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Minneapolis, une bataille après l’autre

Minneapolis, une bataille après l’autre

Dans les rues glacées de la ville du Minnesota,
la population s’organise pour résister à l’ICE, la police de Donald Trump contre les clandestins.

Juan a les yeux rivés sur la route, entre les trottoirs enneigés, rendus aveuglants par le soleil. Sur son téléphone, des profils apparaissent, des conversations crépitent, sur un chat de la messagerie cryptée Signal. « Vous pouvez vérifier cette plaque ? », demande-t-il. Il dicte un numéro. « Plaque confirmée. C’est une Ford Edge grise ? », interroge une voix. « C’est ça, je suis à sa poursuite sur Lake Street, on arrive à Saint Louis Park », répond Juan. Il connaît l’ouest de Minneapolis comme sa poche. Ce qui l’a alerté, c’est que la plaque n’est pas du Minnesota, et qu’elle est grisée, presque illisible. La « dispatcheuse » l’a trouvée dans une base de données : la voiture est bien conduite par des agents de l’ICE, l’Agence de l’immigration et des douanes. « Il faut qu’on soit super vigilants, explique Juan. On a le droit de les suivre, mais ils n’aiment vraiment pas ça. Donc ils vont sûrement essayer de riposter. Parfois, ils sortent de leur voiture et tentent de nous intimider, ils toquent à la fenêtre. Il ne faut pas avoir peur et continuer à les suivre sans rien faire d’illégal. »

Juan a changé l’émoji qui accompagne son pseudonyme : il est désormais commuter, patrouilleur en voiture. D’autres patrouillent à pied. Deux fois par semaine, il passe une demi-journée à traquer l’ICE. Il pense que c’est son « devoir de citoyen » de « rendre leurs arrestations plus difficiles ». Sur les branches de ses lunettes noires accrochées au rétroviseur, il a écrit : « Fuck ICE ». Des jumelles sont posées devant l’autoradio. Avant, il s’en servait pour admirer les oiseaux.

Juan s’est impliqué « juste après le meurtre de Renee Good », le 7 janvier. « Je voulais m’assurer que ça n’arrive plus jamais », dit-il. Ce jour-là, son téléphone a explosé. « C’était tellement triste, c’était tellement putain de triste », répète-t-il. Dans le sud de Minneapolis, Renee Good, 37 ans, a été tuée de trois balles par un agent de l’ICE. « J’ai grandi à trois pâtés de maisons. Tous mes amis qui vivent encore là-bas m’envoyaient des textos et des vidéos », raconte Juan. Il a foncé sur place. « Tout le monde était tellement en colère, tout le monde criait, pleurait, hurlait sur la police. Et c’était juste horrible, horrible de voir sa voiture couverte de sang… et la police ne faisait rien, ils empêchaient juste les gens de s’approcher de la voiture », poursuit-il. Juan, 27 ans, concentré, raconte tout ça d’une voix posée. « Je fais très attention, je ne veux pas être abattu », glisse-t-il.

« Je fais très attention, je ne veux pas être abattu. »

Juan

Ce matin, la voiture le balade autour de Minneapolis avant de rentrer au QG de l’ICE, le bâtiment Whipple. Peu importe. Juan appartient à une vingtaine de groupes. Chaque quartier en compte un. Comme la statue qui trône au milieu de la place où George Floyd a été tué par un policier en mai 2020, la ville a le poing levé. Et si, à l’époque, elle a été prise de fièvre, déchirée par les émeutes, cette fois, elle garde la tête froide, et pas seulement parce qu’il fait -23 °C. Minneapolis résiste avec méthode. Armés de sifflets, les habitants avertissent les voisins quand ils repèrent les voitures de l’ICE. Ils apportent de la nourriture à ceux qui n’osent plus sortir. Plusieurs districts viennent de relancer l’école en ligne, jusqu’au 12 février à Minneapolis, aussi longtemps qu’il le faudra à Saint Paul, la ville voisine.

Contrôle au faciès

Les « expulsions de masse » étaient l’une des promesses centrales de la campagne présidentielle de Donald Trump. Le soir de son investiture, il a signé un décret intitulé « Protéger le peuple américain de l’invasion » qui facilitait les expulsions. En mai, Stephen Miller, son conseiller, et Kristi Noem, secrétaire à la Sécurité intérieure (DHS), ont fixé un objectif de 3 000 expulsions par jour, soit plus de 1 million par an. Un nombre inatteignable si, comme promis, elles se concentrent sur les « criminels », qu’il faut chercher, identifier. La Maison-Blanche a beau répéter que seuls les « tueurs, violeurs, membres de gangs, trafiquants de drogues et autres criminels violents sans papiers » sont expulsés, les agents fédéraux, pressés de faire du chiffre, peuvent arrêter au faciès. Ils y sont autorisés par la loi : dans l’arrêt Noem vs Perdomo, la Cour suprême, en septembre 2025, a autorisé les interpellations fondées sur « la race ou l’origine ethnique apparentes », « le fait de parler espagnol ou de parler anglais avec un accent » et la présence dans des lieux spécifiques (arrêts de bus, fermes, lieux où les journaliers cherchent du travail)…

Les Américains vivent dans un flot continu de vidéos violentes. Sur certaines, on voit des agents cagoulés, sans uniforme, dans des véhicules banalisés, briser les vitres des voitures de conducteurs qu’ils traînent au sol avant de les tabasser. Mi-octobre, une enquête de ProPublica montrait qu’au moins 170 citoyens américains avaient été arrêtés. Cela s’explique sans doute par le fait que les agents touchent une prime, même si l’individu interpellé est relâché, selon une information du Wall Street Journal. Après Los Angeles, à l’automne 2025, Chicago, avec son 1,7 million de Mexicains et Américano-Mexicains, a fait l’objet de l’acharnement d’ICE lors de l’opération Midway Blitz. D’autres agences, comme la patrouille de la frontière, ont été appelées en renfort pour gonfler les chiffres. Mais alors que les agents étaient quelques centaines dans une agglomération de 9,4 millions de personnes, ils sont 3 000 pour 3,7 millions d’habitants à Minneapolis.

C’est d’ici que sortent, en rafale, les images les plus brutales, depuis décembre 2025, avec l’opération Metro Surge. Garrison Gibson, Libérien qui a fui son pays en guerre à l’âge de 8 ans et bénéficiait de l’asile, suspendu pour possession de marijuana, avait été autorisé à rester, sous supervision. Le 11 janvier, des agents de l’ICE ont enfoncé sa porte avec un bélier, sans mandat judiciaire, l’ont arrêté, puis libéré sur ordre du juge. Quelques jours plus tard, il a de nouveau été arrêté, puis relâché. Le 16 janvier, c’était un couple et leurs six enfants, de retour d’un entraînement de basket-ball, qui sont pris dans une manifestation. Leur voiture a « sauté en l’air » quand une grenade lacrymogène a explosé sous leur voiture. L’un des enfants a fini à l’hôpital. Tricia McLaughlin, porte-parole du DHS, a qualifié la famille de « victime des émeutiers et des agitateurs ». Le 17 janvier, un agent a plaqué un Équatorien au sol, appuyant longuement son genou sur son visage. Le 18 janvier, Aliya Rahman, citoyenne américaine, autiste, handicapée, en route vers un rendez-vous à l’hôpital pour lésion cérébrale, est passée à proximité d’une arrestation. Elle n’a pas compris ce que les agents hurlaient, a été traînée hors de sa voiture et arrêtée. Le même jour, des agents, armés jusqu’aux dents, ont défoncé la porte de ChongLy Scott Thao, Hmong naturalisé, et l’ont sorti en caleçon et Crocs, menotté, sous la neige, par -20 degrés. Après une heure de voiture, un interrogatoire et une prise d’empreintes, ils l’ont relâché car il n’avait aucun casier judiciaire. Le 18 aussi, on a appris qu’un Nicaraguayen, arrêté à Minneapolis le 6 janvier, était mort dans une prison du Texas. Sans compter les arrestations menées en quelques minutes, que les habitants découvrent sur leurs caméras de sécurité. Ou qu’on déduit : « Mon oncle a été pris juste avant la messe, personne ne s’en est rendu compte jusqu’à ce qu’on trouve sa voiture sur le parking, raconte Andrés, devant l’église du Sacré-Cœur de Saint Paul. C’était l’anniversaire de ma sœur et on attendait, d’habitude c’est le premier arrivé. »

Immunité

Le plus traumatisant reste la mort de Renee Good. Au volant de sa voiture, elle a lancé à l’agent Jonathan Ross : « Je ne t’en veux pas, mon gars. » Il a hurlé : « Sors de ta putain de voiture ! » Elle a tourné les roues de sa voiture pour partir. Ross a tiré à bout portant puis crié, alors que le véhicule s’encastrait dans une autre voiture quelques mètres plus loin : « Espèce de salope ! » La Maison-Blanche et le DHS ont assuré que Good avait percuté Ross, qu’il avait eu une hémorragie interne. Les vidéos le montrent calme quand il s’éloigne, à pied. « Ce gars a l’immunité absolue, a déclaré le vice-président J.-D. Vance en conférence de presse à la Maison-Blanche. Il faisait son boulot. » Le département de la Justice (DOJ) a confirmé que Ross ne ferait pas l’objet d’une enquête. Six procureurs généraux du Minnesota ont démissionné pour cette raison, et parce qu’on leur demandait d’enquêter sur la veuve de Renee Good.

Le DOJ enquête aussi sur le gouverneur du Minnesota, Tim Walz, et son maire, Jacob Frey, démocrates, accusés « d’encourager les criminels à sortir dans la rue et à entraver l’ICE ». Les habitants se sentent assaillis. Juan soupire : « C’est comme l’Allemagne nazie. Je ne m’attends pas à ce qu’un agent de l’ICE soit tenu pour responsable, jusqu’au départ de Donald Trump, parce que c’est son armée privée, ils ne respectent aucune loi et ils ne répondent qu’à lui. » Kristi Noem assure que l’ICE a arrêté « plus de 10 000 criminels sans papiers qui tuaient des Américains, blessaient des enfants et faisaient régner la terreur à Minneapolis », dont « 3000 ces 6 dernières semaines ». Ces chiffres sont invérifiables. Ce que l’on sait, d’après une enquête de Trac (université de Syracuse) du 30 novembre 2025, c’est que 73,5 % des détenus par l’ICE n’avaient jamais été accusés d’un crime.

La plus importante communauté somalienne du pays

La ville, elle, fait corps. Le 17 janvier, Jake Lang, gracié par Donald Trump après avoir été emprisonné pour sa participation à l’assaut du Capitole, le 6 janvier 2021, est venu à Minneapolis, où il avait prévu de brûler un coran devant la mairie. « Les Somaliens ont pris votre argent, vos emplois, vos maisons, ils prennent tout ! Nous allons être remplacés ! » a-t-il crié, sur la chanson « Ice Ice Baby » du groupe Vanilla Ice. Environ 84 000 Somaliens, ou personnes d’origine somalienne, vivent dans la région de Minneapolis, qui abrite la plus importante communauté somalienne du pays. « On veut que les clandestins partent », expliquait Cynthia Harris, qui portait un panneau « Fuck la charia ». La grande majorité des manifestants hurlait : « Casse-toi, nazi ! » avant de chasser Jake Lang. La ville est exaspérée, anxieuse, certains magasins sont vides, l’économie dégringole. Juan, lui, continue. Plus tard dans la matinée, quand un convoi de l’ICE est apparu, des dizaines de voisins sont sortis en sifflant. Et le convoi s’est éloigné. « C’était génial de voir tous ces gens sortir de leur voiture, de chez eux, leur compliquer la tâche », se réjouit-il. Donald Trump a menacé d’invoquer la loi sur l’insurrection, et de déployer deux bataillons d’infanterie, 1 500 soldats d’active, au Minnesota. Cela inquiète tout le monde, Juan aussi. « Je suis en colère et triste si je reste chez moi à ne rien faire », dit-il. Alors, dans deux jours, il reprendra le volant.