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Dette, climat, libre-échange : les raisons du nouveau bras de fer entre Macron et Merz

Dette, climat, libre-échange : les raisons du nouveau bras de fer entre Macron et Merz

Le président français plaide pour la protection et l’investissement public. Le chancelier allemand mise sur l’ouverture et la simplification. Ils se retrouvent ce jeudi à Alden Biesen pour tenter de trouver un chemin commun.

Sur la même scène d’Anvers, en se succédant devant un parterre d’industriels, Emmanuel Macron et Friedrich Merz ont livré, mercredi 11 février, le même diagnostic pour prescrire des remèdes qui divergent par leur dosage. Les deux dirigeants ont utilisé les mêmes mots – « urgence », « choc », « crise existentielle ». Sur les solutions, la panoplie déployée par le chancelier Merz est stricte : dérégulation sous couleur de simplification, approfondissement du marché unique et accroissement des accords de libre-échange.

Une réponse que le président français juge trop faible eu égard aux enjeux et aux moyens déployés par la concurrence chinoise et américaine. Leurs désaccords portent notamment sur le curseur entre ouverture et protection, entre dérégulation et intervention publique. En tout cas, l’écart est suffisant pour justifier une franche discussion, sans tabou, ce jeudi au château d’Alden Biesen, en Flandre, avec les autres partenaires européens au cours de cette « retraite » informelle.

Protection assumée contre exception justifiée

La première nuance porte sur la protection, concept que les deux hommes manient avec des précautions inverses. Emmanuel Macron a commencé par se défendre. « Je sais que quand un Français dit “protection”, certains veulent entendre le protectionnisme. Non. Je ne crois pas au protectionnisme », rappelle-t-il.

Mais il a immédiatement revendiqué le concept : « Nous vivons des temps différents, un mode d’urgence. Nous devons envisager des mesures qui ne sont pas familières avec les recettes classiques européennes. » Sa ligne tient en un slogan rabâché : la préférence européenne dans les secteurs stratégiques, avec des quotas de contenus locaux pour préserver des chaînes de valeur entières. « Si vous voulez préserver des emplois dans ce continent, nous devons définir l’esprit européen », conclut-il.

Friedrich Merz a retourné le même argument en sens inverse. « Nous devrions utiliser des règles de préférence européenne, mais de manière intelligente, prend-il le soin de dire. Uniquement pour les secteurs stratégiques critiques et uniquement en dernier recours. » Les mêmes mots – secteurs stratégiques, préférence – mais pas le même ton.

Là où le président français en fait un pilier de sa stratégie, l’Allemand en fait une exception à utiliser avec précaution et de manière justifiée. Le chancelier a ensuite proposé sa formule alternative : « Made with Europe » plutôt que « Made in Europe ». Décryptage : privilégier les partenariats avec des alliés plutôt que le repli continental.

L’Allemagne mise sur les accords de libre-échange

Sur le libre-échange, même subtilité. Le président Macron n’a jamais rejeté les accords commerciaux. Au contraire, il a théorisé comment articuler « attractivité et protection » en prenant l’exemple de la Chine. L’empire du Milieu est le bienvenu en Europe ; il sera éligible à la préférence européenne à condition d’investir et d’accepter un transfert de technologie en faveur des Européens. La protection devient un outil d’attractivité : investissez chez nous pour bénéficier de nos quotas.

Friedrich Merz a, quant à lui, placé le libre-échange au cœur de son discours avec une insistance qui visait, bien entendu, les réticences de Paris. « La croissance et la prospérité européennes n’ont jamais découlé du protectionnisme », rappelle-t-il. Il a revendiqué les accords conclus par la Commission européenne avec l’Inde (1,8 milliard de consommateurs) et s’agace des négociations trop longues. « Il ne devrait plus jamais nous falloir 26 ans pour conclure un accord commercial comme avec le Mercosur. Le monde ne nous attendra pas », cingle-t-il, provoquant des applaudissements dans la salle.

Puis il a ajouté, pour ne pas passer pour naïf : « Notre ouverture au libre-échange ne doit pas être mal comprise. Nous ne sommes ni naïfs, ni sans défense. Nous avons des instruments pour contrer les pratiques déloyales. Nous les utiliserons si nécessaire. » Il a rappelé la réunion d’urgence des 27 face aux menaces tarifaires de Trump à Davos. « Si les Américains n’avaient pas retiré leur menace, nous les aurions mis en œuvre », assure-t-il. Il évoque ici l’instrument anti-coercition, adopté par l’UE en 2023, et encore jamais utilisé. Paris et Berlin étaient, en effet, alignés contre les menaces de Trump, contrairement à l’Italie de Meloni toujours réticente à affronter l’Oncle Sam.

Les quotas de contenus locaux

La vraie différence entre la France et l’Allemagne tient donc au curseur. Macron veut une préférence européenne visible, assumée, active, dans tous les secteurs stratégiques. Merz veut qu’elle reste marginale, discrète, exceptionnelle. L’un pense qu’on protège d’abord pour attirer ensuite. L’autre pense qu’on attire en ouvrant davantage. Le scepticisme français vis-à-vis des accords de libre-échange tient en une phrase : ni le Mercosur, ni l’Inde ne sauveront l’industrie allemande parce que l’élimination des droits de douane dans un cas comme dans l’autre est trop lente pour provoquer un effet à court terme sur les carnets de commandes de la Ruhr.

La deuxième ligne de rupture concerne le financement de la transition. Emmanuel Macron a joué, ici, sa carte la plus audacieuse. « Personne ne veut augmenter le budget européen par les voies classiques, commence-t-il. Donc la seule façon d’augmenter le budget commun est de faire des émissions de dettes communes sur le marché. »

Il a théorisé la dette commune comme levier de souveraineté : « Nous sommes sous-endettés au niveau européen, et le marché demande des actifs sûrs européens. Pour financer l’IA, le quantique, l’hydrogène, les petits réacteurs nucléaires, les eurobonds deviennent incontournables. Si nous ne pouvons pas être dans la course avec les États-Unis et la Chine dans les cinq années, nous n’aurons aucune chance. »

Une dérégulation à la hache

Friedrich Merz n’a même pas évoqué cette option. Son mantra tient en un mot : dérégulation. Il a proposé un principe que Bruxelles jugera sans doute explosif : « Tout projet qui n’est pas traité dans un délai de quelques semaines ou mois sera automatiquement approuvé. » Cela déroge complètement aux règles démocratiques lourdes de l’UE, toutes conçues à une époque où la Commission se contentait de proposer de grandes lignes stratégiques. Cela ne correspond plus au tempo du monde soumis à la décision verticale de pays de plus en plus autoritaires.

Merz a donc appelé à un « nettoyage réglementaire complet ». « Des corrections mineures aux lois ne suffisent pas, insiste-t-il en référence aux dix paquets Omnibus de simplification proposés par la Commission depuis un an. Nous devons systématiquement réviser l’ensemble de la législation européenne existante. » C’est à coups de sabre que le chancelier voudrait tailler en annulant des pans entiers du droit européen. L’époussetage réglementaire est, à ses yeux, hors de propos et inefficace.

Pour le chancelier, avant d’injecter de l’argent public via la dette, il faut d’abord et avant tout supprimer les obstacles qui empêchent le secteur privé d’investir. « La Chine construit les plus grandes fermes solaires du monde en quelques mois. Dans l’UE, il faut des années juste pour obtenir une autorisation », s’insurge-t-il. Sur ce point, l’opposition entre Paris et Berlin n’est pas frontale : Emmanuel Macron plaide aussi pour la simplification réglementaire, Friedrich Merz ne rejette pas l’investissement public.

Mais les priorités s’inversent. Le président français veut mobiliser des centaines de milliards d’euros de dette commune tout en simplifiant. Le chancelier allemand veut d’abord libérer l’économie de ses entraves avant de parler de financement commun. À ceci près que pour lui, la question financière se limite au budget européen de long terme, sans dette supplémentaire. La question se pose de savoir ce que le chancelier Merz veut faire de la décarbonation de l’économie européenne, au cœur du Green Deal (Pacte vert).

Une fracture sur la décarbonation

Sur le système d’échange de quotas carbone (ETS), la divergence franco-allemande devient philosophique. Emmanuel Macron a rejeté toute remise en cause du mécanisme avec fermeté. « Ce serait une énorme erreur pour les Européens de dire que compétitivité signifie tuer le Green Deal. C’est une stupidité, assène-t-il, parce que la décarbonation fait partie de notre compétitivité à la fin de cette transition. »

Pour le président français, toucher à l’ETS créerait de « l’imprévisibilité » et pénaliserait ceux qui ont déjà accompli des efforts. Sa solution : utiliser immédiatement les revenus du système pour aider les pays les plus impactés – Pologne, Slovaquie, Tchéquie – à accélérer leur décarbonation. Donc, pour Macron, il s’agit d’accompagner la transition sans l’abolir. « La décarbonation doit devenir un avantage compétitif, pas un vecteur de déclin industriel », affirme-t-il.

Pour le chancelier Merz, la souplesse est de mise. « Si ce n’est pas réalisable et si ce n’est pas le bon instrument, nous devrions être très disposés à le modifier ou au moins à le reporter, comme nous l’avons fait avec l’ETS-2 pour les consommateurs », lance-t-il. L’ETS-1, celui qui s’applique aux industriels, est désormais dans le viseur du chancelier. Le message aux patrons de la chimie allemande est limpide : « Vous n’avez pas besoin de subventions pour vos dépenses d’investissement. Vous avez besoin de coûts de production plus faibles. »

Le chancelier Merz a tout de même pris soin de ne pas passer pour un climatosceptique. « Je suis pleinement aligné avec tous ceux qui disent que nous devons en faire plus sur le changement climatique, assure-t-il. Je suis pleinement aligné avec tous ceux qui cherchent les bons instruments. » Autrement dit : le Green Deal, oui, mais pas à n’importe quel prix pour l’industrie.

Sacrifier le long terme pour le court terme ?

La différence d’approche tient en un mot : temporalité. Emmanuel Macron raisonne sur le long terme – la décarbonation comme avantage compétitif futur qui justifie des coûts aujourd’hui. Friedrich Merz raisonne sur le court terme – l’industrie chimique allemande qui ferme des usines maintenant ne les rouvrira pas dans dix ans, même si l’ETS devient plus supportable.

Pour le président français, suspendre l’ETS reviendrait à abandonner l’un des rares avantages stratégiques européens : une longueur d’avance sur la transition énergétique. Pour le chancelier allemand, maintenir l’ETS en l’état reviendrait à achever une industrie déjà exsangue au nom d’un pari sur l’avenir. Cette fracture climatique révèle aussi une différence de situations nationales.

La France, grâce à son parc nucléaire, est « définitivement moins impactée que beaucoup d’autres économies », a reconnu le président français. L’Allemagne, qui a misé sur le gaz russe et les renouvelables intermittents, paie aujourd’hui des prix de l’énergie qui rendent l’ETS insupportable pour sa chimie et sa sidérurgie. Berlin demande donc un moratoire ou un allègement. Paris refuse d’ouvrir cette boîte de Pandore. Voilà qui promet de chauds débats à Alden Biesen.

Merz monstre les muscles

La troisième différence porte sur la méthode et les alliances. « Fin juin, si nous n’avons pas livré la douzaine d’omnibus et l’Union des marchés de capitaux, nous devrons construire une coopération renforcée, glisse le président français. Six mois pour livrer, sinon on passe à un changement de méthode et on réunit des coalitions de volontaires. »

Le chancelier Merz a répondu en mettant en avant la coalition dont il dispose déjà. « J’ai écrit une lettre au Conseil et à la Commission et 21 chefs de gouvernement ont suivi et signé la lettre demandant plus de dérégulation et plus de compétitivité. » Vingt-et-un sur vingt-sept. Le rapport de force est établi.

Il a ensuite défini le rôle qu’il assigne à l’Allemagne dans cette Europe en mal de leader : « Le chancelier doit jouer un rôle très fort dans cette Union européenne. Non pas pour dire à tous les autres ce qu’ils doivent faire, mais avancer et entraîner tous les autres avec nous. » Un leadership par l’exemple, une formule qui tente de concilier ambition et humilité après les années Merkel. Une manière aussi pour Merz de tirer un trait sur les années où Macron pouvait se croire le pilote de l’UE.

Chacun ses priorités

Ce qui fascine, c’est que les deux hommes citent les mêmes références pour justifier des priorités différentes. Tous deux évoquent les rapports Draghi et Letta. Tous deux rappellent que l’Europe a su agir vite pendant le Covid. Mais ils en tirent des conclusions opposées. Macron veut reproduire le mécanisme de 2020 : dette commune pour financer un choc qu’il qualifie lui aussi de symétrique. Merz veut reproduire la vitesse de décision sans reproduire l’endettement. Pour lui, il suffit de convaincre les 27 du danger pour qu’ils acceptent de déréglementer ensemble.

Ce n’est pas un hasard si Emmanuel Macron a évoqué le cas d’Elon Musk. Un innovateur certes mais totalement « sursubventionné par les agences fédérales américaines ». « C’est totalement du bullshit que de considérer que c’est une start-up parmi d’autres. Il a eu des milliards de dollars des contribuables américains, notamment du Pentagone », rappelle le président français pour justifier que l’Europe s’accorde sur une préférence européenne dans l’espace pour les lancements institutionnels, et consacre des investissements publics massifs pour rester dans la course face à des concurrents subventionnés. Le modèle américain devient un argument pour justifier l’intervention publique européenne.

À Anvers, deux Europe se sont donc croisées sans se heurter frontalement. Elles partagent le diagnostic d’urgence, la volonté de simplifier, l’acceptation d’une certaine protection dans les secteurs stratégiques. Mais sur l’ampleur de cette protection, sur le rôle de la dette commune, sur la priorité entre dérégulation et investissement public, les curseurs ne sont pas alignés. Macron veut un État stratège européen plus interventionniste. Merz veut un marché unique enfin désentravé et plus ouvert. Les débats d’Alden Biesen parviendront-ils à départager ses deux visions ?