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Réseaux sociaux et santé mentale : l’Europe durcit le ton contre TikTok et ses mécanismes addictifs

Réseaux sociaux et santé mentale : l’Europe durcit le ton contre TikTok et ses mécanismes addictifs

Bruxelles reproche à TikTok son caractère addictif. Une première étape de la sanction est franchie contre la plateforme chinoise sur fond de débats sur l’interdiction des réseaux sociaux pour les jeunes mineurs.

Au terme de son enquête, la Commission européenne estime, ce vendredi, que TikTok viole le règlement sur les services numériques (DSA, Digital Services Act) en raison de son caractère addictif. Défilement sans fin, lecture automatique, notifications intrusives, système de recommandation hyperpersonnalisé : tous les ressorts qui retiennent les utilisateurs scotchés à leur écran sont dans le viseur de Bruxelles.

« Ces fonctionnalités placent le cerveau des utilisateurs en pilote automatique », dénonce la Commission dans ses conclusions préliminaires. En clair : TikTok n’aurait pas correctement évalué les risques pour la santé mentale et physique de ses utilisateurs, en particulier les mineurs et les personnes vulnérables. Les indicateurs d’usage compulsif – temps passé la nuit sur l’application, fréquence d’ouverture – auraient été ignorés par la plateforme. Selon une étude polonaise, citée par la Commission, TikTok est la plateforme la plus utilisée après minuit par les 13-18 ans.

Les outils censés limiter les dégâts sont jugés inefficaces. Les contrôles du temps d’écran sont trop faciles à désactiver. Ils peuvent être notamment contournés avec un simple code prédéfini « 1, 2, 3, 4 », qui est même mentionné dans le pop-up informant les utilisateurs qu’ils ont atteint leurs limites. Le contrôle parental est trop compliqué à mettre en place. Pour Bruxelles, la plateforme chinoise doit revoir sa copie en profondeur : désactiver progressivement le défilement infini, imposer des pauses d’écran obligatoires, y compris la nuit, et adapter son algorithme de recommandation.

La plateforme chinoise a désormais le droit de contester le dossier avant que la Commission décide si les griefs méritent une amende pouvant atteindre 6 % de son chiffre d’affaires mondial annuel (ce qui n’est encore jamais arrivé). Des enquêtes similaires sont en cours sur Facebook et Instagram.

Des initiatives nationales qui déséquilibrent le DSA

Au-delà du cas TikTok, cette décision intervient dans un contexte de montée des inquiétudes sur l’impact des réseaux sociaux sur les jeunes. Les capitales européennes multiplient les initiatives solitaires. L’Espagne envisage une interdiction aux moins de 16 ans avec vérification d’âge renforcée. Le Danemark prépare un plan pour les moins de 15 ans. Le Portugal réfléchit à imposer le consentement parental jusqu’à 16 ans.

La France a pris de l’avance. Emmanuel Macron a fait de l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans une priorité absolue de la fin de son mandat. Le président a annoncé le 24 janvier vouloir accélérer la procédure législative pour que l’interdiction entre en vigueur dès septembre 2026. « Le cerveau de nos enfants et de nos adolescents n’est pas à vendre », a-t-il prévenu, ajoutant que les portables seront interdits dans les lycées.

L’Assemblée nationale a adopté, en première lecture, le 26 janvier, la proposition de loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Le texte, porté par la députée Renaissance Laure Miller, a bénéficié d’une procédure accélérée. La France deviendrait ainsi le deuxième pays après l’Australie à se doter d’une législation aussi restrictive (l’Australie a fixé la barre à 16 ans).

Le gouvernement vise une vérification d’âge généralisée au 1er janvier 2027 pour les comptes déjà ouverts. Mais le Conseil d’État a émis des réserves début janvier, estimant que la France ne peut contraindre les plateformes établies ailleurs en Europe à déployer ces outils, cette compétence relevant du règlement sur les services numériques.

Harmonisation européenne

Cette fragmentation des initiatives nationales inquiète Bruxelles et de nombreux eurodéputés. « Le numérique n’a pas de frontières : si chaque pays fait ses règles, les plateformes appliqueront la moins contraignante, avertit la députée européenne Stéphanie Yon-Courtin (Renaissance), le 4 février sur Facebook. Vingt-cinq États membres soutiennent désormais une majorité numérique européenne harmonisée. La Commission en a fait une priorité stratégique. La vérification de l’âge doit devenir une obligation dans toute l’UE. »

Sans évoquer les cas de suicide (les études ne tranchent pas clairement entre corrélation et causalité), les réseaux sociaux sont plus clairement responsables de troubles de l’attention. Une étude scientifique publiée le 8 décembre 2025 dans la revue Pediatrics Open Science vient renforcer les arguments des partisans d’une régulation. Des chercheurs de l’Institut Karolinska de Stockholm et de l’université Oregon Health & Science ont suivi 8 324 enfants américains âgés de 9 à 14 ans pendant quatre ans.

Conclusion : seuls les réseaux sociaux – et non la télévision ou les jeux vidéo – provoquent un déclin progressif de la capacité de concentration. « Ce sont spécifiquement les réseaux sociaux qui affectent la capacité de concentration des enfants, explique le professeur Torkel Klingberg, neuroscientifique et coauteur de l’étude. Les réseaux sociaux génèrent des distractions constantes via les messages et notifications, et la simple idée qu’un message pourrait être arrivé agit comme une distraction mentale. »

2 h30 de réseaux par jour à 13 ans

L’étude montre que le temps passé sur les plateformes explose avec l’âge : 30 minutes par jour à 9 ans, 2 h 30 à 13 ans. L’effet reste modéré à l’échelle individuelle, mais devient « significatif à l’échelle d’une génération entière », avertissent les chercheurs. Fait crucial : l’association n’est influencée ni par le milieu socio-économique, ni par une prédisposition génétique au TDAH (trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité de l’enfant), et le lien de causalité va bien de l’usage vers les symptômes – et non l’inverse.

Cette affaire TikTok s’inscrit dans une enquête plus vaste ouverte en février 2024. La Commission scrute également l’effet « terrier de lapin » de l’algorithme, qui enferme les utilisateurs dans des bulles de contenus, ainsi que les lacunes du contrôle de l’âge et la protection insuffisante des mineurs.

Sur la transparence publicitaire, TikTok a évité l’amende en décembre dernier en prenant des engagements contraignants : instauration d’un registre complet des publicités mis à jour en 24 heures, des critères de ciblage rendus publics et des outils de recherche améliorés. Une procédure distincte, lancée fin 2024, examine aussi la gestion des risques électoraux et de manipulation du débat public.