ENTRETIEN. En pleine crise du cacao, le ministre de l’Agriculture monte au front : face aux marchés volatils, à la pression européenne et aux défis climatiques, il veut sécuriser les revenus des planteurs et protéger la première filière d’exportation du pays.
À peine nommé ministre de l’Agriculture, du Développement rural et des Productions vivrières de la Côte d’Ivoire, Bruno Nabagné Koné fait son baptême du feu au Salon international de l’agriculture (SIA) à Paris, où le pays est invité d’honneur. Sur un pavillon de 550 m², le cacao – pilier économique et enjeu stratégique – côtoie la noix de cola et l’attiéké, illustrant la richesse des filières ivoiriennes.
Mais derrière cette vitrine se cache une filière sous pression : stocks accumulés, chute des cours mondiaux et demande atone mettent à l’épreuve le modèle ivoirien et sa place sur le marché mondial. Dans ce contexte délicat, le ministre a accordé une interview à Le Point Afrique, revenant sur les choix stratégiques du pays pour soutenir les producteurs et préserver son influence dans la chaîne de valeur du cacao.
Le Point Afrique : C’est votre première participation au Salon de l’agriculture à Paris comme ministre, et la Côte d’Ivoire y est invitée d’honneur. Quels objectifs poursuivez-vous et quelles priorités agricoles comptez-vous mettre en avant ?
Bruno Nabagné Koné : C’est pour moi un défi et en même temps une opportunité. Cela me permet d’entrer dans ce milieu de l’agriculture par l’une des plus grandes portes et l’occasion de rencontrer de nombreux acteurs. Être pays invité d’honneur offre une visibilité encore plus grande et la possibilité de présenter le potentiel de notre pays en matière agricole, aussi bien dans la culture de rente que dans la culture vivrière.
Pour l’avenir, il s’agira de poursuivre ce qui fait la force de la Côte d’Ivoire. L’agriculture a toujours été le moteur du développement de l’économie ivoirienne. Il faut renforcer ce secteur tout en n’oubliant pas les producteurs, ceux qui par leur travail permettent à l’agriculture ivoirienne d’être au niveau où elle est aujourd’hui : premier producteur mondial de cacao et de noix de cajou, premier producteur africain d’hévéa, de caoutchouc naturel, et premier exportateur de fruits vers l’Union européenne.cacao
Le cacao emploie un million de producteurs et fait vivre 6 millions de personnes, pourtant la filière est en crise. Quel est votre diagnostic ?
Ces difficultés ne datent pas d’hier. Il y a 40 ans déjà, le président Houphouët-Boigny dénonçait la dégradation des termes de l’échange. Aujourd’hui encore, un déséquilibre persiste entre les acteurs en fin de chaîne et les producteurs, au détriment de ces derniers.
L’agriculture a toujours été le moteur du développement de l’économie ivoirienne
Notre message reste le même : il faut éviter de décourager la production. Sur le café, les prix étaient tombés si bas que la majorité des producteurs de café ont préféré basculer sur d’autres spéculations. Nous voulons éviter cela dans le cacao.
La Côte d’Ivoire s’est battue pour imposer aux acheteurs de cacao, un différentiel de revenu décent (DRD) pour les planteurs de 400 dollars la tonne.
Quant à la crise actuelle, nous essayons de gérer, en espérant qu’elle sera passagère. Nous observons sur les marchés boursiers de Londres et New York un déséquilibre entre l’offre et la demande mondiale de cacao et une pression importante sur les prix d’achat. Nous sommes en train d’analyser ce qui conduit à cette chute des cours mondiaux et nous cherchons ce qu’il est possible de faire pour que les prix, dans les prochaines années, soient plus rémunérateurs et plus stables. Une condition pour que les producteurs vivent mieux du fruit de leur travail.
En Côte d’Ivoire, le prix d’achat est fixé par l’Etat. Ce mécanisme de prix est-il toujours pertinent ?
Bien sûr, il est pertinent. Dans un contexte de cours mondiaux élevés, le prix pour la campagne principale 2025-2026 a été fixé début octobre à 2800 FCFA, le plus haut jamais proposé. Une hausse de 1000 FCFA par rapport à la campagne précédente. Nous aurions préféré rester à un niveau élevé des prix.
Cependant, chaque fois que les prix ont été suffisamment rémunérateurs, le Conseil café-cacao a pu constituer des réserves qui servent dans les moments difficiles. Dans quelle proportion ? Je ne saurais le dire. Mais l’objectif est d’amortir un peu le choc par rapport aux baisses de prix observées sur le marché.
Nous avons dû faire face à une quantité de cacao plus importante que prévu.
Au-delà de ce qui est fait par le Conseil café-cacao en termes de stabilisation, d’autres mesures peuvent être envisagées, notamment l’accélération de la transformation locale. Aujourd’hui, nous approchons le taux de 40 % de première et deuxième transformation au niveau local. La Côte d’Ivoire a déjà fait beaucoup d’efforts. Et surtout, la capacité de transformation installée s’élève à près de 50 %. Ce qui nous conforte dans notre ambition de transformer au moins 50 % de la production à l’horizon 2027. L’objectif étant qu’un jour, la totalité de la production soit exportée après transformation en Côte d’Ivoire.
De plus, les capacités de stockage ont été fortement accrues au sein du Conseil café-cacao et avec celles mises en place par l’AREE, l’autorité de régulation du système de récépissés d’entreposage.
En janvier, devant le Port Autonome d’Abidjan, des camions ont stationné, chargés de cacao pendant plusieurs semaines, dégradant probablement la qualité du produit. Que s’est-il passé exactement ?
Nous avons dû faire face à une quantité de cacao plus importante que prévu. Sans doute le prix élevé fixé en Côte d’Ivoire a créé un appel d’air du cacao venant de pays voisins. C’est une explication.
La deuxième explication est liée aux aspects logistiques et au financement. Quand vous passez de 1 000 FCFA en moyenne sur les dix dernières années à 2 800 FCFA, le prix bord-champ, payer les producteurs peut poser des difficultés aux banques habituées à fonctionner sur un certain niveau de financement plus faible.
Tout cela explique sans doute le constat malheureux auquel nous avons tous assisté. Les producteurs n’ont pas tous touché leur argent. Le gouvernement est en train de tout mettre en œuvre avec le Conseil café-cacao pour que ces problèmes soient traités : que les stocks en souffrance puissent être acheminés dans les ports, quittent les entrepôts des producteurs pour aller dans les entrepôts des coopératives et ensuite rejoignent ceux des acheteurs, des exportateurs et des entrepôts du port, de façon à créer un flux qui permette de régler complètement la question. L’Etat s’est engagé à acheter une partie du stock en surplus soit 100 000 tonnes.
La Côte d’Ivoire a pris des mesures pour stopper la déforestation
D’ici quelques jours, le gouvernement fera des annonces sur la filière et notamment sur le prix de la campagne intermédiaire. Probablement dans le même sens que le Ghana, deuxième producteur de cacao, qui a déjà annoncé une réduction du prix d’achat bord-champ pour la campagne intermédiaire qui démarre en avril.
Avec la future loi européenne sur la déforestation et les enjeux du changement climatique, comment la Côte d’Ivoire protège-t-elle son cacao et adapte sa filière ?
Au-delà même du cacao, depuis plusieurs années, la Côte d’Ivoire a pris des mesures pour stopper la déforestation et même pour accroître son couvert forestier. Nous avons aujourd’hui des variétés de cacao qui ont des rendements beaucoup plus élevés, comme le cacao Mercedes qui produit 3 à 4 fois le tonnage observé sur les anciens vergers. Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire peut parfaitement accroître sa production de cacao sans pour autant déforester ou nuire à la nature.
Nous avons des centres de recherche qui travaillent d’une façon intensive sur l’amélioration de la qualité, afin de rendre nos variétés de cacao plus résistantes au changement climatique. Nous avons des espèces de cacao aujourd’hui qui peuvent pousser sans être en dessous d’arbres forestiers. Les résultats sont visibles.
Il suffit de voir le travail fourni par ces producteurs et les conditions dans lesquelles ils vivent pour comprendre qu’il y a une réelle injustice
Le verger est rajeuni, avec les variétés nouvelles qui permettent de raccourcir le temps de production et d’avoir un rendement beaucoup plus important. Nous pensons que la Côte d’Ivoire a la capacité de rester le premier producteur mondial de cacao.
Il faut aussi que les jeunes restent dans les plantations et qu’ils s’intéressent à cette spéculation.
Ce qui permettra le plus facilement de maintenir ces jeunes dans les plantations, c’est le pouvoir d’achat et le revenu. Il faut leur assurer une rémunération suffisamment incitative pour leur permettre de rester dans les plantations plutôt que d’aller en ville. Pour cette raison, nous nous battons sur le prix payé aux producteurs. C’est la meilleure façon de perpétuer la culture du cacao.
Seul 6 % du prix du produit final revient aux cacaoculteurs. Il suffit de voir le travail fourni par ces producteurs et les conditions dans lesquelles ils vivent pour comprendre qu’il y a une réelle injustice. Évidemment, nous sommes sur le terrain des affaires et ce ne sont pas les sentiments qui feront changer les choses. Mais, pour tous les acteurs de la chaîne de valorisation du cacao, la meilleure façon de perpétuer le business reste de s’assurer d’une juste rémunération des cacaoculteurs. Sans production, tout le reste ne sera pas possible.

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