10 views 13 mins 0 comments

[EN] : L’immixtion ministérielle dans le choix du sélectionneur

[EN] : L’immixtion ministérielle dans le choix du sélectionneur - Tunisie-Foot

Quand le politique torpille le football national

La débâcle essuyée lors de la dernière Coupe d’Afrique des Nations a agi comme un révélateur brutal des carences structurelles de notre football et ce malgré nos multiples sonnettes d’alerte. Dans la foulée de cet échec retentissant, la Fédération a finalement consenti à s’aligner sur l’aspiration du public : le recrutement d’un sélectionneur étranger de calibre international. Pourtant, au mépris de la logique sportive la plus élémentaire, le ministère de la Jeunesse et des Sports tente d’imposer un droit de veto occulte en plaidant pour un profil local. Cette velléité d’ingérence, sous couvert de souveraineté nationale, constitue une dérive institutionnelle dont la dangerosité pour l’avenir de la sélection ne saurait être sous-estimée.

Il convient d’ancrer ce débat dans une réalité factuelle incontournable : ni le ministre Morali, ni les instances de la présidence de la République ne détiennent l’expertise requise pour présider à une telle nomination. Le football d’élite contemporain s’est définitivement affranchi de l’ère du sentimentalisme patriotique ou de la gestion de crise administrative improvisée. Il s’agit désormais d’une discipline rigoureuse, une science de la performance s’appuyant sur des indicateurs mesurables, des analyses tactiques outillées, une psychologie de groupe complexe, ainsi qu’une maîtrise des dynamiques collectives. Identifier le profil idoine exige d’évaluer avec minutie la compatibilité d’un système de jeu avec la morphologie de l’effectif, la maîtrise des outils appliqués à la performance, l’expérience avérée des contextes sous haute pression, et la capacité à bâtir un projet pérenne dépassant les échéances immédiates. Prétendre arbitrer ce choix sans posséder ces clés de lecture spécialisées relève de l’aberration. Un ministre, dont les compétences administratives ne sont pas ici en cause, ne peut s’improviser architecte de la performance sportive, tout comme un chirurgien ne saurait diriger la construction d’un ouvrage d’art sans s’exposer au ridicule.

À titre de comparaison édifiante, le professionnalisme des grandes nations européennes devrait nous servir de boussole. Lorsque la Fédération allemande a recruté Hansi Flick en 2021, le processus ne s’est pas limité à une discussion de salon ou à une directive ministérielle. Il a impliqué le directeur technique national, le directeur sportif et le comité de pilotage technique de la DFB, s’appuyant sur un cahier des charges exhaustif de quatre-vingt-sept pages analysant chaque compétence requise. Ce document scrutait minutieusement l’intégralité du spectre des responsabilités : de la philosophie de jeu à privilégier aux principes tactiques fondamentaux, de la gestion psychologique des joueurs dans leur diversité à leur encadrement culturel, en passant par les protocoles de récupération physique, l’optimisation nutritionnelle et la planification des cycles de préparation. Cette démarche systématique tranche avec nos pratiques nationales, où l’on persiste à envisager des nominations au gré des humeurs politiques du moment, loin de toute rigueur méthodologique et dans un mépris consommé des exigences de la haute performance.

L’histoire tourmentée de notre sélection est jalonnée de ces interventions politiques aux conséquences funestes. Le précédent Faouzi Benzarti demeure, à cet égard, un cas d’école emblématique des dysfonctionnements qui gangrènent notre football. Propulsé sous les feux de la rampe par une injonction de l’ancien Premier ministre, ce choix répondait à une pure logique d’affichage politique. Il s’agissait alors de projeter l’image d’un État à poigne, capable de rassurer une opinion publique échaudée par une figure d’autorité familière. Or, l’absence de fondement sportif à cette décision a conduit, comme on pouvait le prévoir, à un dénouement calamiteux dont les séquelles se font encore sentir aujourd’hui. Ce fiasco a été considérablement aggravé par la dualité de commandement instaurée avec le recrutement simultané de Mehdi Nafti par la Fédération, soucieuse de préserver une apparence d’autonomie. Coincé entre un sélectionneur imposé d’en haut et une instance fédérale tentant de sauver les apparences, Nafti s’est retrouvé au cœur d’un imbroglio institutionnel. Ce conflit de légitimité s’est conclu par un contentieux juridique, symbole éloquent d’un football pris en otage par les velléités politiques et sacrifié sur l’autel des ambitions personnelles.

L’argument budgétaire, invariablement brandi comme l’ultime justification de cette tutelle ministérielle, ne résiste pas à un examen juridique rigoureux. Le financement public du sport n’est pas une libéralité discrétionnaire de l’État, mais une mission de service public inscrite dans le cadre du rayonnement national. Financer ne saurait signifier administrer dans les moindres détails opérationnels. À titre de comparaison, si l’État finance les centres hospitaliers universitaires, il ne lui viendrait pas à l’esprit d’imposer un protocole chirurgical aux praticiens. Cette distinction entre tutelle financière et ingérence opérationnelle constitue la pierre angulaire de toute gouvernance moderne. De surcroît, la Fédération dispose aujourd’hui d’une manne financière substantielle, issue des participations à la Coupe Arabe, à la CAN et des dotations généreuses de la FIFA liées à la Coupe du Monde. Ces ressources propres lui confèrent, en théorie, les moyens de s’attacher les services d’un staff technique de rang mondial sans solliciter l’aval du ministère.

Le véritable mal réside dans la vassalisation volontaire des dirigeants de la Fédération. En acceptant de courber l’échine devant les injonctions de l’autorité de tutelle, des responsables tels que Moez Nasri et Hussein Jenayeh abdiquent leur mission première : la défense de l’intégrité de leur institution. L’article 19 des statuts de la FIFA, garant de l’indépendance fédérale contre toute influence tierce, semble avoir été délibérément remisé au placard par un bureau fédéral préférant la quiétude d’une soumission politique à la rigueur de l’autonomie technique. Cette passivité expose la sélection à un risque tangible d’isolement international, voire de sanctions de la part des instances mondiales, alors même que les revenus générés devraient servir de bouclier à l’indépendance de la Fédération.

L’observation de la scène internationale confirme que le succès sportif est inversement proportionnel à l’ingérence politique. Le Nigéria, nation dotée d’un potentiel considérable, a payé un tribut lourd à l’activisme de son gouvernement, subissant des suspensions répétées de la FIFA qui ont brisé l’élan de générations dorées. À l’inverse, le modèle sénégalais force l’admiration. L’État y finance massivement les infrastructures, mais respecte scrupuleusement le domaine réservé de la fédération. C’est précisément cette autonomie préservée qui a permis l’éclosion du projet Aliou Cissé, menant le Sénégal au sacre continental en 2022, aboutissement d’un travail de longue haleine et d’une vision cohérente. En Europe, que ce soit en France avec le maintien de Didier Deschamps malgré les critiques, en Allemagne avec ses processus codifiés, ou en Angleterre où la Football Association jouit d’une indépendance totale, le politique ne franchit jamais le seuil de la direction technique nationale.

Il serait erroné de croire que l’opinion publique se laisse séduire par un nationalisme de façade. Les supporters tunisiens, rompus aux exigences de la haute compétition par leur consommation des grands championnats européens, ne réclament pas un passeport comme critère de sélection. Ce qu’ils exigent légitimement, c’est de la compétence avérée et des résultats tangibles. Le désir d’un sélectionneur étranger, loin de constituer une trahison identitaire, procède d’un constat lucide sur la nécessité d’importer une méthodologie de travail éprouvée que nos structures de formation nationales, aussi méritoires soient leurs efforts, peinent à produire dans leur état actuel. Imposer un choix par pur opportunisme politique serait un affront à l’intelligence des supporters qui savent distinguer un projet sérieux d’un simple coup de communication gouvernementale.

Si le ministère souhaite réellement impacter positivement le football national, son champ d’action légitime est vaste. La réfection urgente d’un stade de Radès devenu indigne d’accueillir des compétitions internationales, la reprise du chantier du stade d’El Menzah dont la reconstruction tarde à se concrétiser et c’est un euphémisme, la création de cadres juridiques et fiscaux favorisant la professionnalisation des clubs, l’élaboration de politiques pour le développement des infrastructures de base : voilà le véritable terrain de l’État. Le football ne se redressera que lorsque chacun occupera sa place naturelle : le politique dans son rôle de facilitateur et de bâtisseur d’infrastructures, et la Fédération dans celui de garant d’un projet sportif autonome élaboré selon des critères strictement techniques. Toute autre voie ne ferait que prolonger l’errance actuelle, sacrifiant l’avenir de la sélection sur l’autel de calculs partisans.