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« Les excuses seules ne suffisent pas » : après l’incendie de Crans Montana, la justice suisse face à ses démons

« Les excuses seules ne suffisent pas » : après l’incendie de Crans Montana, la justice suisse face à ses démons

L’ex-présidente Micheline Calmy-Rey sort du silence pour dénoncer les failles du Valais. Entre négligences fatales et soupçons de réseaux mafieux, l’enquête sous haute tension débute.

« Des choses n’ont pas été faites dans les normes et de façon correcte. Il doit y avoir une prise de conscience qu’effectivement, il s’est passé quelque chose qui n’aurait pas dû se passer. » Micheline Calmy-Rey a présidé à deux reprises (2007 et 2011) la Confédération suisse. Elle a également siégé, de 2003 à 2011, au Conseil fédéral, le gouvernement helvétique à Berne.

Mais à 80 ans, cette politicienne n’a surtout pas oublié ses origines familiales : c’est en tant que Valaisanne, originaire de Chermignon (qui par fusion avec Mollens, Montana et Randogne donnera naissance à Crans-Montana en 2017), qu’elle s’est exprimée haut et fort dans la presse, deux semaines après l’incendie tragique du bar Constellation et ses 40 morts. Objectif : tout faire pour que l’exigence de transparence et de vérité soit respectée. « Les excuses seules ne suffisent pas […] Les enquêtes doivent maintenant être menées avec soin et rigueur. La Suisse est un État de droit », a-t-elle asséné le 11 janvier dans un entretien au quotidien Blick.

Pourquoi cette mise au point – dans la foulée de l’émouvante cérémonie d’hommages organisée vendredi 9 janvier à Martigny, en contrebas de Crans-Montana, en présence du président français Emmanuel Macron et de son homologue italien Sergio Mattarella ? Parce que la peur du silence, du verrouillage et du camouflage de vérités difficiles à accepter est réelle, en Suisse comme à l’étranger, où les familles des victimes internationales ont déjà pris contact avec des avocats.

Place à l’exigence

D’emblée, le maintien en liberté du couple d’exploitants français du Constellation, Jacques et Jessica Moretti, a interloqué. Comment la justice du canton du Valais, menée par la procureure chargée de l’enquête, Béatrice Pilloud, a-t-elle pu passer outre le risque de collusion entre les époux dans la foulée du drame, voire de destruction de preuves ?

Autre remarque entendue dans les autres cantons romands, comme Vaud ou Genève : le risque de pressions sur cette magistrate, avocate de formation, élue en novembre 2023 par le Grand Conseil valaisan, le parlement du canton. En Suisse même, la réputation du Valais, outre la beauté de ses montagnes et de ses stations phares comme Crans-Montana, Verbier ou Zermatt, est celle d’une sorte de « Far West » alpin, plutôt rétif aux règles et à l’application stricte des lois fédérales.

Place donc à l’exigence. D’abord en dehors des frontières de la Suisse, où les défenseurs des victimes comptent sur l’ouverture de procédures judiciaires « miroir », comme en France ou en Italie, pour s’assurer que la justice helvétique mènera bien une enquête sans faille. Ce sont d’ailleurs les autorités et la presse transalpines qui, de très loin, ont été les plus critiques du Valais et de la municipalité de Crans-Montana depuis le début.

Aucun contrôle de la part d’une commune riche

Normal : une grande partie du succès de cette station huppée, havre jadis de sanatoriums et aujourd’hui de chalets appartenant à de prestigieux collèges privés de la région lémanique, est due à l’afflux de riches Italiens à partir des années soixante. Le président du canton, Matthias Reynard, ne s’y est pas trompé lors de la cérémonie d’hommage, alternant français et italien alors que l’allemand est l’autre langue officielle du Valais.

Deux sujets sont évidemment sur la table des enquêteurs et des magistrats chargés du dossier, après la décision de placer en détention provisoire Jacques Moretti, prise symboliquement le jour même de l’hommage de Martigny. Le premier est celui du non-respect des règles de protection contre l’incendie, et surtout de l’absence de contrôle par la municipalité de Crans-Montana entre 2020 et 2025.

Rien. Aucun contrôle de la part d’une commune riche, dotée de moyens et d’une équipe de sécurité de cinq personnes qui, avant la tragédie, vantait ses mérites sur le site Web de la ville – « nettoyé » depuis lors ! Négligence par omission ? Corruption ? Contrairement à la plupart des cantons suisses, où les contrôles sont effectués par une autorité en charge des assurances, le Valais échappe à cette règle. Les municipalités y sont en charge de la surveillance anti-incendie et anti-catastrophes. Or c’est là que le bât blesse : des enquêtes y ont démontré par exemple, dans le passé, d’importantes fraudes aux permis de construire, alors que le prix des chalets de montagne a explosé ces dernières années.

Quid de l’enquête financière ?

Le second sujet est celui de l’argent. D’où venaient les moyens financiers de Jacques et Jessica Moretti, dont l’origine corse alimente déjà la thèse d’un possible réseau de blanchiment de la mafia insulaire via la Suisse ? L’épouse, pour l’heure, demeure en liberté. Son mari pourrait être libéré sous caution, conformément à la loi suisse. Ils risquent actuellement une peine maximale de quatre ans et demi de prison pour le délit « d’homicide par négligence ».

Celui-ci, toutefois, risque d’être requalifié en raison de facteurs aggravants ayant mis en danger la vie des clients – comme la fameuse mousse acoustique inflammable, dont le danger était connu –, selon des sources judiciaires. La peine maximale passerait alors à vingt années de détention.

Mais quid de l’enquête financière ? En Suisse, et particulièrement en Valais, l’acquisition de propriétés ou de fonds de commerce n’est pas simple. Le couple Moretti a pourtant réussi sans coup férir, en passant au travers de contrôles, alors qu’il était impossible, à Crans-Montana, de ne pas savoir que des mineurs (la moitié des morts avait moins de 18 ans) fréquentaient leur établissement et y consommaient de l’alcool.

La justice du Valais en question

Deux sujets clés, et des questions sur la capacité de la justice du Valais à faire face. C’est au Grand Conseil, le législatif cantonal, de décider si l’apport d’un ou de plusieurs procureurs d’un autre canton est nécessaire. L’actuel président de la Confédération suisse (le titulaire, issu du Conseil fédéral composé de sept ministres, change chaque année) Guy Parmelin, a parlé de possibles « sanctions » dans son discours lors de la cérémonie d’hommages du 9 janvier.

Mais quelles sanctions ? Les procédures ouvertes à l’étranger devront nécessairement passer par la justice helvétique, seule habilitée à perquisitionner, enquêter et interroger en Suisse. Or, en France, la lenteur du système judiciaire suisse, voire ses réticences à coopérer, a longtemps frustré les magistrats, en particulier dans les affaires financières.

La tragédie de Crans-Montana n’a bien sûr rien à voir. Les 40 morts et 119 blessés, dont de nombreuses victimes sans doute mutilées à vie par des brûlures, ne sont pas des écritures bancaires et fiscales. La Suisse, depuis la nuit du 31 décembre, doit faire face à l’horreur et à tous ceux qui l’interrogent : comment, dans ce pays réputé si parfait, une soirée de fête a-t-elle pu se transformer en brasier par « négligence » ?