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Opération « Poker » : vers une coopération franco-britannique sur la dissuasion nucléaire ?

Opération « Poker » : vers une coopération franco-britannique sur la dissuasion nucléaire ?

Pour la première fois, des Britanniques ont été conviés à la dernière opération « Poker » menée par les forces aériennes stratégiques françaises et destinée à simuler une frappe nucléaire.

Si l’opération a été baptisée « Poker », c’est qu’il est bien question de bluffer. Quatre fois par an, cette mission organisée par les forces aériennes stratégiques (FAS) vise à simuler une frappe nucléaire sur plusieurs milliers de kilomètres au-dessus du territoire français. « Après une phase de montée en puissance des moyens aériens, puis une phase de conduite du raid face à une défense à la fois réaliste et exigeante, elle se conclut par un tir fictif de l’armement », précisait alors un communiqué du ministère des Armées, publié en décembre 2024 après le dernier exercice de l’année.

Mais celui de l’année 2025 revêt une dimension toute particulière : des officiels britanniques ont participé à l’exercice, dans la nuit du 9 au 10 décembre, en tant qu’observateurs depuis le poste de commandement de Taverny (Val-d’Oise). « Une petite révolution », a estimé sur X Étienne Marcuz, analyste senior sur les armements stratégiques, qui marque « le premier pas, certes modeste, vers une coopération opérationnelle franco-britannique sur la dissuasion nucléaire ». De son côté, L’Élysée a confirmé dans un communiqué qu’il s’agissait des « premiers responsables étrangers à avoir accès à cette démonstration de la composante aérienne nucléaire française ».

Cette mission mobilise ainsi une quarantaine d’aéronefs de l’armée de l’Air et de l’Espace (AAE), principalement des Rafale B – capables d’emporter l’arme nucléaire –, des ravitailleurs A330 MRTT Phénix ainsi que des avions dits conventionnels qui accompagnent le raid (Mirage 2000-5, Rafale C, E-3F…). Dans son communiqué, le ministère des Armées indiquait par ailleurs qu’au-delà de l’entraînement, l’opération « Poker » est « un moyen de démontrer la crédibilité opérationnelle et technique ainsi que le haut niveau d’expertise de la composante nucléaire aéroportée auprès des alliés et des partenaires internationaux de la France, mais aussi vis-à-vis de ses compétiteurs ».

Un objectif de coopération franco-britannique

Rappelons que le Royaume-Uni ne possède pas de composante nucléaire aéroportée, que le pays avait abandonnée en 1998 sur décision d’un gouvernement travailliste. Pendant près de trois décennies, la dissuasion n’était assurée que par les quatre sous-marins de la classe Vanguard, équipés de missiles nucléaires Trident II D5.

Mais en juin dernier, le Premier ministre britannique, Keir Starmer, a affirmé sa volonté de refaire passer sa dissuasion en troisième dimension, en annonçant son intention d’acquérir un nouvel escadron d’avions de chasse américains F-35, capables de larguer des armes nucléaires tactiques. « A priori, ces avions devraient emporter la bombe nucléaire [américaine] B61, mise à la disposition de l’Otan par les États-Unis, selon le principe dit de la double clef », peut-on lire sur le site Zonemilitaire. Ce mécanisme implique une double autorisation requise par l’ONU et par l’Otan pour engager une opération sur le terrain.

Dans son post sur X, Étienne Marcuz souligne que la présence des Britanniques à cette dernière opération « Poker » relève, pour les forces aériennes stratégiques françaises, d’un « choix […] tout sauf anodin » qui « pourrait laisser entrevoir des possibilités de coopérations plus approfondies sur la composante nucléaire aéroportée à l’avenir ». L’objectif pour le Royaume-Uni étant, à terme, de « retrouver une pleine souveraineté » dans ce domaine.

Cette volonté de coopération s’est concrétisée à l’occasion de la première réunion du groupe de pilotage nucléaire franco-britannique, le 10 décembre dernier, décidé lors de la déclaration de Northwood de juillet 2025. Les deux parties stipulent toutefois que les moyens de dissuasion de chaque pays « restent indépendants mais peuvent être coordonnés », en réponse à une menace extrême.