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Afflux de dollars et viande moins chère : à Caracas, un début d’éclaircie après le choc

Afflux de dollars et viande moins chère : à Caracas, un début d’éclaircie après le choc

REPORTAGE. Sous l’impulsion d’une injection massive de dollars et d’une reprise surveillée de la production pétrolière, les prix de certains produits de base amorcent une décrue inédite.

Plus d’un mois après la capture de Nicolas Maduro, le Venezuela ressemble à un immense chantier à ciel ouvert où l’incertitude politique le dispute à un frémissement économique inattendu. Si l’avenir du chavisme et les contours d’une transition démocratique restent plongés dans un brouillard épais, les attentes concernant l’économie, laminée par des décennies de dogmatisme, commencent enfin à s’éclaircir.

Le secteur productif, qui a subi pendant un quart de siècle les affres d’une hécatombe sans précédent, entre récession abyssale, hyperinflation et pauvreté endémique, affiche désormais un visage plus serein.

Cette métamorphose s’observe dans le regard des citoyens ordinaires. Dans les allées des supermarchés et les marchés municipaux des grandes métropoles, loin des bureaux feutrés où se décident les destins de la nation, les consommateurs constatent de premières baisses de prix.

Encore timides, celles-ci agissent comme un baume sur des portefeuilles épuisés par des années de dévaluation. « L’atmosphère est différente », constate, avec une prudence teintée d’optimisme, Carmen Julia Pérez, une infirmière de 43 ans rencontrée au marché de Quinta Crespo, l’un des poumons populaires de Caracas.

« Ce n’est plus comme avant »

Devant les étals, elle détaille ses dernières trouvailles : « La première semaine de cette année, le kilo de viande de deuxième catégorie était à presque 17 dollars et maintenant je le trouve à 11 dollars. Même si c’est encore cher, le fait qu’il ait baissé de prix est impressionnant. »

Pour cette soignante, qui cumule son emploi à l’hôpital avec des heures de garde d’enfants pour atteindre un revenu mensuel équivalent à 137 euros, chaque centime compte : « J’ai foi en ce que la situation continue de s’améliorer, que les prix baissent davantage et qu’il y ait de meilleurs salaires. On ne peut plus supporter ça. »

Un peu plus loin, dans le quartier d’El Marqués, au nord-est de la ville, María Rodríguez, une femme au foyer de 72 ans, confirme le reflux des tarifs sur le poulet et les œufs. Mais, « malgré certaines baisses de prix, c’est encore très difficile de payer. Ce n’est plus comme avant, quand on faisait un marché pour tout le mois. Maintenant on achète chaque semaine, petit à petit », explique-t-elle en parcourant les rayons d’un supermarché.

Une injection massive de devises

Cette accalmie sur le front des prix ne doit rien au hasard. Économistes et commerçants s’accordent à dire que le marché des changes a subi un choc salvateur après la chute du clan Maduro-Flores et les premières mesures imposées par Donald Trump.

L’accord pétrolier dicté par Washington à la présidente par intérim Delcy Rodríguez a permis de remettre sur le marché jusqu’à 50 millions de barils de brut. Cette réactivation des ventes, presque bloquées fin 2025, a provoqué une injection massive de devises dans une économie assoiffée.

Le 20 janvier, l’annonce de l’arrivée des 300 premiers millions de dollars a agi comme un électrochoc. Ces fonds ont été immédiatement utilisés pour stabiliser un marché des changes sous contrôle étatique depuis vingt-trois ans.

Garantir les importations

Quatre banques privées ont commencé à mettre ces dollars aux enchères pour les entreprises agroalimentaires et pharmaceutiques, leur permettant de garantir leurs importations et leur fonctionnement. Cette manœuvre a réduit la pression insupportable qui pesait sur le bolivar.

Alors que le taux de change parallèle s’envolait vers les 900 bolivars pour un dollar en raison de la pénurie de devises, il est retombé ces dernières semaines aux alentours de 550 bolivars.

L’économiste vénézuélien Asdrúbal Oliveros salue cette réduction de l’écart entre le taux officiel et le marché noir. « Nous avions un écart de change très élevé, qui s’est réduit. Ce qui s’est passé le 3 janvier, le rôle que jouent les États-Unis dans l’économie vénézuélienne, la possibilité que les sanctions soient levées et l’annonce précise de l’arrivée des premiers millions ont généré des attentes positives très importantes et ont inondé d’optimisme les personnes ou agents économiques », affirme-t-il.

L’or noir en urgence

Oliveros estime toutefois que pour que cela soit durable dans le temps, il est nécessaire de garantir une offre continue de devises et de réformer le marché des changes. « L’année dernière, malgré tous ses problèmes, l’État a fait rentrer 400 millions de dollars mensuels sur le marché des changes. Si cette année les autorités espèrent une croissance économique, qui va nécessiter une expansion des importations, il doit y avoir plus d’offre de devises », poursuit-il.

La reconstruction de l’industrie pétrolière reste le pivot de la stratégie de Donald Trump. Depuis Davos, le président américain a multiplié les déclarations fracassantes, assurant que le Venezuela gagnerait davantage d’argent dans les six prochains mois qu’au cours des vingt dernières années. Il promet de ramener les géants américains du secteur dans le pays, y compris ceux dont les actifs avaient été spoliés sous l’ère de Hugo Chavez.

Dans ce sillage, Delcy Rodríguez a fait adopter en urgence, le 29 janvier, une réforme partielle de la loi sur les hydrocarbures. Ce texte lève les verrous qui limitaient la participation du secteur privé, facilite la baisse des redevances versées à l’État et rétablit l’arbitrage international pour régler les litiges.

Réforme pétrolière

L’économiste Alicia Sepúlveda, directrice de la société de conseils Tributos A Tu Alcance, estime la réforme « nécessaire » car elle va permettre « une plus grande participation et régulariser des situations qui se produisaient de fait et non de droit dans le secteur pétrolier. Mais elle reste insuffisante pour attirer les investissements nécessaires et garantir la transparence si indispensable ». Selon elle, l’économie vénézuélienne doit abandonner définitivement le modèle de diabolisation du secteur privé pour offrir une sécurité juridique réelle.

L’économiste Asdrúbal Oliveros ajoute que pour accélérer les investissements, il faut approfondir non seulement cette réforme mais aussi d’autres mesures qui faciliteront un environnement macroéconomique plus sain. Selon ses prévisions, la production pétrolière pourrait augmenter entre 250 000 et 270 000 barils par jour, générant des revenus d’environ 22 milliards de dollars par an, un chiffre bien supérieur aux treize milliards de dollars de 2025.

Malgré ces perspectives encourageantes, Oliveros assure qu’il faudra encore plus de temps pour voir une amélioration substantielle de la récupération du pouvoir d’achat et de la diminution de l’inflation qui commence à peine à pointer le bout de son nez.