6 views 16 mins 0 comments

« On va en payer le prix » : en Syrie, le fiasco de la gestion des djihadistes

« On va en payer le prix » : en Syrie, le fiasco de la gestion des djihadistes

REPORTAGE. « Le Point » s’est rendu dans le camp de prisonniers de Roj et a pu parler à l’ex-directrice du camp d’Al-Hol. Certains détenus pro-Daech ont été transférés en Irak… d’autres se sont échappés.

Des larmes roulent de ses grands yeux noirs et ses mains se serrent sur ses genoux en repensant à ce qui vient d’arriver. Jihane Hanna, l’ancienne directrice du camp de prisonniers d’Al-Hol, en Syrie, est encore « sous le choc », selon son propre aveu.

Il y a quelques jours, cette Kurde originaire d’Afrin, dans le nord de la Syrie, était la directrice du camp de réfugiés dans lequel ont été enfermés des milliers de djihadistes avec leurs familles, capturés en 2019, à la chute du « califat » de Daech.

Depuis que les troupes de Damas se sont emparées du camp, le 20 janvier, le chaos y règne et des dizaines de prisonniers en ont profité pour s’évader. « Ils ont brûlé mon bureau, ceux de nombreuses ONG… Ils me demandent de revenir mais j’ai peur », témoigne-t-elle depuis Qamishli, où elle s’est réfugiée.

Les 23 000 prisonniers – 14 881 Syriens, 2 237 Irakiens et 6 280 ressortissants d’une quarantaine d’autres nationalités –, qui se trouvaient dans les différentes sections du camp, isolées les unes des autres, se sont mélangés. Des armes appartenant à la sécurité ont été emportées.

Les responsables de l’Administration autonome du Nord-Est, dominée par les Kurdes, ont été pris par surprise. « Le 20 janvier, à la mi-journée, les membres arabes de nos forces de sécurité [les Asayish NDLR] ont ouvert les portes. Le mot d’ordre a été donné par les tribus arabes de la région. Je n’aurais jamais imaginé que cela puisse arriver, je pensais que la coalition internationale ne laisserait pas faire », souffle la directrice du camp, en séchant ses larmes.

« Personne n’a bougé »

Depuis une semaine, le désordre règne autour d’Al-Hol. Les forces progouvernementales loyales au président syrien Ahmed Al-Chareh disent contrôler le camp et ses détenus. Mais des dizaines d’évasions ont été rapportées, sans que l’on puisse en vérifier le nombre exact.

« Les plus dangereux dans ce camp sont les djihadistes originaires du Turkestan [les Ouïghours de Chine, NDLR] et certains se sont échappés. Le 27 janvier, un djihadiste égyptien a été arrêté alors qu’il tentait de faire évader d’autres prisonniers. Et le lendemain, une autre intrusion a été déjouée par les gardes, des tirs ont retenti autour du camp. J’ai averti toutes les délégations de pays étrangers qui venaient au camp que cela pourrait arriver un jour », raconte Jihane Hanna.

« Quand les combats ont commencé à Alep, au début du mois, j’ai envoyé une lettre au commandant de la coalition. Une délégation est venue à Al-Hol, avec des responsables américains, français… Une délégation d’ambassadeurs étrangers devait venir le 27. Mais quand tout s’est déclenché, personne n’a bougé. On va en payer le prix », craint-elle.

Les employés kurdes ont peur de retourner y travailler

Les services de renseignement français (DGSE), qui disposaient de leur propre bâtiment au sein du camp d’Al-Hol, n’étaient plus sur place le jour de l’invasion, témoigne Jihane Hanna, et le bâtiment qu’ils avaient construit a été endommagé.

Les organisations internationales et les ONG qui travaillaient dans ce camp ont, elles aussi, dû interrompre leurs opérations. Plusieurs bâtiments dans l’enceinte du camp, comme ceux de Médecins sans Frontières (MSF) ou de Save the Children, ont été incendiés ou pillés. La plupart des activités d’aide aux familles sont à l’arrêt. Il y avait plus de cinq cents Kurdes employés par les ONG, tous ont peur de retourner y travailler.

« MSF a stoppé tout service médical et retiré ses employés du camp dès que la situation est devenue trop imprédictible et dangereuse », témoignage la cheffe de mission de MSF Barbara Hessel. Seul le centre de traitement d’eau a continué de fonctionner. « Nos équipes étaient encore présentes le 18 janvier, et elles ont rétabli les services médicaux le 26 janvier. Nous y sommes retournés après que la situation s’est suffisamment stabilisée et que le camp est passé sous contrôle des forces progouvernementales », ajoute-t-elle.

Des tentes entourées de hauts murs et de miradors

Les pays membres de la coalition auraient pu, selon Jihane Hanna, éviter un tel chaos en sécurisant le camp d’Al-Hol en amont. Mais surtout, souligne-t-elle, il est encore temps de le faire pour les autres lieux de détention de djihadistes. Et notamment pour le camp de Roj, plus au Nord : « J’espère qu’il ne va pas s’y passer la même chose, il y a beaucoup d’Occidentaux là-bas. »

Les reporteurs du Point ont été autorisés à entrer dans le camp de Roj, le 25 janvier. Cet ensemble de tentes, installé à proximité de champs de pétrole, est entouré de hauts murs de béton et de miradors, renforcés par la coalition internationale quelques semaines avant le début de l’offensive de Damas.

La sécurité du camp de Roj dans le nord-est de la Syrie (ici le 25 janvier 2026) ne lui semble pas menacée, pour le moment. Contrairement à Al-Hol, il est entouré de villages kurdes. © (Mathias Depardon pour « Le Point »)

À l’intérieur sont détenus environ 1 700 prisonniers, originaires de 52 nationalités différentes, dont plus d’une centaine de femmes et d’enfants français. « Les femmes détenues ici sont toutes favorables à Daech, certaines appartenaient à des émirs djihadistes. Nous avons défait l’État islamique sur le terrain militaire. Mais sur le plan idéologique, nous n’avons rien pu y changer. Maintenant c’est toute la Syrie qui est sous l’influence de cette idéologie », estime la cheffe du renseignement du camp, une Kurde au visage sévère, endurcie par plus de dix ans de guerre, depuis la bataille de Kobané en 2014. « Je suis en colère, lâche-t-elle. À la fin, ce sont eux qui sont devenus le gouvernement et nous les terroristes. »

Neuf ans de détention ici : j’estime que ma dette a été payée.

Sandrine C., une Française détenue à Roj

La sécurité du camp de Roj ne lui semble pas menacée, pour le moment. Contrairement à Al-Hol, il est entouré de villages kurdes. « Si les combats se rapprochent, nous nous battrons. Mais ce n’est pas le cas pour le moment. Hier, on a vu une femme préparer ses sacs dans sa tente, mais on lui a fait comprendre qu’elle ne partirait pas », dit cette responsable kurde.

Dans le camp de Roj, dans le nord-est de la Syrie, le 25 janvier 2026. Plus d’une centaine de femmes et d’enfants français y sont prisonniers. « Les femmes détenues ici sont toutes favorables à Daech, certaines appartenaient à des émirs djihadistes », explique la cheffe du renseignement du camp. © (Mathias Depardon pour « Le Point »)

Sandrine C., une Française originaire de Corse et mère de cinq filles, détenue depuis 2017 à Roj, s’est confiée au Point. « Quand ça ne va pas dehors, cela se passe mal à l’intérieur », raconte cette femme, vêtue d’un niqab bleu. « Nous sommes fatiguées, je n’attends plus rien. J’ai deux grandes filles majeures que j’avais mises sur une liste pour qu’elles puissent rentrer en France, mais elles n’ont pas été acceptées. »

Sandrine vit avec ses cinq filles sous la même tente depuis neuf ans, dans une étroite promiscuité. Ce qui rend toute séparation difficile. « Être séparée de ses enfants est un traumatisme terrible, c’est tout ce qu’il me reste. Neuf ans de détention ici, j’estime que ma dette a été payée », poursuit-elle. Cette femme est l’épouse d’un djihadiste d’origine algérienne Selim Machou, qui faisait partie des treize premiers djihadistes français transférés vers l’Irak dès 2019, et incarcérés à Bagdad.

Condamnations à mort commuées en prison à vie

Comme beaucoup de Kurdes dans la région, la responsable de la sécurité à l’intérieur du camp de Roj se sent trahie par les Occidentaux. Les coupes ordonnées par l’Administration Trump dans les budgets de l’Usaid, l’agence américaine pour le développement international, avaient déjà mis à mal la coopération pour encadrer la détention des djihadistes. Désormais, les Kurdes sont abandonnés avec le fardeau. « Mon opinion personnelle, c’est qu’il faudrait tous les tuer, lâche la cheffe kurde. Mais nos forces se veulent respectueuses de la vie humaine. »

La situation dans les prisons, où se trouvent les djihadistes les plus dangereux, est tout aussi chaotique et incertaine. À Shaddadi, au sud de Hassaké, se trouvaient certains profils particulièrement radicaux, la prise de contrôle par les forces progouvernementales a entraîné des dizaines d’évasions. À Derik, à l’extrême nord-est du territoire, de nombreux prisonniers ont déjà été transférés vers l’Irak.

Le système judiciaire irakien, marqué par l’arbitraire et la corruption, n’offre aucune garantie de sécurité pour détenir des milliers de militants radicaux.

Les pays membres de la coalition internationale, États-Unis en tête, ont accéléré, depuis la mise en place d’un cessez-le-feu, le transfert de plus de 7 000 djihadistes vers l’Irak voisin. À raison de plusieurs dizaines par jour, ces exfiltrations ont été la principale raison des pressions américaines sur les belligérants en Syrie, pour instaurer à un cessez-le-feu.

Les transferts de djihadistes vers l’Irak avaient commencé plusieurs mois avant que la situation ne dégénère. La France a ainsi envoyé, dès juillet 2025, quarante-sept de ses ressortissants détenus dans les camps et les prisons kurdes, vers Bagdad, parmi lesquels Adrien Guihal, l’une des figures françaises de l’État islamique (EI).

Dès 2019, onze Français de Daech avaient été transférés par la DGSE vers l’Irak, où après un procès expéditif, certains avaient été condamnés à mort, avant de voir leur peine commuée en prison à vie. Cette solution permettait d’éviter l’impasse d’une détention en Syrie, par des autorités non reconnues.

Un nouveau foyer djihadiste

La Commission nationale consultative des droits de l’Homme avait émis un avis très critique de ces transferts jugés « illégaux », de nombreux accusés n’ayant jamais mis les pieds sur le sol irakien avant d’y être envoyés.

« La CNCDH [Commission nationale consultative des droits de l’homme, NDLR] s’interroge sur les conditions du transfert des ressortissants français depuis la Syrie vers l’Irak, sans aucune base légale et contrevenant au principe de non-refoulement vers un pays pratiquant la torture. L’article 3 de la Convention contre la torture dispose en effet [qu’] aucun État n’expulsera, ne refoulera, ni n’extradera une personne vers un autre État où il y a des motifs sérieux de croire qu’elle risque d’être soumise à la torture. »

Le système judiciaire irakien, marqué par l’arbitraire et la corruption, n’offre en effet aucune garantie de légalité et de sécurité pour détenir des milliers de militants radicaux. Pire, leur détention en Irak pourrait nourrir un nouveau foyer djihadiste, propice à la résurgence d’un mouvement similaire à celui de l’EI, né dans les prisons américaines en Irak à la fin des années 2000.

Le 27 janvier, deux avocats français, Marie Dosé et Matthieu Bagard, qui défendent de nombreuses familles de djihadistes, de retour de Bagdad où ils ont pu échanger avec treize des quarante-sept Français transférés, ont dénoncé « un désastre sécuritaire annoncé ».