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Au Soudan, le gouvernement annonce son retour dans une capitale vidée de ses habitants

Au Soudan, le gouvernement annonce son retour dans une capitale vidée de ses habitants

La relocalisation des autorités pro-armée à Khartoum dénote avec la situation sécuritaire et humanitaire qui ne permet pas aux riverains de rentrer chez eux.

Renouer avec la vie normale, avec le quotidien d’avant la guerre… La promesse a de quoi faire rêver les quelque 50 millions de Soudanais. Parmi eux, plus de 12 millions ont été déplacés par les combats, tandis que 21,2 millions d’individus souffrent d’insécurité alimentaire aiguë, selon les chiffres de l’ONU. Le 11 janvier, le premier ministre Kamal Idriss n’a pas seulement annoncé le retour du gouvernement pro-armée, surnommé « le gouvernement de l’espoir », dans la capitale historique, Khartoum. Cette figure civile nommée en mai 2025 par le chef de l’armée a aussi fait miroiter aux riverains « de meilleurs services, de meilleurs soins de santé et la reconstruction des hôpitaux, le développement des services éducatifs… et l’amélioration des services d’électricité, d’eau et d’assainissement. »

Les deux années de bombardements ont détruit de nombreux bâtiments et foyers. © (Augustine Passilly/Augustine Passilly)

L’éclatement du conflit, à la mi-avril 2023, entre les troupes régulières des Forces armées soudanaises (FAS) dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhane et les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohamed Hamdan Dagolo alias « Hemeti », a jeté sur les routes 3,8 millions d’habitants de Khartoum. Malgré la reprise de la ville déclarée par les FAS en mars dernier, seules 1,2 million de personnes sont rentrées chez elles. La faute à la lenteur de la réhabilitation des services de base – incluant l’eau courante et l’électricité – mais aussi à la crainte de nouvelles attaques des hommes de Hemeti.

Des combats aux portes de la capitale

Le dimanche 18 janvier, une semaine jour pour jour après le discours de Kamal Idriss, de violents affrontements ont fait rage dans les zones à la frontière entre l’État du Nord-Kordofan et l’État de Khartoum. Depuis la victoire des FSR fin octobre à El-Fasher, le dernier chef-lieu du Darfour qui leur résistait jusque-là, la ligne de front s’est en effet déplacée vers le Kordofan, une autre grande région de l’ouest soudanais plus proche de la capitale. Selon le laboratoire de recherche humanitaire de l’université de Yale, spécialisée en analyse d’images satellitaires, des fortifications autour d’El-Obeid, la capitale du Nord-Kordofan, font penser à l’établissement prochain d’un siège autour de la dernière grande ville occidentale avant Khartoum.

« Si les FSR prennent le contrôle de la totalité du Kordofan, elles menaceront de nouveau la sécurité de Khartoum », prévient Hamid Khalafallah, doctorant spécialiste des transitions démocratiques et des mouvements populaires en Afrique. Le déménagement des autorités militaires, réfugiées depuis le début du conflit à Port-Soudan, à 800 kilomètres à l’est de Khartoum, s’apparente à « un message politique », d’après l’analyste soudanaise Dallia Abdelmoneim. « Le gouvernement de Port-Soudan entend montrer qu’il est de retour dans la capitale qu’il a libérée des mains des FSR et que l’ordre et la normalité sont rétablis sous son contrôle et son autorité, constate Dallia Abdelmoneim. Les FAS font ainsi pression pour être considérées comme les seules autorités légitimes et non comme l’entité qui a pris le pouvoir lors du coup d’État perpétré le 25 octobre 2021 main dans la main avec les FSR contre le gouvernement civil de transition [instauré au lendemain de la révolution de décembre 2018, ndlr]. »

« Le gouvernement se soucie peu de la sécurité des civils »

Cette relocalisation symbolique intervient alors que les paramilitaires lancent régulièrement des drones sur Khartoum et d’autres villes sous contrôle de l’armée. « Depuis le début de la guerre, le gouvernement s’est peu soucié de la sécurité et du bien-être des civils, rappelle la chercheuse en science politique Salma Abdalla. Les civils, pris entre deux feux, ont souvent été considérés comme des dommages collatéraux et utilisés comme boucliers humains. Trois ans après le début de la guerre, le gouvernement continue de privilégier la victoire contre ses adversaires au détriment de la sécurité de la population. Dans ce contexte, les appels à revenir à Khartoum s’apparentent à des manœuvres politiques qui ne tiennent pas compte de la sécurité ni de la situation humanitaire. »

Un ouvrier répare le pont surplombant le marché Al Makazi à Khartoum, sous la supervision de l’Autorité des routes et des ponts. © (Augustine Passilly/Augustine Passilly)

Un rapport exhaustif publié en octobre par les ONG Medical Teams International et Norwegian Church Aid décrivent, à Khartoum, « le tableau sombre d’un État en proie à une grave crise humanitaire, où les familles sont confrontées à de multiples privations qui se cumulent, notamment un accès limité à la nourriture, aux soins de santé, à l’eau et à la protection. » De son côté, le chercheur Hamid Khalafallah dénonce l’attitude « très irresponsable » des autorités militaires qui incitent les civils à revenir malgré les risques sécuritaires et sanitaires. Et ce, dans le seul objectif de recevoir du soutien à la fois politique et financier de la part des organisations internationales et autres puissances régionales.

La paix devrait être la priorité

Le chercheur alerte enfin sur la précipitation du camp de Burhane alors que « la guerre est toujours bien présente et [que] nous devons concentrer nos efforts sur la mise en place d’un processus de paix avant de penser à la reconstruction du pays. » Avant de conclure : « Les civils doivent diriger, concevoir et définir la forme que prendra ce processus. La supervision civile est indispensable pour s’assurer que l’armée ne jouera aucun rôle dans ce domaine et pour garantir qu’il n’y ait pas de corruption dans ces programmes de reconstruction. »