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Face à Trump, le Canada choisit Pékin, l’UE le Mercosur

Face à Trump, le Canada choisit Pékin, l’UE le Mercosur

ANALYSE – À Davos puis à Pékin, le Premier ministre canadien ose dire ce qu’aucun dirigeant européen ne peut formuler : la Chine est plus fiable que Washington.

À vingt-quatre heures d’intervalle, Ursula von der Leyen devant le Parlement européen à Strasbourg (ce mercredi) et Mark Carney au Forum de Davos (mardi) ont prononcé deux discours qui méritent d’être lus en parallèle. Après un an de Trump II – menaces sur le Groenland, chantage tarifaire, mépris continu des instances multilatérales à commencer par l’UE – l’Occident non américain cherche sa ligne.

À travers les prises de position de ces deux responsables de premier plan, les réponses au chamboule-tout de Trump apparaissent radicalement différentes.

La métaphore de l’épicier de Vaclav Havel

Si vous ne connaissez pas encore le Premier ministre canadien, arrivé au pouvoir en mars 2025, l’homme ne va pas rester longtemps inconnu. Son discours de Davos est sans doute celui qui surnagera de ce flot continu de paroles chez les dirigeants de la planète.

Mark Carney, 60 ans, a construit son intervention sur la métaphore de l’épicier tchèque de Vaclav Havel. Vous savez, celui qui mettait chaque matin dans sa vitrine « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous » sans y croire, juste pour éviter les ennuis. « Vivre dans le mensonge » , écrivait le dissident devenu président. Mark Carney reprend l’image sans détour : l’ordre international fondé sur des règles reposait sur un mensonge. Et tout le monde y participait. « Il est temps pour les entreprises et les pays de retirer leurs pancartes de la vitrine » , lâche-t-il.

Le Premier ministre canadien, comme son prédécesseur, Justin Trudeau, il y a un an, n’esquive pas la rudesse des temps et formule son analyse sans ambages. Pas de pudeur diplomatique, pas de précautions oratoires. « Cessez d’invoquer l’ordre international fondé sur des règles comme s’il fonctionnait encore comme annoncé. Appelez-le pour ce qu’il est : un système de rivalité intense entre grandes puissances.» Et d’enfoncer le clou : cet ordre était déjà « partiellement faux », les plus forts « s’en exemptaient quand cela les arrangeait » .

Surtout, Mark Carney nomme ce que personne n’ose dire en public : « Si nous critiquons l’intimidation économique venant d’une direction mais gardons le silence quand elle vient d’une autre, nous gardons la pancarte dans la vitrine. » Traduisez : on ne peut pas dénoncer la Chine tout en avalant les couleuvres américaines. C’est évidemment une phrase qu’aucun responsable européen ne peut prononcer, coincé entre l’atlantisme de principe en vigueur à Bruxelles et la réalité des menaces à répétition.

Un ancien banquier central

On reconnaît là l’ancien gouverneur de la Banque du Canada puis de la Banque d’Angleterre – premier non-Britannique à occuper ce poste depuis 1693. Pendant quinze ans au sommet de la finance mondiale, Carney a vu le système de l’intérieur. Les hypocrisies de Washington, de la City et de Wall Street, il les connaît par cœur. C’est à croire qu’entre Mario Draghi et Mark Carney, la lucidité est une vertu partagée par les anciens banquiers centraux. Vainqueur des législatives du 28 avril 2025, avec 169 sièges sur 343 sièges après avoir succédé à Justin Trudeau à la tête du Parti Libéral, le Premier ministre canadien a choisi le réalisme brutal contre la nostalgie atlantiste.

Derrière les formules, le Canadien empile des chiffres. Son pays investira 1000 milliards de dollars dans l’énergie et les minéraux critiques – pétrole albertain, gaz naturel liquéfié, lithium, cobalt. Mark Carney assume sa stratégie de « superpuissance énergétique », quitte à tourner le dos aux engagements climatiques. Les dépenses de défense doubleront d’ici 2030, passant d’environ 1,3 % à plus de 2,5 % du PIB. Sur l’Arctique – puisque Trump veut s’emparer du Groenland voisin et menace la souveraineté canadienne sur le passage du Nord-Ouest – Ottawa ne se contente pas de protestations diplomatiques.

Des « alliances à géométrie variable »

Le Premier ministre détaille : radars transhorizon pour surveiller l’espace aérien arctique, nouveaux sous-marins capables de patrouiller sous la glace, et cette formule qui frappe : « des troupes sur la glace ». De l’engagement humain.

Mark Carney parle aussi de « géométrie variable » – différentes coalitions pour différents enjeux. Il lance un appel aux « puissances moyennes » à agir ensemble. Ottawa choisira ses batailles et ses alliés selon les dossiers, point. D’où son voyage à Pékin la semaine dernière, du 13 au 17 janvier, juste avant le Forum de Davos.

Le Canada trouve en la Chine un partenaire stable

Premier ministre canadien à visiter la Chine depuis 2017, il a annoncé un « nouveau partenariat stratégique » avec Xi Jinping. Concrètement : un quota de 49 000 véhicules électriques chinois avec tarif de 6,1 % au lieu de 100 %, levée progressive des barrières sur le canola canadien, objectif d’augmenter les exportations vers la Chine de 50 % d’ici 2030. Et cette phrase qui a sidéré Washington : la Chine est désormais un partenaire « plus prévisible » que les États-Unis. Comment lui donner tort ?

Le Washington Post a dénoncé son « culot », Bloomberg parle d’un « message stupéfiant de réalignement ». Le Premier ministre canadien assume : face aux tarifs de Trump et aux menaces d’annexion, Ottawa diversifie ses partenaires. C’est exactement ce qu’il appelle la « géométrie variable » en action. Elle pourrait inspirer les Européens…

Face à cette clarté brutale, le discours d’Ursula von der Leyen à Strasbourg apparaît bien plus prudent bien qu’une forme d’autocritique apparaisse. « Il nous faudra rompre avec la prudence traditionnelle de l’Europe, » admet la présidente de la Commission. Il est tout de même dommage que, lors du Coreper de dimanche soir, ses hauts fonctionnaires aient encore la main sur le frein à main quand les Français réclamaient la mise en œuvre de l’Instrument anticoercition face aux menaces de Trump…

Bientôt une révision de la stratégie européenne dans l’Arctique

En tout cas, la présidente de la Commission a fait ce qu’elle sait faire : mobiliser l’appareil institutionnel européen. Trois axes immédiats sur l’Arctique mis sous tension par les desiderata immobiliers de Donald Trump : des investissements massifs au Groenland, des équipements militaires adaptés comme des brise-glace, et une révision de la stratégie de sécurité arctique (annoncée avant la pression de Trump sur le Danemark).

Et puis, il y a l’autre front, à l’Est, contre l’impérialisme de Poutine : l’UE prêtera à l’Ukraine 90 milliards d’euros sur deux ans comme annoncé au dernier Conseil européen. Enfin, dans ce monde qui se referme, la présidente de la Commission s’est fait l’avocat de l’accord entre l’UE et le Mercosur avec des promesses de gains précises : 20 milliards d’exportations automobiles supplémentaires, soit une hausse de 200 % compte tenu d’une baisse immédiate des droits de douane (de 35 à 25 % sur les automobiles avant une extinction progressive sur 15 ans).

Pour Ursula von der Leyen, le summum de l’audace consiste à qualifier d’« inappropriés » les droits de douane promis par Trump au 1er février sur le Danemark et sept autres pays (dont la France et l’Allemagne) qui ont envoyé quelques soldats sur le terrain groenlandais. « Inappropriés », pour von der Leyen, cela relève de l’insulte diplomatique dans la palette au ton pastel de son vocabulaire… Un « gros mot », pour le dire autrement.

L’Europe s’aligne sur le moins volontaire

Elle a certes trouvé des formules qui sonnent juste : « Le monde évolue plus vite que notre état d’esprit. » Le problème, c’est que tous ces mots sont aussitôt vidés de leur sens par les propos qui suivent… L’Europe « privilégie toujours le dialogue et les solutions, mais elle est tout à fait prête à agir, si nécessaire ».

Après douze mois de tweets incendiaires, de menaces territoriales et de chaos tarifaire, cette phrase démontre que, fatalement, l’UE s’alignera toujours sur l’État membre qui en veut le moins. Ursula von der Leyen parle même pudiquement d’un « monde défini par la puissance brute » tout en maintenant le cap institutionnel. Les réflexes de Bruxelles n’ont pas changé, juste l’intensité des promesses budgétaires et les remontrances à peine plus vives à l’Oncle Sam.

La différence de crédibilité saute aux yeux. L’Europe promet, le Canada annonce. L’Allemande évoque des investissements « massifs » au Groenland sans chiffres précis. Et pour cause, ils ne sont pas votés. Il faudra attendre la pénible négociation du prochain budget pluriannuel (après 2028 donc) où chacun des États membres essaiera de mettre le moins possible au pot commun.

Sur les équipements arctiques, pas de détails – on est loin des « troupes sur la glace » de Carney. L’Union européenne doit aussi convaincre l’Italie de Meloni, les Pays-Bas, la Lettonie, la Lituanie, la Hongrie avant de bouger le petit doigt quand Ottawa décide seul, en toute souveraineté. L’UE souffrira toujours de la comparaison avec les Nations quand il faut agir vite et sans mollesse. Les Européens prennent les virages lentement en mettant le clignotant cinq ans avant de braquer.

Le Canada parle cash, l’UE consulte

L’ironie de la situation, c’est qu’un pays de 40 millions d’habitants, à portée de canons de Washington, tient un discours plus radical qu’une Union de 450 millions de citoyens séparés des États-Unis par un océan de 5 000 kilomètres. Le Canada peut se permettre d’être cash parce qu’il a ce « que le monde veut » : énergie, minéraux critiques, population éduquée. Et surtout parce qu’Ottawa a compris avant Bruxelles que Trump ne bluffe jamais – ou plutôt qu’il bluffe tellement qu’on ne peut plus distinguer le bluff de la menace réelle, ce qui revient au même.

L’Europe, elle, en est encore à échafauder une réunion des dirigeants jeudi pour discuter de la réponse et sans doute mandater la Commission de travailler dans telle ou telle direction qu’on laissera floue pour couvrir les dissensions et ainsi maintenir l’idée d’une certaine unité entre d’un côté, Emmanuel Macron et le chancelier Merz, les plus offensifs, et de l’autre Giorgia Meloni, qui ne sait plus trop comment gérer son ami américain. Pendant ce temps, Mark Carney a déjà retiré la pancarte et travaille dans le réel.