut corriger sa femme »
Mais Qardaoui n’est pas Luther. Ses positions ont régulièrement provoqué de violentes controverses de la part des milieux libéraux musulmans et dans les sociétés occidentales.
Il prône une société patriarcale et approuve l’usage de la violence « légère » du mari envers sa femme : « L’homme peut corriger sa femme, mais en évitant de la battre trop fort ou de la frapper au visage. » Il s’appuie sur la charia, qui ne saurait se soumettre « aux valeurs humaines changeantes ».
Ses propos enflammés ne se limitent pas à la sphère domestique et marquent aussi l’évolution du monde musulman. Il légitime notamment l’arme de l’attaque suicide dans la guerre lors de la seconde Intifada contre l’occupation israélienne, quelques années plus tard, contre les forces américaines après l’invasion de l’Irak et même, plus récemment, pendant la guerre civile en Syrie. Le cheikh Al-Qardaoui est interdit de territoire par les États-Unis dès 1999, puis par la France, en 2012.
Premier supporteur de Mohamed Morsi
C’est surtout par son apparition sur la place Tahrir du Caire, le 18 février 2011, pour soutenir le Printemps arabe, que le cheikh montre toute son influence.
Dans son pays d’origine qui se soulève contre la dictature de Hosni Moubarak, il est accueilli en sauveur. Il restera plusieurs jours en soutien des manifestants, appelant à renverser le raïs, avant de rentrer au Qatar.
Dans tout le monde arabe en ébullition, le cheikh d’Al-Jazira soutient les Frères musulmans, au cœur de toutes les révolutions. En Tunisie, il accompagne le parti Ennahdha de Rached Ghannouchi, opposant historique qui rentre de son exil à Londres. En Libye, il appelle les tribus à s’opposer à Kadhafi.
Et en Égypte, il pousse d’abord les Frères musulmans à s’unir autour d’un candidat, puis devient le premier supporteur de Mohamed Morsi lorsque celui-ci est élu président en 2012… avant d’être renversé un an plus tard.
« Un capital symbolique sans équivalent »
Qardaoui est aussi l’une des références idéologiques du président turc Recep Tayyip Erdogan, le seul « Frère » à s’être maintenu au pouvoir.
À la mort du guide spirituel des Frères musulmans, en 2022, Erdogan s’était ému, sur les réseaux sociaux, le présentant comme un exemple de musulman « qui n’a jamais renoncé à l’idéal dans lequel il croyait ». Le chef du bureau politique du Hamas, Khaled Mechaal, avait, lui, salué « le plus grand savant islamique de notre temps ».
Nabil Ennasri, chercheur proche du Qatar, juge que « Qardaoui a exercé une influence majeure sur la pensée frériste. Il détenait un capital symbolique sans équivalent dans le monde islamiste. Son décès laisse beaucoup d’Arabes orphelins ».
Discours conquérant
Son empreinte aura marqué des générations de militants. Les successeurs de Qardaoui à la tête de l’Union internationale des oulémas se placent dans ses pas, le Marocain Ahmed Raïssouni, comme le Kurde Ali Mohieddine al-Qaradaghi.
L’un de ses fils, Abdul Rahman al-Qardaoui, porte aussi une partie de cet héritage. Poète et activiste, recherché par l’Égypte, il avait trouvé refuge en Turquie et critiquait vertement l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, principaux rivaux des Frères musulmans dans la région.
Mais, au retour d’un voyage en Syrie, il a été arrêté, en décembre 2024, au poste frontière de Masnaa, au Liban, puis extradé vers les Émirats, qui l’ont inculpé pour « diffusion de fausses nouvelles » et « atteinte à la sécurité publique ».
Le discours conquérant de Qardaoui a façonné l’islam politique contemporain, en Occident comme en Malaisie ou au Moyen-Orient. De quoi en faire une sorte de prophète de la globalisation islamique au XXIe siècle.

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