ENTRETIEN. Le médecin irano-allemand Amir Mobarez Parasta, qui dispose d’un vaste réseau de confrères à l’intérieur du pays, explique au « Point » pourquoi leur bilan humain de la répression surpasse celui des ONG.
Le voile se lève autour de l’effroyable répression des manifestations en Iran, au fur et à mesure que le pays se reconnecte à Internet, coupé pendant plus de deux semaines par les autorités après la révolte sans précédent qui a ébranlé le pays à partir du 28 décembre dernier. Tandis que la République islamique avance toujours un bilan officiel de 3 127 morts, dont 2 427 civils et membres des forces de sécurité, l’ONG de défense des droits de l’homme Human Rights Activists News Agency (HRANA), basée aux États-Unis, confirme pour sa part la mort de 6 126 personnes, parmi lesquelles 5 777 manifestants, dont 86 mineurs, 214 membres des forces de l’ordre et 49 passants. Mais, signe que ce macabre bilan pourrait être beaucoup plus élevé, l’organisation ajoute travailler actuellement à l’identification de 17 091 autres décès liés à cette tragédie.
Directeur du centre ophtalmologique Munich Eye Center basé en Allemagne, le professeur Amir Mobarez Parasta est un chirurgien ophtalmologue irano-allemand consacré, au cours des trois dernières années, une grande partie de son temps dans le traitement des manifestants iraniens éborgnés durant le mouvement de contestation « Femme, vie, liberté ». Ce médecin, âgé de 54 ans, est membre du National Union of Free Democrats of Iran (NUFD), une plateforme d’opposition basée aux États-Unis qui soutient le prince héritier et fils du dernier chah d’Iran, Reza Pahlavi.
Disposant depuis d’un vaste réseau de médecins à l’intérieur du pays, Amir Mobarez Parasta a documenté, au sujet de la dernière vague de répression en Iran, un nombre de victimes beaucoup plus élevé que celui fourni par les ONG. Il s’en explique dans une interview au Point.
Le Point : quels sont les derniers chiffres dont vous disposez concernant le nombre de victimes en Iran ?
Amir Mobarez Parasta : Sur la base des rapports cliniques agrégés jusqu’au 23 janvier, nous avons documenté à travers notre réseau de signalement les chiffres validés de 30 304 décès et 24 420 blessures oculaires, mais ces données constituent un minimum car toutes les villes ne disposent pas de données sur cette dernière pathologie.
Au niveau national, notre estimation la plus prudente fait état de 33 000 personnes tuées, et bien plus de 100 000 blessés, dont des dizaines de milliers de personnes grièvement atteintes. Il est à noter que ces chiffres ne constituent pas des bilans totaux définitifs, mais des données minimales prudentes établies dans un contexte d’accès restreint.
Comment êtes-vous parvenus à ces conclusions ?
Nous avons adopté une approche ascendante fondée sur la réalité clinique, et non sur les réseaux sociaux ou les déclarations politiques. Nous avons agrégé des rapports provenant de quarante et un services d’urgences chirurgicales de grande taille en Iran et de dix grands hôpitaux spécialisés en ophtalmologie. Nous avons ensuite procédé à une vérification croisée de la cohérence interne des données.
Par ailleurs, nous avons eu recours à des hypothèses explicites et prudentes uniquement lorsque l’exhaustivité nationale était inévitable. Ainsi, nous avons systématiquement distingué les données avérées et les estimations modélisées. L’objectif n’était pas de produire le chiffre le plus élevé, mais les données les plus solidement défendables.
Comment avez-vous pu recueillir toutes ces données ?
Pour des raisons de sécurité, les détails opérationnels ne peuvent pas être divulgués. Ce que je peux vous dire, c’est que nous avons utilisé des connexions Starlink. De manière générale, les données ont été transmises par des cliniciens de confiance via des canaux de communication sécurisés tenant compte des risques.
Les informations ont été agrégées et ne permettaient pas d’identifier les patients. Les transmissions ont eu lieu lors de fenêtres de connectivité intermittentes et aucune liste brute ni aucun nom n’ont été envoyés. C’est également pour cette raison que nous évitons de publier des ventilations détaillées hôpital par hôpital.
Nos estimations sont prudentes par rapport à ce que les cliniciens estiment être l’ampleur réelle de la situation.
Comment expliquez-vous l’écart considérable entre les chiffres officiels de la République islamique, ceux des ONG et les vôtres ?
Le fait est qu’ils ne mesurent pas la même chose. Les chiffres officiels de la République islamique sous-estiment systématiquement, par nature, la réalité et excluent la majorité des décès liés aux manifestations. Pour ce qui est des ONG, leurs chiffres reposent souvent sur des confirmations nominatives et des signalements publics, ce qui est précis mais incomplet en période de coupures de communication.
Nos données proviennent au contraire des circuits hospitaliers et de la médecine légale ; ils reflètent la charge médicale réelle, et pas uniquement les cas rendus publics ou identifiés nommément. Cela explique pourquoi nos estimations sont supérieures aux listes nominatives des ONG, tout en demeurant prudentes par rapport à ce que les cliniciens estiment être l’ampleur réelle de la situation.
Disposez-vous de chiffres concernant le nombre de membres des forces de sécurité tués ?
Nous ne disposons d’aucun chiffre fiable et indépendant à ce sujet. Notre base de données se concentre sur les victimes civiles prises en charge médicalement. Nous n’avons donc pas de données cliniques ou médico-légales vérifiables concernant les décès au sein des forces de sécurité, et nous ne nous livrons à aucune spéculation.
S’agit-il d’après vous du plus grand massacre de l’histoire moderne de l’Iran ?
D’un point de vue médical, il s’agit de l’un des épisodes de violence interne contre des civils les plus vastes et les plus graves depuis l’instauration de la République islamique. Il est à mon sens sans précédent, de par l’ampleur des blessures, et pas seulement le nombre de morts ; le caractère systématique des traumatismes invalidants, en particulier les atteintes aux yeux et au visage ; et la combinaison du nombre massif de victimes et de l’intimidation exercée sur le système de santé.
Disposez-vous d’indications selon lesquelles des manifestants blessés auraient été tués ou arrêtés dans des hôpitaux, comme nous l’ont rapporté des témoins ?
Nous disposons d’indications crédibles faisant état d’arrestations de manifestants blessés au sein même des hôpitaux, de la présence de forces de sécurité à l’intérieur ou aux abords des services d’urgences, ainsi que de pressions exercées sur la rédaction des dossiers médicaux et sur les familles. Pour ma part, je ne peux pas confirmer publiquement des cas individuels sans mettre en danger nos sources, mais ces schémas sont rapportés de manière récurrente par des cliniciens.
Le silence ou la relativisation ne font que permettre la poursuite de la violence.
Disposez-vous d’indications selon lesquelles des médecins auraient été menacés ?
Oui, des médecins rapportent la présence de forces de sécurité à l’intérieur des hôpitaux, des pressions exercées sur la manière dont les blessures sont consignées dans les dossiers médicaux, ainsi que la crainte de représailles pour avoir pris en charge certains patients. Nous avons également reçu des signalements faisant état d’arrestations, d’interrogatoires et d’actes d’intimidation visant certains collègues du corps médical. Mais, à ce stade, aucun cas de condamnation n’a été confirmé. Malgré cela, beaucoup de médecins continuent de prodiguer des soins dans des conditions extrêmement difficiles.
Comment la communauté internationale doit-elle selon vous réagir aux massacres en Iran ?
Je pense que trois actions minium sont indispensables. Tout d’abord, protéger la neutralité médicale, c’est-à-dire que les hôpitaux et les médecins ne doivent ni être pris pour cible, ni faire l’objet d’intimidations. Ensuite, soutenir la documentation des cas, car les preuves médicales sont essentielles à établir des responsabilités. Enfin, apporter un soutien médical, en particulier aux victimes souffrant de traumatismes complexes, de cécité et de handicaps à long terme. Car, au final, le silence ou la relativisation ne font que permettre la poursuite de la violence.

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