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UN JOUR, UNE CAN #2 : L’APOGÉE ET LA CHUTE

UN JOUR, UNE CAN #2 : L’APOGÉE ET LA CHUTE - Tunisie-Foot

De la gloire mondiale au désert continental, jusqu’à l’humiliation à domicile (1978-1994)

Treize longues années sans participer à une Coupe d’Afrique des Nations. Entre la finale perdue à domicile en 1965 et le grand retour de 1978, la Tunisie a traversé le désert. Mais en ce début d’année 1978, tout est différent. La Tunisie ne revient pas seulement en CAN, elle va écrire la plus belle page de son histoire. Et celui qui va diriger cette épopée porte un nom qui résonne encore : Abdelmajid Chetali.

Le capitaine tragique de 1965, celui qui avait pleuré sur la pelouse du Stade Chedly-Zouiten après la défaite en finale, est devenu sélectionneur. À 40 ans, Chetali a une mission : rendre à la Tunisie sa place parmi l’élite africaine. Mais il ne sait pas encore qu’il va accomplir bien plus. Qu’il va mener les Aigles de Carthage jusqu’à l’Argentine. Jusqu’à la Coupe du Monde.

Abdelmajid Chetali

Mars 1978. Accra, Ghana. La Tunisie retrouve enfin la CAN après plus d’une décennie d’absence. Le groupe est redoutable : le Ghana, pays hôte et quadruple champion d’Afrique, le Cameroun, future sensation du Mondial espagnol, et l’Ouganda. Chetali a bâti une équipe autour de joueurs talentueux : Tarak Dhiab, élu Ballon d’Or africain 1977, Mokhtar Dhouib, le roc défensif, Nejib Ghommidh, le milieu créateur, et surtout un trio offensif explosif composé de Mohamed Ali Akid, Raouf Ben Aziza et Khemais Laabidi.

Le premier match face au Maroc se termine sur un nul 1-1. Ali Kaabi, le défenseur central, ouvre le score pour la Tunisie à la 19ème minute. Déjà, on sent que cette équipe a quelque chose de spécial. Trois jours plus tard, face à l’Ouganda, la Tunisie s’impose 3-1. Laabidi ouvre le score dès la 36ème minute, Ben Aziza double la mise à la 38ème, et Kaabi, encore lui, inscrit le troisième but à la 83ème. Le dernier match de poule contre le Congo se solde par un nul 0-0. C’est suffisant : la Tunisie se qualifie pour les demi-finales.

Le 14 mars 1978, au National Sports Stadium d’Accra, la Tunisie affronte le Ghana en demi-finale. Le pays hôte, champion en titre, est favori. Le match est tendu, équilibré. À la 57ème minute, Karim Abdul Razak ouvre le score pour les Black Stars. La Tunisie pousse, cherche l’égalisation, mais le mur ghanéen tient bon. Défaite 1-0. Les espoirs de titre s’envolent. Mais il reste le match pour la troisième place, deux jours plus tard, face au Nigeria.

16 mars 1978. Ce qui va se passer ce jour-là hantera le football tunisien pendant des décennies. Face au Nigeria, la Tunisie mène 1-0 grâce à un but de Mohamed Ali Akid à la 19ème minute. Puis, à la 42ème, c’est le drame. L’arbitre accorde un but au Nigeria alors qu’il s’agit d’un hors jeu flagrant . À 1-1, estimant que l’arbitrage est partial et que la justice sportive n’existe plus, Abdelmajid Chetali prend la décision la plus controversée de sa carrière : il ordonne à ses joueurs d’abandonner le match.

L’équipe tunisienne quitte le terrain. Le match est accordé 2-0 au Nigeria. La Tunisie termine officiellement 4ème, mais dans le cœur des Tunisiens, c’est une injustice qui ne sera jamais oubliée. Chetali sera critiqué pour ce geste, mais ses joueurs le soutiendront toujours. Des années plus tard, ils affirmeront qu’ils avaient raison de partir, qu’ils ne pouvaient pas cautionner cette mascarade.

Mais ce qui aurait pu être une fin catastrophique n’est en réalité qu’un prologue. Quelques semaines plus tard, en avril 1978, la Tunisie réalise l’impossible : elle se qualifie pour la Coupe du Monde en Argentine. Dans les éliminatoires africains, elle domine l’Égypte 4-1 lors du match décisif et décroche le précieux sésame. L’euphorie est totale. La Tunisie, pour la première fois de son histoire, va participer à un Mondial.

2 juin 1978. Stade Gigante de Arroyito, Rosario, Argentine. Face au Mexique, pays qui avait atteint les quarts de finale en 1970, la Tunisie fait ses débuts sur la scène mondiale. À la mi-temps, les Tunisiens sont menés 1-0 sur un penalty accordé à la dernière minute de la première période. Dans le vestiaire, Chetali sent que ses joueurs doutent. Alors, dans un geste symbolique qui restera gravé dans l’histoire, il jette le drapeau tunisien au sol devant eux et quitte la pièce sans un mot. Le message est clair : vous jouez pour ce drapeau, pour ce pays, pour votre fierté.

La seconde période commence. Les Tunisiens sont transformés. À la 55ème minute, sur un centre de Hammadi Agrebi, Ali Kaabi, le défenseur devenu héros, surgit et égalise d’une frappe puissante. 1-1. Le Stade Gigante retient son souffle. L’Afrique retient son souffle. À la 79ème minute, Nejib Ghommidh inscrit le deuxième but tunisien après une superbe incursion de Tarak Dhiab. 2-1 ! Et à la 87ème, Mokhtar Dhouib clôt le festival. 3-1 ! La Tunisie devient la première équipe africaine à remporter un match en phase finale de Coupe du Monde. L’exploit est historique, immense, incroyable.

Dans les rues de Tunis, c’est l’explosion de joie. Les klaxons résonnent toute la nuit. Les drapeaux tunisiens flottent partout. On danse, on chante, on pleure de bonheur. La petite Tunisie, qui ne pesait rien face aux géants du football mondial, vient de créer la sensation. Kaabi, Dhiab, Ghommidh, Dhouib, Akid… Ces noms sont désormais immortels.

Malheureusement, l’aventure mondiale s’arrête là. Défaite 1-0 contre la Pologne, puis match nul héroïque 0-0 contre l’Allemagne de l’Ouest, championne du monde en titre. La Tunisie est éliminée au premier tour, mais elle sort la tête haute. Elle a prouvé que l’Afrique pouvait rivaliser avec le monde et lui offre une seconde place dans l’édition suivante.

Chetali démissionne après le Mondial, épuisé, vidé, mais accompli. Il a mené la Tunisie au sommet absolu. Il ne sait pas encore qu’un an plus tard, un drame va frapper cette génération dorée.

Mohamed Ali Akid, Tarak Dhiab et Ali Kaabi en 1978

12 avril 1979. Riyad, Arabie Saoudite. Mohamed Ali Akid, l’attaquant vedette du Mondial 78, meurt dans des circonstances mystérieuses. Il n’a que 29 ans. La version officielle parle d’un coup de foudre pendant un entraînement. Mais personne n’y croit vraiment. La famille exige des réponses, mais le cercueil est enterré sous haute surveillance sans pouvoir être ouvert. Ce n’est que 33 ans plus tard, en 2012, après l’exhumation de la dépouille, que la vérité éclate : Mohamed Ali Akid a été assassiné. Deux balles retrouvées dans son corps. Les rumeurs parlent d’une liaison avec une princesse saoudienne, d’un crime d’honneur, d’un règlement de comptes. La vérité complète ne sera jamais révélée, mais le football tunisien vient de perdre l’un de ses plus grands talents dans les pires conditions imaginables.

La mort d’Akid plonge toute une génération dans le deuil. Le football tunisien, qui avait atteint les sommets en 1978, commence sa descente aux enfers. Les entraîneurs se succèdent : Ameur Hizem, Hmid Dhib… Les résultats ne suivent pas.

Et puis, en 1980, survient l’impensable. Engagée dans les qualifications pour la CAN 1980 au Nigeria, la Tunisie doit affronter le Kenya. Mais la fédération décide d’abandonner purement et simplement les éliminatoires. Le match prévu contre le Kenya n’aura jamais lieu.

Mais en 1982, une lueur d’espoir apparaît. La CAN se joue en Libye, le pays voisin dirigé d’une main de fer par Mouammar Kadhafi. Le dirigeant libyen a tout mis en œuvre pour accueillir cet événement, construisant des stades, organisant des cérémonies grandioses. Lors de l’ouverture, Kadhafi prononce un discours fleuve dénonçant l’impérialisme américain, la politique française au Tchad, l’apartheid sud-africain. Il ponctue son intervention par un slogan étrange : « Oui à l’Afrique ! Non à la Coupe ! » Partout dans les stades, son Livre Vert est distribué, ses slogans affichés. La CAN 1982 sera autant politique que sportive.

La Tunisie, dirigée par l’entraîneur polonais Ryszard Kulesza, hérite d’un groupe redoutable à Tripoli : le Ghana, le Cameroun (qui va disputer le Mondial espagnol trois mois plus tard), et la Libye, pays hôte galvanisé. Dans l’effectif tunisien, quelques rescapés du Mondial 78 : Tarak Dhiab, désormais capitaine, mais aussi de nouveaux visages.

Ryszard Kulesza

5 mars 1982. Premier match face au Cameroun. Match nul 1-1. Un bon résultat face à une équipe en pleine ascension. Mais deux jours plus tard, c’est la désillusion. Face à la Libye, portée par ses stades synthétiques qu’elle maîtrise parfaitement et par un public en délire, la Tunisie s’incline 2-0. Le journaliste tunisien Faouzi Mahjoub parlera dans son ouvrage d’un « hourra football » libyen débridé qui a submergé les Aigles. Le gardien libyen Kouafi réalise un match héroïque. La bévue du gardien Kamel Karia offre le premier but à la Libye avant la mi-temps et c’est le remplaçant Fraj Al Barassi qui scelle la victoire en fin de match. La Tunisie, venue sans ambition selon les dires de Kulesza qui voulait « préparer l’avenir », encaisse sa première défaite.

12 mars 1982. Dernier match de poule face au Ghana. La Tunisie doit impérativement gagner pour espérer se qualifier. Mokhtar Naili prend la place du titulaire Kamel Karia. Mais les Black Stars, toujours aussi redoutables, s’imposent 1-0. Élimination. Avec un seul point au compteur, la Tunisie rentre à la maison dès le premier tour. Pendant ce temps, la Libye de Kadhafi réalise l’exploit en atteignant la finale face au Ghana. Le match se terminera 1-1 après prolongation. Aux tirs au but, après une séance interminable, le Ghana l’emporte 7-6. Kadhafi, qui rêvait d’un sacre politique via le football, voit son rêve s’effondrer. Mais la Libye a marqué les esprits.

Pour la Tunisie, c’est le début d’une traversée du désert. Après 1982, elle rate toutes les qualifications pour la CAN pendant une décennie. De 1982 à 1992, soit 10 ans, pas une seule participation. La génération dorée vieillit, se retire, s’exile. Les nouveaux joueurs peinent à émerger. La fédération change constamment d’entraîneurs. Après près d’une année de gel, l’Equipe nationale Tunisienne reprend en 1984 ses activités avec le nouvel entraîneur, Youssef Zouaoui. Après un stage en Rhénanie (Allemagne), il entame sa carrière d’entraîneur par quatre victoires, dont un coup d’éclat en amical contre le Nigeria, avant d’échouer au Tournoi de l’amitié organisé en Côte d’Ivoire. L’équipe est métamorphosée, à l’image de Bassem Jeridi (auteur de six buts en 1984), qui surmonte sa timidité pour s’imposer en équipe nationale. Zouaoui remporte donc des matchs amicaux encourageants contre le Nigeria (5-0 !) et le Canada (2-0), mais échoue à qualifier l’équipe pour la CAN 1986 après une défaite face à la Libye. Comble de l’ironie, la Tunisie bat le Nigeria sur la route du Mondial 1986, mais se fait éliminer par l’Algérie au dernier tour.

Jean Vincent, ancien sélectionneur du Cameroun, est embauché en 1987. On attend des miracles de ce Français qui connaît bien l’Afrique. Mais les résultats sont catastrophiques. Élimination pour la CAN 1988 face à l’Algérie. Puis, lors des Jeux Africains, des défaites humiliantes contre le Cameroun, Madagascar et le Kenya. Vincent est limogé immédiatement. La Tunisie est au fond du gouffre.

Taoufik Ben Othman, ancien adjoint de Chetali en 1978, prend les rênes. L’espoir renaît. Peut-être que l’ancien bras droit du héros de 1978 saura retrouver la recette magique ? Mais non. Les qualifications pour la CAN 1990 échouent. Celles pour le Mondial 1990 également. La CAN 1992 ? Même sanction. La Tunisie enchaîne les échecs, les désillusions, les frustrations.

Pendant cette décennie sombre, le football africain avance sans elle. Le Cameroun de Roger Milla devient une sensation mondiale au Mondial 1990 en Italie, atteignant les quarts de finale. L’Algérie brille également. Le Ghana continue de dominer. Le Nigeria émerge comme une grande puissance. Même l’Égypte, après des années difficiles, revient au premier plan. Mais la Tunisie ? Elle est absente, invisible, oubliée.

Dans les cafés de Tunis, on se souvient avec nostalgie de 1978. On raconte aux plus jeunes l’épopée argentine, le but de Kaabi contre le Mexique, le drapeau jeté au sol par Chetali, la nuit de folie à Rosario. On évoque aussi le drame d’Akid, mort trop jeune, dans des circonstances toujours floues.

En 1992, après une nouvelle élimination ratée pour la CAN organisée au Sénégal, la fédération tunisienne décide de tout changer. Il faut repartir de zéro, reconstruire, former, structurer. On nomme un nouveau sélectionneur, on lance des programmes de formation, on investit dans les infrastructures. On se dit qu’il est temps de retrouver la place qui était la nôtre en 1978.

Mais avant de ressusciter, il faudra toucher le fond une dernière fois. Et le fond, ce sera en 1994. À domicile. Devant 45 000 personnes. Une humiliation qui restera gravée dans les mémoires comme le point le plus bas de l’histoire du football tunisien.

Douze ans après la CAN libyenne, la Tunisie retrouve enfin la compétition continentale. Mieux encore : elle l’organise ! Le Zaïre, qui devait accueillir le tournoi, a renoncé en raison de problèmes politiques internes. La CAF se tourne vers la Tunisie qui accepte avec enthousiasme. Enfin, les Aigles vont pouvoir effacer douze ans de traversée du désert devant leur public.

Le sélectionneur Youssef Zouaoui a préparé l’événement avec soin. Dans les semaines qui précèdent, la Tunisie affronte les Pays-Bas en match amical à El Menzah. Face à une des meilleures générations néerlandaises de l’histoire, celle de Rijkaard, Koeman, Bergkamp, les Tunisiens font bonne figure : match nul 2-2. Faouzi Rouissi et Ayadi Hamrouni marquent contre les Oranges. L’optimisme règne. Peut-être que cette équipe va enfin renouer avec la gloire ?

Le tirage au sort place la Tunisie dans le Groupe A avec le Mali et le Zaïre. Un groupe à la portée des Aigles, du moins sur le papier. Le format du tournoi est impitoyable : douze équipes réparties en quatre groupes de trois. Chaque groupe ne qualifie qu’un seul pays pour les quarts de finale. Une défaite d’entrée serait presque éliminatoire.

Samedi 26 mars 1994, 17h. Le stade olympique d’El Menzah est rempli à craquer. 45 000 spectateurs, drapeaux tunisiens au vent, chants qui résonnent dans les tribunes. C’est le match d’ouverture de la CAN 1994. La Tunisie affronte le Mali. Le président Ben Ali est dans les tribunes officielles. Tout le pays est devant sa télévision. Après douze ans d’absence, les Aigles vont enfin montrer de quoi ils sont capables.

Mais rien ne se passe comme prévu. Dès le coup d’envoi, le Mali impose son jeu, plus physique, plus rapide, plus affamé. La Tunisie, crispée, joue petit bras. Les passes ne trouvent pas leur destinataire. Les occasions maliennes se multiplient. Et à la mi-temps, c’est déjà 2-0. Deux buts encaissés. Devant leur public. Lors du match d’ouverture. Le premier marqué par Coulibaly sur un tir au ras de terre au milieu des cages que Chokrri El Ouaer laisse passer en dessous de sa main. Le deuxième d’un superbe coup franc de Sidibé qui atterrit sur la transversale puis sur la main d’El Ouaer qui la dévie en but.

Dans les tribunes, le silence commence à s’installer. Les drapeaux s’abaissent. On n’ose pas y croire. Comment est-ce possible ? Comment peut-on perdre 2-0 à domicile lors d’un match d’ouverture ? La seconde période ne change rien. La Tunisie pousse, sans conviction, sans idées. Le Mali contrôle les assauts tunisiens. Les Aigles de Carthage terminent à 10 après l’exclusion de Taoufik Hicheri. Au coup de sifflet final, c’est la consternation. Défaite 2-0. Élimination quasiment actée dès le premier match.

Dans les travées du stade, les supporters tunisiens ne savent plus quoi faire. Certains restent figés sur leur siège, incrédules. D’autres quittent le stade en silence, la tête basse. Quelques-uns crient leur colère, insultent les joueurs, réclament des têtes. Sur la pelouse, les Tunisiens sont prostrés. Youssef Zouaoui, le sélectionneur, marche vers les vestiaires le regard vide. Il sait que sa carrière vient de s’arrêter net.

Le lendemain, dans toute la Tunisie, c’est l’heure du procès. Les journaux titrent sur « l’humiliation », « la honte », « le désastre ». On demande des sanctions, des têtes, des changements. La fédération, sous pression, prend une décision radicale : Youssef Zouaoui est limogé immédiatement. Faouzi Benzarti, son adjoint, est nommé sélectionneur par intérim. Il a trois jours pour préparer le match contre le Zaïre. Trois jours pour sauver l’honneur.

30 mars 1994. Même stade, même attente, même espoir. Mais cette fois, l’ambiance est différente. Les supporters sont venus, mais ils sont méfiants, blessés. Ils veulent croire, mais ils ont peur d’y croire. Face au Zaïre, pays en pleine déliquescence politique, la Tunisie doit impérativement gagner et espérer que le Mali perde contre le même Zaïre. C’est compliqué, mais c’est possible.

Le match est tendu, haché, nerveux. À la mi-temps, c’est toujours 0-0. Puis, enfin, à la 55ème minute, la Tunisie ouvre le score sur pénalty transformé par Faouzi Rouissi. Soulagement ! Les supporters explosent de joie. On y croit encore ! Mais à la 78ème minute, le drame : le Zaïre égalise sur une bourde d’Imed Mizouri qui n’appuie pas assez fort sa passe. L’histoire aurait été différente si le tir de Rouissi en fin de rencontre n’avait pas trouvé le poteau, mais le score en restera là, 1-1. Fin du match. Fin de l’aventure. La Tunisie termine dernière de son groupe avec un seul point. Éliminée à domicile. Devant son public. Après douze ans d’absence.

Le Mali et le Zaïre se qualifient. Les deux équipes que la Tunisie aurait dû dominer. Dans le stade, c’est le silence de mort. Plus personne ne chante. Plus personne ne brandit de drapeau. Les joueurs quittent le terrain sous les sifflets. Quelques supporters restent dans les tribunes, hébétés, essayant de comprendre ce qui vient de se passer.

Dans les jours qui suivent, c’est le grand déballage. On critique tout : le sélectionneur, les joueurs, les dirigeants, la préparation. On s’interroge sur les choix de Zouaoui. On accuse la fédération de ne pas avoir investi. On parle de malédiction, de fatalité, de génération perdue.

Adel Sellimi et Ayadi Hamrouni en 1994

Mais au-delà des critiques, c’est une prise de conscience collective qui s’opère. La Tunisie ne peut plus continuer comme ça. Douze ans sans CAN, et quand elle y revient, c’est pour se ridiculiser à domicile. Il faut tout changer : les structures, les méthodes, la vision. Selon les témoignages d’époque, cette débâcle de 1994 est un véritable « tournant » pour le football tunisien. Le pays comprend qu’il ne peut plus se contenter de nommer des sélectionneurs locaux tous les six mois, de naviguer à vue, sans projet à long terme.

Quelques mois plus tard, en décembre 1994, l’Espérance de Tunis offre un peu de baume au cœur en remportant la Ligue des Champions africaine. Le héros du jour s’appelle Balha, auteur du but victorieux en finale. Après le CAB, après le Club Africain, la Tunisie peut célébrer quelque chose. Les rues de Tunis vivent une nuit de fête. C’est Faouzi Benzarti, le même homme qui avait été appelé en catastrophe après le désastre contre le Mali, qui dirige cette équipe de l’Espérance. L’ironie du destin.

Ce sacre continental en club, loin d’être anecdotique, marque le début d’une nouvelle ère. Les clubs tunisiens vont dominer l’Afrique pendant une décennie. L’Espérance, l’Étoile du Sahel, le Club Sfaxien vont enchaîner les trophées. Pendant que la sélection nationale peinait, les clubs, eux, prouvaient que le talent existait en Tunisie. Qu’il fallait juste l’organiser, le structurer, lui donner un projet.

En 1995, la fédération fait un choix radical : elle engage Henryk Kasperczak, un entraîneur polonais, pour un contrat de quatre ans. Plus de changements tous les six mois. Plus de navigation à vue. Un projet à long terme, une vision, une méthode. Kasperczak impose sa discipline, sa rigueur, son organisation. Les résultats ne sont pas immédiats, mais ils arrivent.

Et ils arrivent vite. Très vite même. En 1996, deux ans seulement après l’humiliation d’El Menzah, la Tunisie atteint la finale de la CAN en Afrique du Sud. En 1998, elle se qualifie pour la Coupe du Monde en France. Vingt ans après l’épopée de 1978, les Aigles retrouvent le Mondial. Et surtout, à partir de 1994, la Tunisie ne rate plus aucune CAN. Plus jamais. Seize participations consécutives qui deviendront dix-sept avec la CAN 2025. Un record continental absolu.

Cette série incroyable, ce record historique, il a débuté dans la douleur, dans l’humiliation, dans la honte de mars 1994. Comme si le football tunisien avait eu besoin de toucher le fond absolu pour enfin rebondir. Comme si ces 45 000 spectateurs silencieux d’El Menzah avaient dit : « Plus jamais ça. »

Mais en ce printemps 1994, alors que les joueurs tunisiens rentrent chez eux la tête basse, alors que les supporters désertent les stades, alors que les critiques pleuvent de toutes parts, personne n’imagine encore que ce désastre sera le catalyseur d’une renaissance. Que deux ans plus tard, la Tunisie disputera une finale continentale. Que huit ans plus tard, elle soulèvera le trophée. Que cette humiliation deviendra, avec le recul, le point de départ d’une ère glorieuse.

Pour l’instant, en avril 1994, tout ce qu’on sait, c’est que la Tunisie vient de vivre la pire CAN de son histoire. Parce qu’elle se déroule à domicile, devant son public, après douze ans d’attente. Le Mali et le Zaïre continuent le tournoi. Le Nigeria finira par le remporter face à une Zambie endeuillée par la catastrophe aérienne qui a décimé son équipe l’année précédente.