La Commission européenne a présenté sa première stratégie migratoire le 29 janvier… Deux jours après une régularisation espagnole massive, et en pleine crise à Minneapolis. Un timing désastreux.
La chose est passée inaperçue mais le jeudi 29 janvier, à Bruxelles, le commissaire aux Affaires intérieures, Magnus Brunner, a présenté la toute première stratégie européenne de gestion de l’asile et de la migration. Elle était prévue dans le Pacte asile migration adopté en 2024 et qui doit entrer en pleine application le 12 juin prochain.
Le document de 25 pages, accompagné d’une stratégie jumelle sur les visas, a demandé des heures de travail. La politique de l’asile européen affiche un budget futur de 81 milliards d’euros. Magnus Brunner peut se targuer de premiers « résultats tangibles » : une réduction de 55 % des franchissements illégaux des frontières en deux ans. L’EES, ce nouveau système de contrôle digital des entrées et sorties, lancé en octobre dernier, a déjà enregistré 20 millions de passages. Mandatée par des États membres rongés par la question migratoire, la Commission européenne prend les choses en main. Sauf que le timing est catastrophique.
Madrid régularise quand Bruxelles serre les boulons
Deux jours plus tôt, le mardi 27 janvier, Pedro Sanchez, le chef du gouvernement espagnol, a annoncé la régularisation par décret royal de 500 000 migrants sans papiers en Espagne. La plupart sont des Sud-Américains. L’Église catholique espagnole salue « un acte de justice sociale ». Le taux de chômage vient de passer sous la barre des 10 % pour la première fois depuis 2008. En un an, 605 000 emplois ont été créés. L’Espagne socialiste affiche la santé économique la plus insolente d’Europe.
François Villeroy de Galhau, le gouverneur de la Banque de France, l’a dit sans détour le 14 janvier sur BFMTV : la surperformance économique espagnole s’explique notamment par… l’immigration. Pendant que Bruxelles durcit le ton, Madrid ouvre les vannes, et ça marche. L’extrême droite est scandalisée !
Lors du point presse, un journaliste interroge Magnus Brunner sur cette contradiction flagrante. Le commissaire autrichien, embarrassé, botte en touche : « C’est une compétence des États membres, nous n’avons pas de compétence sur cette matière. » Traduction : la Commission présente une stratégie européenne censée harmoniser les politiques migratoires mais, en vérité, les États membres font bien ce qu’ils veulent.
Et l’Espagne n’a demandé l’autorisation à personne pour faire ce que bon lui semble. Début prometteur… Cela dit, il y aura un débat à ce sujet, la semaine prochaine, lors de la plénière à Strasbourg du Parlement européen.
Minneapolis, un repoussoir pour Bruxelles
Mais il y a pire. Au moment même où Magnus Brunner parle de « contrôle renforcé » et de « système juste et ferme », les images d’Alex Pretti tournent en boucle sur les écrans du monde entier. Ce militant de 37 ans a été abattu par un agent de la Border Patrol à Minneapolis le 24 janvier, cinq jours plus tôt. Avant lui, Renee Good, mère de famille, a été assassinée à bout portant dans les mêmes circonstances.
L’opération Metro Surge de Donald Trump dans le Minnesota tourne au cauchemar politique. 2 000 agents fédéraux déployés, 2 morts civils américains, des scènes qui rappellent la mise à mort de George Floyd lors de son arrestation en mai 2020. Un sondage Fox News (soutien de Donald Trump en temps ordinaire) publié le 28 janvier montre que 59 % des Américains jugent désormais l’agence fédérale d’immigration « trop agressive », dix points de plus qu’en juillet.
Le Congrès négocie un shutdown partiel du gouvernement sur la question. Des sénateurs républicains critiquent ouvertement la Maison-Blanche. Donald Trump est acculé ; il nie puis contre-attaque sur son réseau, Truth Social, à une 1 h 26 du matin, en traitant Alex Pretti « d’agitateur, peut-être insurgé ».
Bien sûr, il n’est pas question pour les nations européennes d’imiter le modèle de Minneapolis. Et pourtant, certains partis en Europe, comme l’AfD en Allemagne, proche de Donald Trump, évoquent la « remigration » musclée… Donc, le modèle américain trotte dans certaines têtes au moment où son application brutale crée des tensions.
La Commission européenne n’a pas osé condamner brutalement la méthode Trump, tout en déplorant les victimes. Son plan repose sur un équilibre précaire : être simultanément le gendarme inflexible de la migration irrégulière et l’aimant irrésistible pour les talents mondiaux.
L’épée de Damoclès du Code des visas
D’un côté, procédures d’asile aux frontières en douze semaines sans entrée sur le territoire, passage au peigne fin obligatoire de tous les arrivants, « return hubs » hors de l’Union européenne dont personne ne sait où ils seront ni comment ils fonctionneront. De l’autre, EU Talent Pool opérationnel en 2027, Bureau Legal Gateway en Inde pour recruter des informaticiens, visas simplifiés pour chercheurs et fondateurs de start-up…
Le cœur de la stratégie repose sur l’utilisation de « tous les leviers disponibles » pour forcer les pays tiers à coopérer sur les réadmissions. L’article 25a du Code des visas permet théoriquement de restreindre l’accès aux visas Schengen pour les pays qui refusent de reprendre leurs ressortissants en situation irrégulière. Le Système de préférences généralisées pourrait retirer des avantages commerciaux. La stratégie visa va encore plus loin en proposant des « mesures restrictives ciblées » contre les pays « hostiles » – sans les nommer.
L’article 25a existe depuis 2019. Il n’a jamais été utilisé. La Commission le brandit comme une menace : elle a retiré sa proposition contre le Bangladesh en novembre 2025 après des progrès en matière de réadmission, et l’Éthiopie coopère mieux depuis deux ans face à cette épée de Damoclès. Là, aussi, la Commission devrait bientôt retirer sa proposition.
La Syrie à nouveau dans le chaos
Le mécanisme de suspension des exemptions de visa ? On ne compte qu’une seule activation depuis 2013 : contre l’archipel du Vanuatu (environ 330 000 habitants) en 2022 pour son programme de citoyenneté par investissement. Pourquoi cette timidité ? Là encore, la menace suffit parfois, mais pas toujours. Et quand il faut vraiment sanctionner, les considérations économiques, diplomatiques ou les liens avec les diasporas freinent l’action.
La refonte du mécanisme visera non seulement à introduire plus d’automaticité dans le lancement des différentes étapes (et donc éviter que des propositions traînent sans décision au Conseil) mais également à étendre les conséquences à d’autres domaines (au-delà des visas).
Autre angle mort béant : la Syrie. La stratégie présente le dossier syrien comme une opportunité de « retours volontaires ». La Commission a même publié des lignes directrices pour des visites « go and see » (« aller et voir ») permettant aux réfugiés syriens de retourner temporairement au pays avant une réinstallation définitive. Sauf qu’en ce mois de janvier, la Syrie post-Bachar traverse sa pire crise.
Un « dialogue technique » avec Kaboul
Le nouveau régime d’Ahmed al-Charaa lance une offensive contre les Kurdes du nord-est. Entre les 6 et 20 janvier, l’administration autonome kurde s’effondre sous les coups de Damas et d’Ankara. Les États-Unis abandonnent leurs alliés des Forces démocratiques syriennes qui les ont aidés à vaincre l’État islamique. Le camp d’Al-Hol, qui détient 24 000 personnes liées au califat, est transféré à Damas dans le chaos. Emmanuel Macron multiplie les communiqués inquiets. On parle de 155 000 personnes déplacées.
Le contexte a totalement changé. Et Bruxelles propose des retours volontaires… L’Autriche les réclame depuis la chute de Bachar. Mais tout vient de basculer à nouveau.
La stratégie de la Commission propose aussi un « dialogue technique avec les autorités de facto afghanes » pour organiser « le possible retour de ressortissants afghans en séjour illégal dans l’UE, particulièrement ceux ayant commis des crimes ».
Pas un mot sur la migration climatique
Le budget annoncé sonne tout aussi creux : 81 milliards d’euros « au moins » pour les politiques migratoires dans le prochain cadre financier pluriannuel 2028-2034, dont 15,4 milliards pour la gestion des frontières contre six actuellement. Ces chiffres sont une proposition de la Commission dont rien ne dit qu’ils seront approuvés par les États membres. Il faudra négocier, couper, arbitrer. Présenter ces montants comme acquis relève de la communication, pas de l’analyse sérieuse.
Dernier angle mort stupéfiant : le climat. Le mot n’apparaît pas une seule fois dans les 25 pages. Pourtant, les déplacements climatiques – Sahel en désertification, Bangladesh menacé par la montée des eaux, îles du Pacifique vouées à la submersion – seront le défi migratoire majeur des prochaines décennies. Pourquoi ignorer ce qui sera le facteur principal des déplacements à venir ?
Giorgia Meloni distribue les visas de travail
Il faut se méfier des promesses des populistes dans l’opposition. Quand ils arrivent au pouvoir, la réalité les rattrape. Giorgia Meloni a accordé des visas à 450 000 travailleurs étrangers entre 2023 et 2025, et prévoit 500 000 nouveaux visas de travail jusqu’en 2028. Tout simplement parce que la démographie catastrophique de son pays la contraint à revisiter ses dogmes.
La seule chose qui peut unir les Européens, c’est le refus de l’anarchie, de l’arrivage sauvage, par les passeurs, exploiteurs éhontés de la misère humaine. C’est cela que l’UE tente de combattre. « Nous pouvons avoir une politique migratoire ferme sans pour autant sacrificier les valeurs qui sont les nôtres », insiste-t-on dans l’entourage du commissaire Brunner. « Le système américain est l’exemple par excellence d’un système de retours insoutenable. En mettant l’accent sur des retours en toute sécurité et dans la dignité, et surtout accompagnés de mesures pour la réintégration durable, nous traçons une ligne dans le sable. »
Les Européens veulent avoir le sentiment que leurs gouvernements et l’UE ont les questions migratoires bien en main et maîtrisent leurs frontières. C’était toute la logique du Pacte migratoire, dont il faut désormais déployer tous les aspects. Les États membres sont sous pression : si cette approche ne fonctionne pas, les solutions qui viendront par la suite auront un tout autre caractère.

Partager :