DÉCLASSIFIÉ. Les services secrets allemands, poids de l’histoire oblige, sont peu réactifs et très encadrés. Mais face au chaos géopolitique, le gouvernement Merz prépare une grande refonte.
C’était il y a quelques jours : Ilona W. était arrêtée en Allemagne. Cette femme, qui dispose à la fois de la nationalité allemande et ukrainienne, est soupçonnée d’avoir informé pendant au moins deux ans les services secrets russes sur l’aide militaire à l’Ukraine et l’industrie de défense allemande.
Elle était en contact avec plusieurs ex-responsables importants de la Bundeswehr, l’armée allemande (notamment un ex-officier d’état-major récemment parti à la retraite), ainsi qu’un ancien cadre de l’industrie de défense devenu consultant, spécialisé sur l’équipement de l’armée en drones.
« Ilona » participait aussi fréquemment à des événements politiques de haut niveau. Selon le parquet, elle aurait notamment permis à son officier traitant russe de s’inscruster dans plusieurs réceptions, celui-ci se présentant à de hauts responsables politiques ou économiques sous une fausse identité.
Ce n’est pas la première affaire de ce type en Allemagne. Le même jour, un Russe et un Allemand ont été arrêtés parce qu’ils aidaient financièrement les séparatistes pro russes de l’est de l’Ukraine. Autre affaire examinée par la justice ces jours-ci : le cas de trois hommes qui prévoyaient d’assassiner un ancien soldat de l’armée ukrainienne.
Contrôle permanent de juges ou de commissions
De par son poids économique mais aussi sa position centrale en Europe, l’Allemagne est l’une des principales cibles de la Russie. Les espions russes visent aussi Berlin pour d’autres raisons : les moyens des services secrets allemands – en premier lieu le BND, Bundesnachrichtendienst- sont, depuis 1945, très limités. Et leurs pratiques (surveillance, enquête, etc.) beaucoup plus encadrées par la loi.
Les enquêteurs doivent agir sous le contrôle permanent de juges ou de commissions indépendantes extrêmement vigilantes en matière de protection des données. Explication : les lois qui régissent les activités des services ont été mises en place après 1945 ou après la disparition de la RDA (et de la Stasi).
Résultat : les services allemands sont souvent accusés de ne pas être performants et de dépendre de leurs partenaires européens ou américains (la moitié des cas récents de préparation d’attentats en Allemagne ont été déjoués grâce aux services « amis »).
De nouveaux besoins
Dans l’opinion et la classe politique, la multiplication des affaires d’espionnage a provoqué un séisme. À tel point que le renforcement des moyens des espions allemands, qui était il y a encore dix ans un tabou, a volé en éclats.
Le gouvernement de Friedrich Merz, arrivé aux commandes au printemps 2025, a fait de la reconstruction de l’armée une priorité, notamment pour faire face à la menace russe. C’est la même chose pour les services secrets. L’accord de coalition d’avril 2025 prévoit une « réforme fondamentale, conforme à la Constitution et systématique de la loi régissant les services de renseignement fédéraux » et un projet de loi comprenant 139 articles est en cours d’élaboration.
Dans une étude extrêmement fouillée détaillant les nouveaux besoins des services secrets, Daniel Neumann, Christoph Meyer et Gerhard Conrad, les trois chercheurs allemands les plus respectés dans ce domaine, déploient une analyse stimulante dont certains services étrangers européens pourraient s’inspirer.
Ils plaident ainsi pour que les nombreuses organisations protégeant les droits des citoyens soient regroupées afin de mettre fin à « l’institutionnalisation de la méfiance qui protège certes la légalité, mais consomme des ressources importantes du BND ».
La liste des institutions de surveillance des activités des services est en effet impressionnante : commission de contrôle parlementaire, commission G10, comité de confidentialité, commissaire fédéral à la protection des données et à la liberté d’information, contrôle administratif et technique de la chancellerie fédérale, etc.
Un « directeur national du renseignement référent à la chancellerie »
Autre aspect de la réforme souhaitée par les auteurs : les rapports entre les responsables politiques et les services. En évoquant la crise afghane de 2021, ils racontent comment les décideurs politiques n’ont eu aucune information sur ce dossier alors même que les services allemands avaient un niveau de connaissance sur le terrain tout à fait honorable − avec ce résultat : les citoyens allemands en Afghanistan ont été rapatriés dans des conditions ubuesques.
Les chercheurs racontent aussi que le ministre de l’Intérieur n’a pas eu accès, pendant dix-neuf mois, au debriefing du BND concernant ce dossier ! Et que certains membres du gouvernement, pourtant directement concernés dans certaines affaires, n’ont aucun contact avec les services.
« Une future réforme pourrait au minimum prévoir une obligation de compte rendu régulier du BND au chancelier et au Conseil des ministres, et une fonction de reporting structurée au sein du Conseil national de sécurité », estiment les auteurs qui plaident pour la nomination d’un « directeur national du renseignement référent à la chancellerie ».
Parallèlement à ces recommandations, les auteurs plaident pour revaloriser considérablement le traitement des « James Bond » allemands. Dont l’image est aujourd’hui peu valorisée dans la société.

Partager :