Le texte finalisé ouvre un marché combiné de deux milliards de personnes. Une bouffée d’oxygène bienvenue pour l’industrie européenne et les vins français.
C’est fait. Ce mardi à New Delhi, alors que la parade du Republic Day résonne encore dans les esprits, Ursula von der Leyen ne boude pas son plaisir. La présidente de la Commission européenne, accompagnée du président du Conseil Antonio Costa, annonce la conclusion des négociations avec l’Inde, relancée en juin 2022 après onze ans d’interruption. Onze jours après la signature de l’accord UE-Mercosur, Urusula von der Leyen n’hésite pas à dire qu’il s’agit avec l’Inde de la « mère de tous les accords commerciaux ».
Dimanche, les négociateurs européens n’étaient pas encore certain de conclure tant les Indiens sont durs en affaires. Le texte finalisé ouvre un marché combiné de deux milliards de personnes et promet d’éliminer à terme les droits de douane sur 96,6 % des exportations de biens de l’UE. Une bouffée d’oxygène pour le Vieux Continent, pris en étau entre le protectionnisme américain et le dumping chinois. Mais que contient vraiment ce document massif ? Voici les 5 points essentiels à retenir de ce mardi historique.
1. L’industrie européenne gagne mais sur le temps long
C’est le cœur du réacteur. L’accord promet aux exportateurs européens une économie de 4 milliards d’euros par an en droits de douane. Le secteur automobile, longtemps point d’achoppement, obtient une victoire substantielle : les droits de douane indiens, jusqu’ici prohibitifs à 110 %, vont chuter à 10 %. Attention toutefois, cette libéralisation n’est pas totale : elle s’applique via un contingent de 250 000 véhicules par an. Au-delà, les 110 % persistent. De surcroît, la réduction des droits dans le quota est progressive.
Pour les machines et équipements électriques (16,3 milliards d’euros d’exportations en 2024), les droits allant jusqu’à 44 % seront éliminés, la plupart sur une période de cinq à sept ans. Même son de cloche pour la chimie (droits de 22 %) et la pharmacie (11 %), dont les taxes disparaîtront, parfois dès l’entrée en vigueur. L’aéronautique et le spatial (6,4 milliards d’euros d’exportations), les équipements médicaux (3,4 milliards d’euros) et les plastiques (2,2 milliards d’euros) bénéficieront également d’une quasi-suppression des tarifs.
2. Vins et spiritueux : la forteresse indienne s’entrouvre
C’était l’obsession des Français et Italiens. L’Inde, marché au potentiel immense mais verrouillé par des taxes de 150 %, a cédé du terrain. Les droits sur les vins chuteront drastiquement : ils passeront à 20 % pour les gammes « premium » et à 30 % pour le milieu de gamme. Pour les spiritueux (whisky, cognac), le tarif passera de 150 % à 40 %. La bière, elle, verra ses droits réduits de 110 % à 50 %. L’huile d’olive, actuellement taxée à 45 %, sera totalement exonérée sur cinq ans.
Bruxelles a exclu de la négociation les produits agricoles les plus sensibles (bœuf, sucre, riz, volaille), évitant ainsi les crispations terribles suscitées par l’accord UE-Mercosur. L’accord sur les indications géographiques (IG), crucial pour protéger les terroirs européens des imitations, fait l’objet d’une négociation parallèle qui se poursuit.
3. Services et marchés publics : l’offensive discrète
Si les biens attirent la lumière, les services constituent le gain stratégique à long terme. L’accord offre un accès privilégié aux entreprises européennes dans des secteurs clés comme la finance et le transport maritime. Fait notable : l’Inde s’engage sur le dragage et la pose de câbles sous-marins, une première, satisfaisant ainsi les géants du secteur (notamment néerlandais et belges). Le volet numérique n’est pas oublié, avec un chapitre dédié garantissant la certitude juridique et la protection des flux de données, essentiels pour nos sociétés de la tech. Sur les services financiers, New Delhi a consenti « les engagements les plus ambitieux jamais accordés dans un accord commercial », selon Bruxelles.
4. Le donnant-donnant migratoire : la « mobilité » qualifiée
C’est le sujet qui fâche souvent en Europe. Pour obtenir l’ouverture de New Delhi, Bruxelles a dû lâcher du lest sur la circulation des personnes. Pas question d’immigration massive, assure-t-on à la Commission, mais d’un accord sur la « mobilité ». Concrètement ? Un accès facilité pour les travailleurs hautement qualifiés, les étudiants et les chercheurs indiens.
Un « Bureau de la passerelle juridique » (Legal Gateway Office) sera même créé en Inde pour aiguiller les talents vers l’UE, en commençant par le secteur des technologies de l’information. Une manière de combler nos pénuries de main-d’œuvre tout en satisfaisant la demande indienne de visas professionnels. Les Allemands, en particulier, sont très demandeurs de ces cerveaux indiens.
5. Un pacte de sécurité pour « dé-risquer » face à la Chine
Enfin, cet accord commercial est adossé à un partenariat de sécurité et de défense signé simultanément ce mardi matin. Dans un contexte géopolitique tendu, l’UE cherche à réduire ses dépendances (le fameux « de-risking ») vis-à-vis de la Chine en diversifiant ses chaînes d’approvisionnement vers l’Inde.
Ce volet sécuritaire inclut une coopération sur le maritime (exercices navals conjoints contre la piraterie), le cyber, la lutte antiterroriste et même le spatial. Un dialogue dédié à la sécurité spatiale est prévu, de même que des négociations sur un accord de sécurité des informations. C’est le signal politique fort de ce sommet : les deux plus grandes démocraties du monde font front commun pour maintenir un ordre international fondé sur des règles que d’autres veulent bouleverser.
La signature politique d’aujourd’hui ne signifie pas une application demain matin, loin s’en faut. Le texte doit subir un toilettage juridique, être traduit, puis approuvé par le Conseil et ratifié par le Parlement européen. Un processus qui pourrait prendre des mois, voire plus d’un an, comme on l’a vu avec le Mercosur. Avec l’Inde, l’UE a indéniablement marqué un point décisif sur l’échiquier mondial. Une réaction de Donald Trump n’est pas exclue.

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