REPORTAGE. Face aux assauts de la houle et à l’élévation du niveau marin, l’île-mémoire sénégalaise cherche sa survie derrière une digue de 1,3 km, ultime protection pour préserver son héritage patrimonial.
Inlassablement, la houle frappe les côtes de l’île de Gorée. Peu à peu, elle redessine les contours, ronge par endroits le mur de protection, menace les maisons. Située dans la baie de Dakar, Gorée revêt un statut historique particulier. Classée site historique, symbole de la traite négrière, elle est inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1978. Elle fait partie des premiers sites distingués.
Sous l’effet du changement climatique, l’île présente une vulnérabilité extrêmement élevée aux phénomènes d’érosion côtière, à l’image d’une bonne partie du littoral sénégalais. Déjà, selon les études de l’Institut des Sciences de l’Environnement du Sénégal, l’île a subi une avancée de la mer de 0,17 mètre par an entre 1942 et 2011. L’érosion affecte ainsi plus de 70 % des limites côtières de l’île où l’on retrouve d’importants édifices historiques, scolaires, religieux ou économiques.
Érosion, montée des eaux et impact sur le patrimoine historique
Pour limiter l’érosion accélérée des côtes due aux courants marins et à la montée des eaux, la Banque mondiale finance un programme de construction de digues sur les parties les plus exposées de l’île. Les travaux en cours sont exécutés par NGE (Nouvelle Générations d’Entrepreneurs), une entreprise française. En mars 2023, NGE a remporté l’appel d’offres international pour ce projet supervisé par l’agence WACA (West Africa Coastal Areas Management Program), pour le compte du ministère sénégalais de l’Environnement, du Développement durable et de la Transition écologique. Après avoir accusé un retard lié à des problèmes administratifs et à l’indisponibilité d’un quai et d’un espace de stockage au Port Autonome de Dakar, le démarrage effectif des travaux a eu lieu en avril 2025 et devrait s’achever en mars 2026. Le coût de ce projet s’élève à 9 milliards de FCFA, soit 13,5 millions d’euros.
Cette fin novembre, le nouveau ministre de l’Environnement et de la Transition écologique, Abdourahmane Diouf est venu en visite officielle, accompagné du directeur général de NGE au Sénégal, Florian Rapetti, du maire de Gorée, Augustin Senghor et des représentants de la Banque mondiale, pour se rendre compte de l’avancée des travaux.
Satisfait, le ministre a constaté, que les travaux étaient « très bien avancés », ajoutant : « nous espérons au cours de l’année 2026 revenir ici pour réceptionner les travaux de cette digue ». « Nous avons réalisé environ 70 % des travaux. La digue représente un ouvrage de 400 mètres sur la côte est, qui a été achevée en septembre, et de 900 mètres sur la côte ouest et plus de 100 000 tonnes d’enrochement. Nous travaillons actuellement sur la digue Ouest. Comme un iceberg, on voit la partie émergée mais la partie immergée est bien plus importante. La crête de la digue émergée fait près de 9,5 mètres de large. Le pied de la digue s’élargit entre 20 et 30 mètres, selon la profondeur du fond marin », détaille Florian Rapetti.
« La digue, qui n’est pas totalement collée à l’île, va jouer un rôle de brise-lames. Elle bloque l’effet de la houle sur le rivage en cassant l’énergie cinétique de la vague et ainsi stopper le phénomène d’érosion. Les habitants disaient que l’île était en train de se couper en deux, dans sa partie la plus étroite. Cette digue est une véritable protection », poursuit-il.
Les travaux financés par la Banque mondiale et exécutés par NGE
La réalisation de ce chantier est particulièrement complexe du fait qu’il se déroule sur une île mais surtout, sur un site reconnu au patrimoine mondial de l’Unesco, ce qui impose des règles drastiques. Par exemple, il est strictement interdit d’avoir une emprise au sol pour l’entreprise de construction. Les roches sont déchargées depuis la mer. La pollution par de la poussière de roche est aussi évitée et contrôlée. « De par leur granulométrie et leurs calibres, ces roches extraites en carrière ne présentent pas de poussière », détaille Florian Rapetti.
Le chantier, entre Dakar et Gorée, emploie environ 50 personnes. « Nous embaucherons des habitants de Gorée lors de la dernière phase du projet, l’aménagement d’espaces, mais pour la construction de la digue, ce sont des opérations très techniques qui demandent des expertises spécifiques », explique Florian Rapetti. Ces aménagements de voiries, des travaux de canalisations, d’évacuation, d’aménagement et de circulation ne représentent qu’environ 100 000 euros de budget.
Entre protection et développement local
En tant qu’entreprise intervenant sur l’île de Gorée, sur un projet financé par la Banque mondiale, NGE se voit obliger de mener un certain nombre d’actions dans le cadre de son Plan général environnemental et social (PGES). « Ce plan guide un peu toutes les actions environnementales et sociales sur le chantier. Nous avons par exemple organisé un week-end, avec toutes les équipes de NGE, pour un ramassage des déchets sur toute l’île. Dernièrement, l’île a été confrontée à un problème de ramassage des déchets et de leur évacuation sur Dakar. Avec nos barges, nous avons évacué 300 tonnes de déchets. Nous avons également préparé et soutenu un festival de jeunes musiciens sur l’île », raconte-t-il. L’entreprise a aussi choisi de délocaliser ses bureaux sur l’île, le temps du chantier, ce qui est un plus pour l’économie locale.
Ce projet s’inscrit dans un plan global de sauvegarde patrimoniale, afin de préserver un lieu visité par 500 000 touristes par an. Si la digue protégeait l’île de l’érosion, d’autres chantiers de rénovation du bâti, notamment, devraient être lancés.
En 2023, une mission de l’Unesco faisait le constat que « les opérations ponctuelles de restauration, de réhabilitation et d’aménagement menées par l’État sénégalais, l’UNESCO, la mairie de Gorée et d’autres partenaires techniques sont insuffisantes, souvent mal faites et avaient montré leurs limites ». Il est temps de lancer un autre grand chantier pour sauver le patrimoine inestimable de Gorée. En visite, le ministre Abdourahmane Diouf a rappelé la valeur historique et culturelle de l’île de Gorée. « Elle appartient au Sénégal mais aussi au monde entier », a-t-il ajouté.

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