Prix Nobel de la paix 2025, Maria Corina Machado est à la tête de l’opposition vénézuélienne. Nous l’avions longuement interrogée en décembre 2024.
Ce 3 janvier , une « opération américaine » a été menée au Venezuela au petit matin, aboutissant à la « capture » de son président, Nicolas Maduro, et de son épouse. À 58 ans, Maria Corina Machado serait la présidente du Venezuela si la dictature de Nicolas Maduro ne l’avait pas empêchée de se présenter à l’élection du 28 juillet 2024. C’est Edmundo Gonzalez Urrutia, récipiendaire avec elle du prix Sakharov pour la liberté de l’esprit, décerné par le Parlement européen, qui l’a remplacée au pied levé, remportant près de 70 % des voix.
Depuis que Nicolas Maduro s’est déclaré vainqueur au terme d’une gigantesque fraude électorale et d’une importante répression, Maria Corina Machado a dû se cacher pour ne pas être emprisonnée. Pour sa part, Edmundo Gonzalez Urrutia, que Le Point a interviewé, s’exilait en Espagne. En décembre 2024, nous avions interviewé Maria Corina Machado. Entretien avec la femme qui gouvernera au Venezuela en cas de retour de la démocratie.
Nicolas Maduro et les chavistes vous qualifient de dirigeante « d’extrême droite », voire de « golpiste ». Qu’en est-il ?
On me traite de tous les noms. Je me fiche des étiquettes. Collez-moi celle qui vous arrange. Mon souhait est de construire un pays avec les mêmes opportunités de réussite pour tous, des institutions démocratiques solides et des habitants tous égaux devant la loi. Un pays avec le meilleur système d’éducation publique du monde et qui autorise la liberté de commerce.
Certaines personnes de l’élite ne veulent pas de cette libre-concurrence, contrairement aux paysans, aux ouvriers ou aux vendeurs de rue, qui la réclament. Hugo Chavez disait aux gens : « Je te donne de la nourriture si tu te soumets. » Moi, je dis aux gens : « Je ne te donnerai aucune nourriture, c’est toi qui vas gagner de quoi t’acheter ce dont tu as envie sans avoir à te soumettre. »
Le Point : Comment avez-vous vécu votre clandestinité avant votre départ pour recevoir le Nobel de la Paix en Norvège ?
Maria Corina Machado : En 2024, j’ai passé mon premier Noël seule, sans mes enfants. Je suis restée des mois cachée depuis le 30 juillet 2024 avant de partir. Personne n’est préparé à une telle situation. Cela faisait onze ans que je ne sortais pas du pays. Le régime Maduro m’en a empêchée. On m’a interdit aussi de prendre un vol intérieur. Cela signifie que je connais uniquement mon pays vu d’en bas. Je connais toutes ses routes, ses arbres et ses commerces de arepa [galettes de riz, NDLR]. C’est dur d’être seule sans embrasser quelqu’un. Heureusement, je parle à des centaines de personnes par téléphone et vidéoconférence.
Comment vous êtes-vous lancé en politique ?
Étant l’aînée d’une famille de quatre filles, j’ai d’abord suivi les pas de mon père, Henrique Machado Zuloaga, un grand ingénieur et entrepreneur, ancien dirigeant du producteur d’acier Sivensa. La politique était pour moi une transaction obscure. J’aurais préféré être astronaute plutôt que d’être une politique. En ce sens, je me trompais. La politique permet de changer la vie des gens.
Hugo Chavez a démontré qu’elle pouvait détruire et soumettre un pays en le divisant sur le plan racial, religieux, économique et idéologique. Il a montré qu’il est possible d’affaiblir la démocratie la plus stable d’Amérique latine détenant les plus grandes réserves de pétrole de la planète. Moi qui pensais que la démocratie était un héritage, je me suis rendu compte que l’exercice de la citoyenneté implique la défense permanente de la liberté.
Après avoir obtenu votre diplôme d’ingénieure industrielle et avoir travaillé dans l’entreprise familiale à Valencia, vous avez donc quitté le monde de l’entreprise…
Oui, je venais d’avoir un enfant et étais enceinte du second quand ma mère m’a demandé d’aller visiter un centre d’enfants abandonnés géré par le gouvernement. La terrible réalité que j’ai découverte a changé ma vie. J’ai créé une fondation pour développer un nouveau modèle de gestion public-privé efficace afin de prendre soin des enfants les plus vulnérables du pays et de promouvoir leur réinsertion. J’ai créé une ONG appelée Súmate (« rejoins-moi »).
Le chavisme laisse un pays détruit et endetté.
À cette époque, la politique d’Hugo Chavez générait de profondes tensions sociales au sein du pays. En 2004, la fondation a convoqué à un référendum révocatoire que nous avons perdu. Sans m’en rendre compte, j’étais entrée en politique. En 2010, je me suis présentée avec mon parti Vente Venezuela (« Viens Venezuela ») aux élections législatives et j’ai été élue députée avec 85 % des voix.
Grâce à mon parcours professionnel, de l’industrie à l’humanitaire, je reste très pragmatique. Je suis libérale. Je crois au travail, à l’effort et à l’autonomie. Aujourd’hui, notre alliance politique est parvenue à unir le pays. La grande majorité des Vénézuéliens a voté pour nous à l’élection présidentielle de juillet 2024 [environ 70 % des votants, sachant que les exilés, majoritairement opposés à Maduro, n’ont pas pu voter, NDLR].
Quel bilan dressez-vous de vingt-cinq ans de chavisme ?
Hugo Chavez a gâché la plus grande opportunité de l’histoire vénézuélienne. Il contrôlait tous les organes du pouvoir politique, les moyens de communication. Il avait tout l’argent du monde. Quand il arrive au pouvoir par les urnes en 1999, le cours du baril de brut est à 8 dollars. Il montera jusqu’à 150 dollars. Rendez-vous compte de tout ce qu’il aurait pu faire avec ces milliards et milliards de dollars. Le chavisme laisse hélas un pays détruit et endetté. L’extrême pauvreté touche 60 % de la population. Un tiers des Vénézuéliens ont fui à l’étranger. Nous étions le pays le plus riche d’Amérique latine. Nous sommes aujourd’hui aussi pauvres qu’Haïti. C’est pire que si nous avions connu la guerre.
Avec Nicolas Maduro qui s’agrippe au pouvoir, la situation ne semble pourtant pas près de changer…
Face à ce défi, le Venezuela a besoin de la France et de l’Union européenne. Elles doivent agir pour défendre des valeurs démocratiques. Il ne s’agit pas que du sort du Venezuela, mais de la démocratie en Amérique latine. Le désastre du chavisme doit être une leçon pour la France et l’Europe. Ce qui s’est passé chez nous peut se passer chez vous. Nous pensions autrefois : « Le Venezuela n’est pas Cuba. Nous avons une histoire démocratique et une classe moyenne puissante. »
L’alliance internationale de Maduro est considérablement affaiblie.
Regardez la situation aujourd’hui : nous avons 2 000 prisonniers politiques. Plus qu’en Russie ! L’exemple vénézuelien est le cas d’école d’une société affrontant les politiques et les militaires corrompus, les cartels du Mexique, la guérilla colombienne, l’Iran, le Hezbollah, Cuba, qui se coordonnent pour soutenir un système dictatorial. Le Venezuela est une base avancée en Amérique latine pour déstabiliser les démocraties occidentales. Il ne faut pas oublier l’alliance d’Hugo Chavez et de Nicolas Maduro avec l’Iran et avec la Syrie de Bachar el-Assad.
La chute de Bachar el-Assad constitue-t-elle une bonne nouvelle pour l’opposition vénézuélienne ?
C’est un énorme coup porté au régime de Nicolas Maduro. Quelques jours avant, les experts assuraient que le régime syrien était encore puissant. Or, le cercle de loyauté à el-Assad s’est fissuré rapidement. La Russie et l’Iran n’ont pas levé le petit doigt pour le soutenir. Maduro craint aujourd’hui d’être le prochain dictateur à tomber. Qui le soutient encore aujourd’hui ? Sur le plan international, il ne lui reste que Cuba et le Nicaragua, puisqu’on sait désormais que ni Poutine, ni la Chine, ni le Hezbollah, ni l’Iran n’agiront pour lui. La Turquie et le Brésil ont commencé à prendre leurs distances.
La situation va changer ! C’est une question de jours.
En Amérique latine, il existe une coalition en faveur de la démocratie qui va de Gabriel Boric jusqu’à Javier Milei. Cela prouve que ce n’est une question ni de gauche ni de droite. L’alliance internationale de Maduro est considérablement affaiblie. Le pays est en faillite car ils ont tout volé et le géant pétrolier PDVSA est au bord de la banqueroute. La pression de la communauté internationale, notamment des États-Unis et de l’Union européenne, est importante. En outre, à l’intérieur du pays, toute la base de ce qui a composé le chavisme est avec nous. Y compris les forces armées.
Vraiment ? Une partie de l’armée s’affiche encore aux côtés de Maduro et, après la répression qui a suivi les élections, les gens ont peur de manifester dans la rue…
La répression est utilisée par des groupes militaires et paramilitaires. Avec une partie du pouvoir judiciaire, ce sont les derniers remparts de Nicolas Maduro. Nous n’aurions jamais pu récupérer les procès-verbaux dans les centres de vote lors de l’élection présidentielle sans la complicité des militaires qui ont désobéi aux ordres du régime. Nicolas Maduro a perdu toute légitimité le 28 juillet 2024. Tout le monde sait qu’il a largement été battu par Edmundo Gonzalez.
En outre, sa politique de répression a suscité un énorme rejet parmi les Vénézuéliens. Il est désormais poursuivi pour crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale. La situation va changer ! C’est une question de jours. J’ai la conviction que cela se terminera par un happy end. Peu importe le jour et l’heure. Nous avons déjà battu le régime Maduro spirituellement, politiquement et électoralement.
Que s’est-il passé le 10 janvier 2025 lors du début du prochain mandat présidentiel ?
Edmundo Gonzalez aurait dû prêter serment devant l’Assemblée nationale, comme le prévoit la Constitution. Hélas, nous sommes face à un système criminel, c’est impossible de savoir si ce sera ce jour-là ou un autre. Qu’on ne s’y méprenne pas : c’est Maduro qui est face au mur . Pas nous ! Il avait la possibilité de négocier une transition pacifique dans de bonnes conditions. S’il décide de s’accrocher au pouvoir, s’enfermer dans un régime répressif, chaque jour qui passe sera plus difficile pour lui, en raison de la pression interne et de la pression de la communauté internationale.
Quel impact à l’élection de Donald Trump qui a choisi un latino, Marco Rubio, comme secrétaire d’État ?
Le régime est très préoccupé par cette nomination, tout comme celles de Christopher Landau au poste de secrétaire d’État adjoint des États-Unis et de Michael Waltz comme conseiller à la sécurité nationale des États-Unis. Il s’agit de trois hommes connaissant à fond l’Amérique latine et les menaces que fait peser la région le Venezuela, Cuba et le Nicaragua.
Si vous parvenez au pouvoir, quelles seront les priorités de votre gouvernement ?
Ma priorité est de bâtir des institutions inclusives, efficaces et transparentes. Ma vie a été une nage à contre-courant : je suis une femme, divorcée, une libérale, venant d’une famille riche. Nous allons transformer le Venezuela d’un « hub » criminel des Amériques en hub énergétique, grâce à nos hydrocarbures et à nos énergies renouvelables. Nous avons d’immenses réserves d’eau douce, la onzième du monde, qui peut être mobilisée pour produire de l’énergie hydroélectrique et du soleil pour produire de l’énergie solaire.
Retrouvez tous les épisodes de notre série « L’Enfer de Caracas » :
1. Petare, le bidonville vénézuélien qui ne veut plus de Maduro
2. Les liaisons dangereuses de l’extrême gauche française avec le dictateur Nicolas Maduro
3. Comment Hugo Chavez et Nicolas Maduro ont dilapidé le trésor pétrolier du Venezuela
4. Le Venezuela, meilleur ami de Bachar el-Assad et de l’Iran face à Israël
5. « Maduro craint d’être le prochain à tomber après el-Assad »
6. « Nicolas Maduro a séquestré la démocratie vénézuélienne »

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