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Maghreb : la pluie, baromètre de la colère

Maghreb : la pluie, baromètre de la colère

LETTRE DU MAGHREB. De violentes pluies ont mis en évidence le changement climatique à l’œuvre mais aussi les carences de l’État et de l’administration. 5 morts en Tunisie.

Quand il ne pleut pas, c’est la catastrophe, le rationnement, les coupures d’eau longues comme le jour chaque été, l’organisation de « prières pour la pluie » par le ministre des affaires religieuses, le constat brutal du changement climatique, réel et très brutal au Maghreb. Quand il pleut, c’est la catastrophe, les infrastructures qui dégorgent leur mal-être, l’absence d’entretien, les rues inondées d’une eau beigeasse qui se faufile dans les maisons, le moindre interstice. On dresse le constat que l’État et l’administration n’ont pas fait le travail promis lors des inondations précédentes. Le tout est suivi de déclarations martiales sur les constructions anarchiques, la corruption des autorisations de bâtir… Ce qu’a fait le président tunisien, dénonçant les bouts de maison construites à la hâte, dont on terminera la construction quand on aura assez de dinars.

Corruption, manquements administratifs, barrages

Quand il présidait l’INLUCC, l’Instance nationale de lutte contre la corruption, née après la révolution, l’avocat Chawki Tabib expliquait à chacun de ses interlocuteurs que « la corruption tue ». Que ce n’était pas que des billets qui changent de mains en échange d’un passe-droit indu mais des immeubles construits n’importe comment qui finissaient par s’effondrer, tuant leurs locataires. Que la corruption n’avait rien d’anodin, que les malins qui falsifiaient l’État de droit risquaient in fine de tuer des innocents. En juillet 2021, après avoir mené son coup d’État, le président Saïed s’est empressé d’emprisonner Tabib et de supprimer cette Instance qui faisait l’unanimité dans la communauté internationale.

À très large échelle, c’est en Libye que la corruption a le plus tué : plus de 15.000 personnes à Derna. L’argent pour entretenir les deux barrages qu’ils protégeaient avait été détourné. Quand une tempête a cogné la ville, les barrages ont cédé. La mer a charrié des cadavres pendant plusieurs semaines. Le vol de ces quelques millions de dollars a provoqué un massacre.

Pluie diluvienne sur le nord-ouest tunisien

Mardi, dans la région de Nabeul, à une heure de route au sud de Tunis, les images de voitures noyées quasiment jusqu’au toit ont signifié la violence des intempéries. Une image vaut mieux qu’un épais rapport. En Tunisie, les inondations auront tué cinq personnes dans les gouvernorats de Nabeul et Monastir. Les pluies diluviennes, dont l’ampleur est du jamais vu depuis 1950, ont coupé des villages (effondrements des routes voire de l’unique pont) du reste du pays, entraînant l’intervention de l’armée. Le lac d’Ichkeul que le manque de pluie avait transformé en une flaque d’eau, tuant son écosystème et provoquant le départ des oiseaux migrateurs, a soudainement repris vie.

Au Maroc, la finale de la CAN s’est déroulée sous une pluie tenace. Le taux de remplissage des barrages a bondi, ce qui est une excellente nouvelle. En Algérie, les barrages de Kissir et d’Oued Taht ont atteint 100% de taux de remplissage. Au Maroc, ce sont 144 millions de mètres cubes qui sont tombés du ciel en trois jours portant à 47,8% le taux de remplissage national. Cependant, d’une région à l’autre, les disparités sont flagrantes : 100% pour le barrage d’Oued El Makhazine, 9% pour celui d’Al Massira. Après sept années de stress hydrique, le Royaume pourra s’appuyer sur cette pluie à la fois providentielle et à la fois destructrice.

Une pluie politique

La gestion de la pluie est un baromètre redoutable pour les dirigeants, qu’ils soient autocrates ou pas. Quand on perd sa maison, ses meubles, sa voiture parce que le travail n’a pas été fait, que les assurances ne remboursent pas les catastrophes naturelles (sauf si l’État déclare « zone sinistrée »), on n’a plus rien à perdre. Alors on exprime sa colère, son ressentiment. Quand une rue se fait rivière, que la mer entre dans les rues perpendiculaires au littoral, qu’à la furia de la nature déglinguée s’ajoute incompétence et inertie humaine, la pluie irrigue la colère.