Après près de deux décennies passées au service de Lyon-La Duchère, Mohamed Métoui s’apprête à clore un chapitre majeur de sa vie professionnelle. Véritable couteau suisse du club lyonnais, il y a exercé toutes les fonctions, de l’encadrement des jeunes à la direction sportive, en passant par le banc de l’équipe première en National. Reconnu pour sa rigueur et sa capacité à structurer des projets durables, ce technicien diplômé du Management FIFA n’a jamais caché son lien viscéral avec ses origines. Entre bilan de carrière, philosophie de formation et regard lucide sur le football tunisien, il nous accorde un entretien exclusif.
Ma plus grande fierté après 19 ans à Lyon-La Duchère, c’est d’avoir participé à faire grandir un club.
TF : Mohamed, après 19 ans passés à Lyon-La Duchère, vous vous apprêtez à tourner une page importante. Comment vous sentez-vous à l’approche de ce départ ?
MM : Ma plus grande fierté après 19 ans à Lyon-La Duchère, c’est d’avoir participé à faire grandir un club. C’est aussi d’avoir réussi à unir tout un club autour d’un projet sportif qui nous a permis de bâtir et d’élever le niveau de toutes nos équipes, jusqu’aux plus hauts échelons régionaux et fédéraux. Voir évoluer des jeunes que j’ai connus au début, les voir prendre confiance, se structurer, parfois réussir dans le football ou dans leur vie personnelle, c’est ce qui me touche le plus. Cette cohésion, cette énergie collective, je la porterai toujours avec moi. La transition, je la vis avec un mélange de nostalgie et d’enthousiasme. Nostalgie, parce que quitter un endroit où j’ai passé presque deux décennies n’est pas anodin. Mais aussi beaucoup d’enthousiasme, parce que c’est une occasion de me réinventer, d’explorer de nouveaux projets et de sortir d’une forme de confort. J’essaie d’accueillir cette nouvelle étape avec lucidité et envie. J’ai l’impression de tourner une page importante, mais aussi d’en ouvrir une nouvelle.
TF : Vous avez occupé tous les postes : entraîneur des jeunes, coach de l’équipe première, directeur technique, directeur sportif… Quel rôle vous a le plus marqué ?
MM : Honnêtement, le rôle qui m’a le plus marqué est celui d’entraîneur des jeunes. C’est là que tout commence. Travailler avec les jeunes, c’est accompagner des joueurs dans leur construction, pas seulement sportive mais aussi humaine. On voit leurs progrès au quotidien, on participe à leurs premiers rêves, à leurs premières désillusions aussi. Quand on retrouve plus tard certains d’entre eux en équipe première ou au plus haut niveau, il y a une fierté difficile à décrire. Les postes de coach de l’équipe première, de directeur technique ou de directeur sportif apportent évidemment une autre dimension, plus stratégique et décisionnelle, avec beaucoup de pression et de responsabilités.
TF : Vous avez passé plusieurs années à la tête des U19 avec de beaux parcours en Coupe Gambardella. Quels souvenirs en gardez-vous ?
MM : Ces neuf années à la tête des U19 ont été profondément marquantes pour moi. La Coupe Gambardella est une compétition à part, chargée d’émotions, qui fait rêver les jeunes et qui crée des souvenirs pour la vie. Je garde en mémoire des vestiaires très forts, des moments de joie intense, parfois de la déception aussi, mais toujours beaucoup de fierté. Voir ces jeunes se dépasser, grandir ensemble, apprendre à gérer la pression et les émotions, c’est quelque chose de précieux. Au-delà des résultats, ce sont les liens humains, les regards, les parcours de certains joueurs que l’on retrouve plus tard au plus haut niveau, qui restent gravés. Ce sont des moments qui donnent tout son sens au métier d’éducateur et d’entraîneur.
TF : En 2020, vous avez pris l’équipe première en intérim en National. Comment avez-vous vécu cette expérience ?
MM : Prendre l’équipe première en intérim en National a été une expérience exigeante et enrichissante. Arriver dans un contexte particulier nécessite de s’adapter très vite, de faire preuve de clarté dans les choix et de proximité avec le groupe. J’ai vécu cette mission avec beaucoup de responsabilité. Elle m’a permis de mesurer pleinement les exigences du niveau National, tant sur le plan sportif qu’humain. Cette période a été très formatrice et importante dans mon parcours.
TF : Vous avez également développé la section féminine du club. Pourquoi ce projet vous tenait-il à cœur ?
MM : Le développement de la section féminine répondait à une conviction forte. Le football féminin mérite la même attention, la même structuration et les mêmes exigences que le football masculin. C’était un projet porteur de sens pour le club, mais aussi sur le plan humain. Il s’agissait d’offrir aux jeunes filles un cadre de travail sérieux, des perspectives d’évolution et une véritable reconnaissance. Voir la section se structurer, progresser et s’inscrire durablement dans le projet du club est une grande satisfaction.
TF : Le modèle de formation et de développement mis en place à Lyon-La Duchère est souvent cité en exemple. Pouvez-vous nous en décrire les grands principes et expliquer pourquoi il fonctionne ?
MM : Le modèle de formation de Lyon-La Duchère repose avant tout sur la cohérence et la continuité. L’idée a toujours été de construire un cadre clair, avec une identité de jeu, des principes éducatifs partagés et une méthodologie commune, de l’école de football jusqu’à l’équipe première. Il fonctionne parce qu’il place le joueur au centre du projet, en tenant compte à la fois de sa progression sportive, de son développement personnel et de son environnement. L’accompagnement est individualisé, mais s’inscrit dans une exigence collective forte. Enfin, ce modèle s’appuie sur la fidélité et la formation des éducateurs, le lien constant entre les différentes catégories et une vraie confiance accordée à la formation interne. Cette vision à long terme permet de développer des joueurs performants, mais aussi des hommes et des femmes responsables.
La formation, c’est autant former l’homme que le joueur.
TF : Quelle est votre philosophie en matière de formation ? Qu’est-ce qui prime : le talent, le mental ou la discipline ?
MM : Pour moi, la formation repose sur un équilibre entre ces trois éléments. Le talent est bien sûr important, mais il n’est jamais suffisant à lui seul. Sans mental fort, motivation et capacité à se dépasser, le potentiel reste limité. Et sans discipline, rigueur et constance dans le travail, il est impossible de progresser durablement. Dans notre philosophie, c’est la discipline et le mental qui permettent au talent de s’exprimer pleinement. Nous cherchons à développer des joueurs compétents sur le terrain, mais aussi responsables, travailleurs et capables de gérer les défis de la vie et du football. La formation, c’est donc autant former l’homme que le joueur.
TF : Vous avez récemment obtenu votre diplôme (majeur de promo) de Directeur du Management FIFA. Qu’est-ce que cela vous apporte concrètement ?
MM : Ce diplôme m’a apporté une vision globale et professionnelle du football. Il permet de mieux comprendre les enjeux sportifs, économiques et organisationnels d’un club ou d’une fédération, et de mettre en place des projets cohérents et durables. Concrètement, il m’aide à prendre des décisions plus éclairées, à professionnaliser la gestion des équipes et des structures, et à créer un environnement favorable au développement des joueurs tout en respectant les standards internationaux. C’est un outil précieux pour relier formation, performance et management.
TF : Votre attachement à la Tunisie est réel et assumé. D’où vient ce lien fort et comment s’est-il traduit concrètement dans votre travail ?
MM : C’est avant tout un lien du cœur. C’est un pays qui fait partie de moi, de mes racines et de mon identité. Cet attachement s’est toujours traduit dans ma façon de travailler. Au fil des années, j’ai cherché à transmettre ce que le pays m’a donné : l’amour du football, le sens de l’effort, le respect et la solidarité. Cela s’est concrétisé par le soutien et l’accompagnement de jeunes talents, en les aidant à progresser et à trouver leur place. C’est une manière de rester connecté à mes racines et de faire rayonner les valeurs du pays à travers chaque projet que je mène.
TF : Vous avez relancé et accompagné plusieurs joueurs, dont Bilel Aït Malek, qui performe au Club Africain. Vous avez aussi été derrière des profils comme Ilyes Boughanmi ou Jassim Assoul. Pouvez-vous nous parler de cette volonté de donner la priorité aux talents tunisiens ?
MM : Depuis toujours, j’ai eu à cœur de repérer et accompagner ces talents. À Lyon-La Duchère, cela s’est traduit par un travail de suivi, d’encadrement et de soutien personnalisé. Des joueurs comme Bilel Aït Malek, qui s’épanouit aujourd’hui au Club Africain, ou Ilyes Boughanmi et Jassim Assoul, ont bénéficié d’un environnement où ils pouvaient se développer sereinement. Cette démarche va au-delà de la simple détection : c’est une volonté de créer des passerelles entre le football français et notre pays. C’est aussi pour moi une manière de participer au développement du football national sur le long terme.
TF : Comment travaillez-vous avec ces jeunes joueurs ? En quoi votre accompagnement va au-delà du terrain ?
MM : L’accompagnement va bien au‑delà du rectangle vert. Il s’agit de les soutenir humainement, de développer leur discipline et leur confiance, et de les guider dans la structuration de leur carrière pour construire un projet de vie solide. Et je rajouterai également la mise en relation avec la fédération nationale de football.
TF : Suivez-vous le football national ? Quel regard portez-vous sur son évolution ces dernières années ?
MM : Oui, je le suis, mais malheureusement, ces dernières années, j’ai observé une dégradation significative. Au-delà de la structuration des clubs et de la formation, les infrastructures restent catastrophiques, ce qui limite sérieusement le développement des jeunes et la préparation des joueurs. Cette situation freine le progrès et nuit à la compétitivité internationale. Pourtant, le potentiel existe toujours. Avec une meilleure organisation, des infrastructures adaptées et un vrai travail sur la formation, notre football pourrait retrouver sa place et son attractivité.
TF : Que pensez-vous du niveau actuel de l’équipe nationale ?
MM : Le niveau actuel reste correct sur certains points, mais il y a des limites évidentes. On constate un manque de continuité dans les résultats et une difficulté à imposer un style clair. Beaucoup de joueurs ont du potentiel, mais le collectif manque parfois de structure. Le travail en amont, notamment sur la formation locale qui était une de nos forces, doit être renforcé. Nos équipes nationales méritent un centre d’entraînement avec des installations de qualité. Avec un encadrement stable et un projet clair, l’équipe nationale pourrait redevenir compétitive de façon durable.
TF : Selon vous, le modèle de Lyon-La Duchère peut-il être exporté en Tunisie ?
MM : Ce modèle repose sur une vision claire, des règles fortes, de l’exigence et une solidarité partagée. Installer une culture de travail et responsabiliser les acteurs sont des principes universels. Pour l’adapter à nos réalités, il faudrait des fondations solides au niveau des infrastructures et une volonté de bâtir sur le long terme plutôt que de chercher le résultat immédiat.
TF : Avez-vous déjà envisagé de travailler en Tunisie ? Un projet en LP1 pourrait-il vous tenter ?
MM : Ce n’est pas un pays comme les autres pour moi, c’est celui de mes origines. J’ai une ambition claire : travailler dans un environnement exigeant, avec des objectifs élevés et une vraie vision sportive. La LP1 a le potentiel et l’histoire pour viser haut. Si un projet structuré, compétitif et ambitieux se présente, je serais fier de mettre mon expérience et mon énergie au service de notre football.
Le talent est un cadeau, mais le travail, la discipline et le respect du jeu sont ce qui font durer une carrière.
TF : Quels conseils donneriez-vous aux jeunes talents qui rêvent de percer en France ?
MM : Je leur dirais d’abord de prendre le temps de bien se former, humainement autant que sportivement. Le talent est un cadeau, mais le travail et la discipline font durer une carrière. En France, personne ne t’attend : tu dois gagner ta place chaque jour avec humilité. N’ayez jamais honte de vos origines, elles sont une force. Entourez-vous bien et n’oubliez jamais pourquoi vous avez commencé : par amour du football.
TF : Si vous deviez retenir une seule leçon de votre passage à Lyon-La Duchère, quelle serait-elle ?
MM : C’est qu’un projet ne tient que s’il repose sur une vision claire et une exigence partagée. Construire, c’est installer une culture de travail et donner du sens à chaque étape. C’est cette logique de fondations solides qui permet à un club de grandir durablement.
TF : Quel type de projet recherchez-vous pour la suite de votre carrière ?
MM : Je recherche avant tout un projet structuré, avec une vision claire et du temps pour construire. Un environnement où l’exigence est élevée et où le développement des hommes est aussi important que les résultats. Je veux m’inscrire dans un projet ambitieux, capable de viser la performance tout en laissant une identité forte.
TF : Un dernier mot pour les TFistes ?
MM : Merci sincèrement pour cet échange riche, et merci aux lecteurs pour leur fidélité. Votre intérêt et votre passion donnent tout son sens à ce partage.

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