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Reza Pahlavi, le recours

Reza Pahlavi, le recours

Son portrait est brandi par un manifestant encagoulé dans le nord de Téhéran. Son nom est scandé par une foule dans la ville sainte de Mechhed. « Ceci est la dernière bataille, Pahlavi reviendra ! », lancent des dizaines de protestataires rassemblés dans le berceau de l’islam chiite, où repose l’imam Reza depuis douze siècles. Le nom du fils du dernier chah d’Iran et prince héritier de la couronne, Reza Pahlavi, est scandé aux quatre coins de l’Iran depuis le début de mouvement de contestation le 28 décembre.

« Pour la première fois, le peuple ne lance plus seulement de slogans contre le guide suprême, l’ayatollah Khamenei, mais aussi en faveur d’une personnalité, le prince Reza Pahlavi, souligne depuis Téhéran Ashkan*, un partisan du retour à la monarchie renversée par la révolution de 1979. À travers lui, un nombre grandissant d’Iraniens, déçus de l’absence de la moindre réforme au sein du régime, cherchent avant tout à revenir à un système politique centré sur la modernité, qui avait pour priorité les intérêts nationaux des Iraniens et non idéologiques de la République islamique. »

Lourd héritage

Souvent décrié pour ne s’être pas démarqué du régime autocratique de son père, parfois moqué pour ne jamais avoir occupé de vrai emploi, le fils du chah est aujourd’hui pris au sérieux. Il paraît même directement influer sur les événements en cours en Iran. Le 7 janvier, depuis Washington où il vit en exil, Reza Pahlavi donne directement ses consignes à la population iranienne sur son compte X. « Mes compatriotes, malgré la répression du régime, votre résistance est admirable », lance-t-il à la caméra en chemise blanche et cravate, un « signe occidental » proscrit en République islamique.

En chemise blanche et cravate, un « signe occidental » proscrit en République islamique, Reza Pahlavi donne ses consignes à la population iranienne sur X, le 7 janvier. © (Reza Pahlavi)

« Je partage aujourd’hui avec vous mon premier appel à l’action, et je vous invite à lancer des slogans jeudi 8 et vendredi 9 janvier à 20 heures précises, que ce soit dans la rue ou depuis chez vous. » L’appel fait mouche. Simultanément, des dizaines de milliers d’Iraniens sortent manifester dans 46 villes, à travers 21 provinces. Les mots « Longue vie au chah ! » résonnent de Téhéran à Ahvaz (sud), de Rasht (nord) à Khomein (centre), la ville de naissance de l’ayatollah Khomeyni, le fondateur de la République islamique.

Malgré la répression féroce ordonnée par le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, les manifestations se poursuivent, en même temps que les appels à protester du prince héritier. « Les slogans pro-Pahlavi dans les manifestations ne sont que la face émergée de l’iceberg et ses soutiens sont en réalité plus importants », assure Ashkan. Selon la dernière étude du Groupe pour l’analyse et la mesure des Attitudes en Iran (Gamaan), le prince héritier serait la personnalité politique préférée en Iran, recueillant 31 % des suffrages sur un échantillon représentatif de 20 492 personnes interrogées en juin 2024.

« Ce chiffre n’est pas surprenant, car Reza Pahlavi est le seul candidat des 21 % de sondés qui soutiennent un retour de la monarchie, explique Ammar Maleki, président fondateur de ce centre de recherche indépendant basé aux Pays-Bas. Au contraire, les autres groupes politiques, tels que les républicains ou les fédéralistes, ne possèdent pas de personnalité spécifique. »

« Ni mollah ni chah »

À Téhéran néanmoins, Taraneh *, une manifestante de la première heure, affiche son scepticisme quant à l’étendue réelle du soutien prêté au fils du chah. « S’il y a des manifestants pro-Pahlavi, il ne s’agit que d’une minorité dont la voix est amplifiée par les médias occidentaux, insiste la jeune femme de 30 ans qui continue à descendre dans la rue malgré les risques d’être tuée. Nous n’avons rien à perdre, et souhaitons avant tout une vie normale, sans mollah, ni chah. »

Mohammad Reza Pahlavi avec sa troisième épouse Farah Diba et leur fils Reza, le 26 octobre 1967. © (World History Archive/World History Archive/ABACA)

Ce basculement inédit en faveur du fils du dernier chah d’Iran est en tout cas savouré par ses proches. « Sans conteste, Reza Pahlavi n’a jamais été autant soutenu en Iran que depuis ces derniers jours, non pas en tant que représentant de la monarchie, mais comme symbole d’unité nationale », souligne son ex-conseiller Mehrdad Khonsari, un ancien diplomate iranien qui a épaulé le prince héritier de 1987 à 1991.

« L’importance donnée aujourd’hui à Reza Pahlavi est plus culturelle que politique. Au plus profond de la culture traditionnelle iranienne, la figure du chah, qui existe depuis plus de 2 500 ans, garde une place prépondérante au sein de la population, en tant que personnalité rassurante, détentrice d’un héritage qui compte. Cela fait aujourd’hui de lui un pivot dans la crise actuelle pour des actions de plus grande ampleur. »

Revanche

Le vent paraît tourner pour l’héritier d’une famille condamnée pendant près d’un demi-siècle à observer, impuissante, la déchéance de son pays de l’étranger, et marquée par le deuil. En dix ans, Reza Pahlavi a perdu coup sur coup son frère Alireza, et sa sœur Leila, dépressifs, qui ont mis fin à leurs jours – le premier à Boston en 2001, la seconde à Londres en 2011 –, plongeant les Pahlavi, en premier lieu desquels Farah, la chahbanou (la femme du chah) dans une incommensurable peine.

Qu’elle paraît loin, l’époque où le prince héritier avait les plus grandes peines du monde à se faire entendre, à commencer au sein des chancelleries occidentales. Le 21 février 2023, souhaitant porter la voix du peuple iranien en France cinq mois après l’éclatement du mouvement « Femme, vie, liberté ! » en Iran, le fils du chah n’avait été reçu que par une poignée de parlementaires français – les sénateurs Jacqueline Eustache-Brinio (LR) et André Vallini (PS) ou le député républicain Olivier Marleix –, et aucun responsable du gouvernement. Peu de temps auparavant, Emmanuel Macron avait accueilli en grande pompe à l’Élysée celles qui faisaient figure de symboles de l’opposition au régime : Masih Alinejad, Shima Babaei, Ladan Boroumand et Roya Piraie. « L’idée dominante a toujours été qu’aucune opposition iranienne basée à l’étranger n’avait de popularité en Iran », explique une source diplomatique sous le sceau de l’anonymat.

Reza (pull orange) avec son petit frère Ali-Reza, ses sœurs Leila (à g.) et Farah­naz (à dr.) et ses parents, à Saint-Moritz, en 1975. © RETRO/SIPA/SETBOUN MICHEL/IBRAHIM FAROUK/BONNOTTE JEAN PIERRE/SETBOUN MICHEL/IBRAHIM FAROUK/BONNOTTE JEAN PIERRE/SIPA
Reza Pahlavi avec sa mère la chahbanou Farah, sa femme Yasmine, deux de ses filles, Farah (à dr.) et Iman (à g.) et Brad Sherman, le fiancé de cette dernière lors du nouvel an iranien, le 20 mars 2024. © capture instagram/ officialrezapahlavi
et
farahhpahlavi

Celui qui a toujours vécu dans l’ombre de son père semble tenir sa revanche. Le fils du chah n’a que 17 ans et se trouve aux États-Unis lorsqu’éclate, en 1978, la révolution qui aboutira à la chute de Mohammad Reza Pahlavi. Suivant alors une formation de pilote de chasse de l’US Air Force dans le Colorado, il ne pourra pas rentrer en Iran avant le départ forcé de son père en janvier 1979. Celui-ci décédera d’un cancer au Caire, un an et demi plus tard.

À 19 ans, le prince héritier est consacré « chah en exil », un titre qui fait rêver ses partisans, mais prête aussi à sourire auprès de ses détracteurs. « Si Reza Pahlavi se réfère beaucoup à son grand-père Reza chah, qui a fondé la dynastie Pahlavi à la faveur d’un putsch militaire en 1921, il n’en a ni les réseaux, ni l’assise militaire indispensable pour renverser un régime par la force, souligne Ahmad Salamatian, ancien secrétaire d’État aux affaires étrangères durant les premiers mois de la République islamique. S’entourant tout d’abord de nostalgiques de l’ancien régime impérial, il n’a pas su réunir de véritable état-major politique capable de peser à l’intérieur de l’Iran. »

En 1978, Reza Pahlavi, 17 ans, part aux
États-Unis pour suivre une formation de pilote de chasse.
© (capture instagram)

L’éclatement de la guerre Iran-Irak (1980-1988) le tient encore plus éloigné des premières années post-révolutionnaires. Après avoir obtenu, à distance, son bachelor en sciences politiques à l’université de Californie du Sud en 1985, il épouse l’année suivante Yasmine Etemad-Amini, issue d’une riche famille de la haute bourgeoisie iranienne. Le couple aura trois filles (Noor, Iman et Farah), et s’installera dans une banlieue du Maryland, au sein d’une zone résidentielle aisée mais discrète de Potomac. C’est là, à quelques pas de la capitale fédérale américaine, que Reza Pahlavi établit son quartier général, et planche sur la « transition politique » en Iran, basée sur la laïcité, le multipartisme et la paix avec ses voisins.

« Reza Pahlavi est quelqu’un de très intelligent, qui comprend et analyse très bien les raisons de la chute de son père, à savoir un pouvoir individuel et l’absence de pluralité politique, assure son ancien conseiller. Or, malgré les hauts et les bas qu’il a connus au cours des quarante dernières années, il n’a jamais abandonné la lutte, ce qui témoigne de son sérieux. »

« Reza Pahlavi a compris que la majorité des Iraniens souhaite aujourd’hui que le pouvoir soit transféré au peuple en Iran »

Mehrdad Khonsari

Signe de sa transformation politique, le fils du chah d’Iran a évolué dans son discours public, n’appelant plus, comme il l’a fait pendant quarante-trois ans, au retour de la monarchie en Iran. S’entourant d’une jeune garde de quadragénaires ambitieux qui ont fait leurs armes avec les réformateurs de la République islamique avant de choisir l’exil, il prône désormais l’instauration d’une démocratie par voie référendaire. À 65 ans, l’opposant se dit simplement prêt à diriger une transition politique avant l’organisation d’élections libres.

Coalition de l’opposition à l’étranger

« Reza Pahlavi a compris que la majorité des Iraniens souhaite aujourd’hui que le pouvoir soit transféré au peuple en Iran, poursuit Mehrdad Khonsari. Il ne veut pas reproduire les erreurs de la République islamique et souhaite avancer vers une amnistie nationale. »

En guise de bonne foi, le prince héritier a accepté le 10 février 2023 de rejoindre une coalition de l’opposition à l’étranger – composée notamment du Prix Nobel de la paix 2023 Shirin Ebadi, de la journaliste Masih Alinejad ou de l’écrivain Hamed Esmaeilion – dont la charte repose sur une liste de dix-sept valeurs communes en vue de passer d’une République islamique à un Iran démocratique. Las, l’instance a implosé avec fracas à peine deux mois plus tard.

« D’un côté, Reza Pahlavi promeut des politiques largement démocratiques et libérales, souligne l’historien Arash Azizi, maître de conférences à l’université de Yale, aux États‑Unis. De l’autre, il possède de nombreux partisans et conseillers d’extrême droite, chauvins et agressifs, qui ne souhaitent pas qu’il travaille avec ceux qui ne partagent pas son point de vue. »

Voyage en Israël

Son voyage le plus marquant a lieu en avril 2023 en Israël, où il est reçu par le Premier ministre Benyamin Netanyahou. Sa principale entrevue avec un chef de gouvernement. Une rencontre que lui reprochent encore aujourd’hui ses adversaires, pointant le fait qu’il est l’un des rares opposants iraniens à refuser de condamner l’intervention militaire israélienne lors de la guerre des douze jours en juin 2025.

« La visite de 2023 ne représentait pas un soutien officiel par le gouvernement israélien de Reza Pahlavi, mais constituait plutôt une initiative politique personnelle de l’ancienne ministre du Renseignement, Gila Gamliel, pointe une source diplomatique israélienne. Il n’y a pas d’alliance entre Israël et Reza Pahlavi. Et il appartient de toute façon au peuple iranien de choisir ses dirigeants. »

Dans les faits, c’est le nom de Reza Pahlavi qui est aujourd’hui scandé dans la rue iranienne. Le prince héritier tente d’en tirer profit et en appelle à Donald Trump.

Pour l’heure, le président américain ne se dit pas entièrement convaincu par le profil de Reza Pahlavi. Il a néanmoins indiqué qu’il était prêt à intervenir en faveur des manifestants par des frappes ciblées contre le régime. Conscientes que l’avenir de leur poulain – et de l’Iran – se joue aujourd’hui en partie à Washington, les équipes du fils du chah ne laissent rien au hasard. Elles ont trouvé un nouveau slogan : « Make Iran great again ! (Rendez sa grandeur à l’Iran !) »

*Pour raison de sécurité, le prénom a été changé.