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Mozambique : comment TotalEnergies tente de relancer son projet gazier dans un Cabo Delgado sous tension

Mozambique : comment TotalEnergies tente de relancer son projet gazier dans un Cabo Delgado sous tension

ANALYSE. Malgré l’insurrection djihadiste au Cabo Delgado, des financements en berne et des poursuites judiciaires, TotalEnergies se prépare à relancer son mégaprojet gazier de 20 milliards d’euros

C’est un paysage où le gaz ne brûle pour l’instant que dans les projections des analystes financiers. À Afungi, dans la province mozambicaine du Cabo Delgado, les installations de TotalEnergies ressemblent à une forteresse assiégée, un bunker de béton et d’acier posé sur l’une des régions les plus pauvres du monde. En mars 2021, une attaque meurtrière de la milice djihadiste Al-Chabab, affiliée à l’organisation État islamique, causait plus de 1 400 morts ou disparus, notamment à Palma, selon l’estimation du journaliste d’investigation Alex Perry dans une enquête pour Politico, dont un citoyen britannique. La situation sécuritaire avait alors poussé TotalEnergies à suspendre le projet, dès le mois suivant, pour cas de « force majeure ».

Quatre ans et demi après, la machine tente de redémarrer. Mais le monde a changé depuis 2021. La géopolitique s’est durcie, le climat s’est réchauffé, et les fantômes des civils disparus hantent les rapports des ONG. Samedi 25 octobre, TotalEnergies a pourtant confirmé la levée de la force majeure. Une décision lourde, prise à contre-courant des retraits européens, qui dessine les contours d’une nouvelle fracture énergétique et éthique.

L’ultimatum financier de Patrick Pouyanné

La relance n’est pas inconditionnelle. Elle s’accompagne d’une facture salée présentée au gouvernement mozambicain. Dans une lettre adressée au président Daniel Chapo, Patrick Pouyanné, Président-Directeur Général de TotalEnergies, a posé les chiffres sur la table avec la froideur d’un bilan comptable. Le coût total du projet, initialement devisé à 20 milliards de dollars, est désormais estimé à 24,5 milliards de dollars. L’entreprise exige l’approbation de ce surcoût de 4,5 milliards de dollars pour « couvrir les coûts incrémentaux induits par la suspension du projet pendant quatre ans ».

Pour la multinationale, il s’agit de compenser l’immobilisation du capital et l’inflation des coûts de construction, aggravée par le contexte économique mondial. Patrick Pouyanné avait d’ailleurs prévenu, lors d’un forum à Londres le 14 octobre, que les nouveaux droits de douane américains sur l’acier, portés à 50 % par l’administration Trump, pèsent « directement sur le coût de construction des projets GNL ».

En plus de l’argent, TotalEnergies réclame du temps. Le groupe demande une extension de dix ans de sa licence d’exploitation sur le champ gazier Golfinho-Atum et a repoussé l’échéance de la première cargaison de gaz — initialement prévue pour juillet 2024 — au premier semestre 2029. Pour Daniel Ribeiro, activiste de l’organisation Justiça Ambiental (Les Amis de la Terre Mozambique), la manœuvre est claire : « Total tente un nouveau tour de force pour obtenir des conditions de relance ultra-favorables […] L’une des entreprises les plus riches du monde prend ainsi en otage l’un des pays les plus pauvres ».

La débâcle des financements européens

Si TotalEnergies accélère, ses partenaires historiques freinent, voire font marche arrière. Le lundi 1er décembre a marqué un tournant diplomatique et financier majeur. Le gouvernement britannique a annoncé le retrait définitif de son soutien via l’agence de crédit à l’export UK Export Finance (UKEF). Londres annule ainsi un engagement de 1,15 milliard de dollars (près Export Finance (UKEF). Londres annule ainsi un engagement de 1,15 milliard de dollars (près d’un milliard d’euros, NDLR). Peter Kyle, secrétaire d’État britannique au Commerce et à l’industrie, a justifié cette décision sans ambiguïté : « Mes services ont évalué les risques liés au projet, et le gouvernement de Sa Majesté estime qu’ils se sont accrus depuis 2020 ». Il a ajouté que ce financement ne servait plus « les intérêts de notre pays » ni ceux des contribuables. La contagion a été immédiate. Quelques heures plus tard, les Pays-Bas emboîtaient le pas aux Britanniques. Le gouvernement néerlandais a confirmé la fin de la participation de l’assureur crédit Atradius, suite au retrait par TotalEnergies de sa demande d’assurance à l’export de 1,1 milliard de dollars. Au total, ce sont 2,2 milliards de dollars de garanties publiques européennes qui s’évaporent.

Face à cette hémorragie, TotalEnergies a tenté de rassurer les marchés. Dans un communiqué publié le 2 décembre, le groupe a déclaré que les partenaires du projet « ont décidé à l’unanimité d’apporter des fonds propres supplémentaires pour remplacer les contributions de UKEF et Atradius », précisant que ces montants représentent « environ 10 % du financement externe » global.

Le spectre des crimes de guerre

Le retrait des chancelleries européennes ne répond pas seulement à une logique climatique ou financière. Il intervient sur fond d’accusations gravissimes concernant les droits humains. Le projet est désormais visé par une plainte déposée en France le 17 novembre par l’ONG European Center for Constitutional and Human Rights (ECCHR) pour « complicité de crimes de guerre, torture et disparitions forcées ». La plainte s’appuie notamment sur une enquête du journaliste Alex Perry pour le site Politico, évoquant des atrocités commises durant l’été 2021 par des soldats mozambicains chargés de protéger le site gazier. Lorette Philippot, des Amis de la Terre France, résume l’accusation : « Total a payé des soldats qui, pendant trois mois au cours de l’été 2021, auraient détenu et torturé des dizaines de civils sur son site gazier ». Selon l’ECCHR, entre juillet et septembre 2021, des civils fuyant les combats auraient été enfermés dans des conteneurs métalliques, affamés et battus.

Le bilan avancé est effroyable : sur 180 à 250 prisonniers, seules quelques dizaines auraient survécu. TotalEnergies rejette catégoriquement ces allégations. Dans un communiqué daté du 20 novembre 2025, la compagnie affirme n’avoir reçu « aucune information suggérant la commission de tels actes » à l’époque des faits et rappelle avoir évacué son personnel du site d’Afungi dès avril 2021. Sur le terrain, les autorités mozambicaines font bloc. Le samedi 29 novembre, depuis Pemba, le président Daniel Chapo a qualifié ces accusations de « pas vraies », s’appuyant sur des investigations menées par le bureau du Procureur général et la Commission nationale des droits humains (CNDH). Il a dénoncé une « désinformation » visant à remettre en question la souveraineté de l’État. Pourtant, le gouvernement néerlandais a justifié son retrait en citant un rapport indépendant confirmant l’existence de violations structurelles des droits humains par les forces de sécurité dans la région.

Un « bunker » dans une province en feu

La reprise des travaux s’annonce dans un contexte sécuritaire qui demeure explosif. Contrairement aux discours rassurants de Maputo, l’insurrection menée par le groupe Al-Chabab, affilié à l’État islamique, ne faiblit pas. Selon les Nations Unies, le nombre d’attaques contre des civils a « presque doublé en 2025 », provoquant le déplacement de plus de 90 000 personnes supplémentaires depuis fin septembre. Pour sécuriser son investissement, TotalEnergies s’en remet à une solution militaire externalisée. Un accord signé en août par Maputo prévoit le maintien de milliers de soldats rwandais dans la province jusqu’en 2029.

Le site d’Afungi a été transformé. Andrew Bogrand, conseiller politique chez Oxfam America, décrit les installations comme un « bunker », isolé des populations locales par des clôtures et des tours de contrôle. Cette militarisation inquiète. Elle crée une bulle de sécurité pour les expatriés et les infrastructures, tout en laissant potentiellement les villages environnants exposés aux représailles infrastructures, tout en laissant potentiellement les villages environnants exposés aux représailles des insurgés ou aux exactions d’une armée sous pression. « Les policiers, les sous-traitants… ils ne voient pas comment ce projet peut fonctionner si les gens s’inquiètent pour leur sécurité », souligne Andrew Bogrand.

L’ombre de Washington

Alors que l’Europe se retire, le projet bascule de plus en plus vers une dépendance aux capitaux et au soutien politique américains. Le financement repose désormais en partie sur un prêt de 4,7 milliards de dollars approuvé en mars 2025 par l’US Exim Bank (l’agence américaine de crédit aux exportations). Ce soutien est cependant précaire. Le prêt est contesté devant un tribunal fédéral américain par les ONG Friends of the Earth et Justiça Ambiental, qui dénoncent l’absence d’évaluations environnementales solides et le manque de consultation du Congrès. Les plaignants soulignent une faille potentiellement fatale : la décision aurait été prise par une direction intérimaire nommée par Donald Trump, ce qui pourrait remettre en cause sa validité juridique.

C’est là tout le paradoxe de Mozambique LNG. Abandonné par ses alliés européens au nom de l’éthique et du climat, le projet devient un pari sur la realpolitik américaine et la capacité de l’armée rwandaise à maintenir un couvercle sur une poudrière sociale. Pour le Mozambique, qui espère devenir l’un des dix premiers producteurs mondiaux de gaz, la promesse de richesse ressemble de plus en plus à un pacte faustien : des milliards de dollars contre une militarisation accrue, une dette souveraine alourdie par les surcoûts, et l’acceptation tacite que le gaz coûtera, quoi qu’il en coûte à sa population.