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UN JOUR, UNE CAN #3 : LA RENAISSANCE

UN JOUR, UNE CAN #3 : LA RENAISSANCE - Tunisie-Foot

De l’humiliation d’El Menzah à la finale de Johannesburg (1996)

Eté 1994. Dans les bureaux de la Fédération Tunisienne de Football, une décision est prise qui va changer le cours de l’histoire. Plus de changements tous les six mois. Plus de navigation à vue. Plus jamais l’humiliation d’El Menzah. Il faut un projet, une vision, un homme capable de tout reconstruire. Le nom qui revient est celui d’Henryk Kasperczak.

Kasperczak. Polo-français. Ancien défenseur international polonais, troisième de la Coupe du Monde 1974. Un homme qui connaît l’Afrique pour avoir entraîné la Côte d’Ivoire. Un technicien réputé pour sa rigueur, sa discipline, sa capacité à bâtir des équipes solides. La fédération lui propose un contrat de quatre ans. Quatre ans ! Une éternité dans le football tunisien où les sélectionneurs ne tiennent généralement que quelques mois. Kasperczak accepte. Il a un projet. Il va former une génération.

Les débuts ne sont pas faciles. L’équipe qui a été humiliée à domicile en mars 1994 est blessée, meurtrie, sans confiance. Kasperczak commence par les bases : la discipline, l’organisation, le travail. Il va tester plusieurs joueurs dans les différents matchs, y compris les gardiens, pour finir par s’appuyer sur l’Étoile du Sahel, club en forme de l’époque, pour construire son ossature tactique. Le schéma 3-5-2 pratiqué par l’Étoile devient celui de la sélection. Peu à peu, une équipe prend forme.

Henryk Kasperczak

Il y a les rescapés de 1994 : Chokri El Ouaer, le gardien de l’Espérance. Mounir Boukadida, défenseur central de l’Étoile, reconnaissable à sa moustache légendaire. Zoubeir Beya, le cerveau du milieu de terrain de l’Étoile, capable d’une passe décisive à tout moment. Adel Sellimi, l’attaquant expérimenté du Club Africain.

Et puis il y a les nouveaux, ceux que Kasperczak va lancer : Hédi Berrekhissa, arrière gauche moderne de l’Espérance de Tunis, surnommé « Balha ». Riadh Bouazizi, milieu de l’Étoile, facilement reconnaissable avec sa chevelure et ses courses incessantes. Sofiane Fekih, le discret du CS Sfaxien. Sami Trabelsi, défenseur solide. Sabri Jaballah, le robuste. Ferid Chouchane, jeune défenseur de l’Étoile. Et surtout Kaïs Ghodhbane, 19 ans seulement, le pari fou de Kasperczak, le jeune milieu de l’Étoile que personne ne connaît encore mais qui va éblouir l’Afrique.

En 1995, la Tunisie se qualifie pour la CAN 1996. Victoires contre le Liberia et le Sénégal. L’équipe est jeune, inexpérimentée. On va en Afrique du Sud pour faire de la figuration, se limiter au premier tour. Rien de plus.

Janvier 1996. L’équipe s’envole vers l’Afrique du Sud, pays de Nelson Mandela qui organise sa toute première CAN après des décennies d’interdiction à cause de l’apartheid. Le tournoi est historique : seize équipes, la plus grande CAN jamais organisée. La Tunisie est dans le Groupe D avec le Ghana (toujours eux), le Mozambique et la Côte d’Ivoire.

Avant le tournoi, les tests sont catastrophiques. Défaites contre la Zambie, le Maroc et l’Égypte. Les observateurs hochent la tête : cette équipe n’est pas prête. Kasperczak, lui, garde son calme. Il sait quelque chose que les autres ignorent : cette équipe a une âme. Elle ne va plus jamais revivre l’humiliation de 1994. Ils vont se battre. Jusqu’au bout.

16 janvier 1996. King’s Park Stadium, Durban. Tunisie-Mozambique. Match d’ouverture pour les Aigles. Dès la 9ème minute, Hédi Berrekhissa, « Balha », inscrit le premier but tunisien du tournoi. 1-0. Le match se termine sur un nul 1-1, mais l’essentiel est là : la Tunisie n’a pas perdu. Elle a marqué. Elle existe.

Quatre jours plus tard, face au Ghana, c’est la désillusion. Défaite 1-2. La malédiction ghanéenne frappe encore. Dans le vestiaire, certains joueurs baissent la tête. Avec un point en deux matchs, la qualification semble compromise. Kasperczak hausse le ton : « On n’est pas venus jusqu’ici pour abandonner. On a encore un match. Tout est possible. »

Zoubaïer Beya, Khaled Badra, Hédi Berrekhissa « Balha »

24 janvier, Rustenburg. Tunisie-Côte d’Ivoire. Match de la dernière chance. Il faut gagner et espérer un miracle. Mais contre les Éléphants, champions d’Afrique en 1992 ? C’est David contre Goliath. Pourtant, ce jour-là, les Aigles tunisiens deviennent des lions. Trois buts, trois artistes : Imed Ben Younes (32′), Abdelkader Belhassen (38′), et Mehdi Ben Slimane (48′). Victoire 3-1. Incroyable. La Tunisie termine deuxième du groupe. Elle est qualifiée pour les quarts de finale. Contre toute attente.

Sur le terrain, c’est l’explosion de joie. Les joueurs se jettent dans les bras les uns des autres. Et soudain, quelqu’un entonne un chant : « Manach mraw7ine ! » (On ne va pas rentrer chez nous !). Tous reprennent en chœur. « Manach mraw7ine ! Manach mraw7ine ! » Ce cri du cœur, cette proclamation de foi, va devenir le leitmotiv de cette épopée. À chaque victoire, à chaque qualification, les joueurs le répéteront comme un mantra, comme une promesse. Ils ne rentreront pas. Pas maintenant. Pas avant d’avoir tout donné.

Le pays retient son souffle. Ceux qui n’y croyaient pas commencent à rêver. Peut-être que…

28 janvier, Johannesburg. Quart de finale contre le Gabon. Le match est tendu, équilibré. La Tunisie démarre fort avec la révélation du tournoi, Mehdi Ben Slimane, qui est supermement servi par Sami Trablesi, Ben Slimane décroche et fait glisser deux défenseurs pour servir idéalement Baya qui place son tir en pleine lucarne à la 10e minute. Mais le Gabon répond aussitôt et égalise 6 minutes après. À la mi-temps, c’est 1-1. Puis vient la séance des tirs au but. Et là, Chokri El Ouaer entre dans la légende. Le gardien tunisien se transforme en mur infranchissable. Il arrête penalty sur penalty. Les Gabonais tremblent, ratent, désespèrent. Score final : 4-1 aux tirs au but. La Tunisie est en demi-finale d’une CAN pour la première fois depuis 1978. Dix-huit ans !

Chokri El Ouaer, Mehdi Ben Slimane et Adel Sellimi

El Ouaer est porté en triomphe par ses coéquipiers. Dans le vestiaire, le chant résonne à nouveau, encore plus fort, encore plus déterminé : « Manach mraw7ine ! Manach mraw7ine ! » Non, ils ne rentrent pas. Pas encore. Ils l’avaient promis après la Côte d’Ivoire. Ils tiennent parole.

Dans les rues de Tunis, à 10 000 kilomètres de là, c’est l’explosion de joie. Les cafés débordent. Les klaxons résonnent. On n’ose pas encore y croire, mais on commence à rêver. Une finale ? Pourquoi pas ?

31 janvier, Durban. Demi-finale contre la Zambie. Les Copper Bullets, demi-finalistes en 1994, une équipe redoutable. Mais ce soir-là, la Tunisie joue le match de sa vie. Dès la 23ème minute, Adel Sellimi ouvre le score. Puis c’est au tour de Zoubeir Beya à la 28ème. 2-0 ! À la mi-temps, la Tunisie mène. A la 47ème minute, c’est le moment de grâce : Kaïs Ghodhbane, le gamin de 19 ans, récupère le ballon à 35 mètres des buts et envoie une frappe enroulée somptueuse qui se loge dans la lucarne. But d’anthologie. Le stade se lève. Ses coéquipiers le submergent. Ce but restera à jamais gravé dans l’histoire du football tunisien. La Zambie réduit le score à 3-1 mais Sellimi ajoute un quatrième but à la 85ème sur un penalty obtenu par Ben Slimane. Score final : 4-2. La Tunisie est en finale. EN FINALE !

Dans le vestiaire, c’est le délire. Les joueurs hurlent, sautent, pleurent de joie. Et pour la troisième fois, le chant magique retentit : « Manach mraw7ine ! Manach mraw7ine ! » Ils l’avaient promis. Ils ont tenu parole. Ils ne sont pas rentrés. Ils sont en finale.

Kaïs El Ghodhbane, Riadh El Bouazizi, Sami Trabelsi

À Tunis, c’est le délire absolu. Les rues sont noires de monde. On danse, on chante, on pleure de bonheur. Deux ans après l’humiliation d’El Menzah, deux ans seulement, la Tunisie est en finale de la CAN. L’impossible est devenu réel. Kasperczak, l’homme qu’on ne connaissait pas il y a dix-huit mois, est devenu un héros national. Ses joueurs, ces jeunes que personne n’attendait, sont adulés.

Mais l’adversaire en finale, c’est l’Afrique du Sud. À domicile. À Johannesburg. Au FNB Stadium. Devant 80 000 supporters sud-africains. Avec Nelson Mandela dans les tribunes. Les Bafana Bafana, qui jouent leur première CAN depuis la fin de l’apartheid. Toute une nation qui veut écrire l’histoire. Le défi est immense.

La délégation tunisienne s’installe dans son hôtel à Johannesburg. Les joueurs ont besoin de repos, de concentration. Le match de leur vie les attend dans quarante-huit heures. Mais la veille de la finale, en pleine nuit, l’impensable se produit. Des travaux commencent dans l’hôtel. Du bruit, beaucoup de bruit. Les joueurs, déjà nerveux, ne peuvent pas dormir convenablement. Certains sortent dans les couloirs, se plaignent à la réception, mais rien n’y fait. Les travaux continuent. Toute la nuit.

Au petit matin, quand la délégation se réunit pour le petit-déjeuner, les visages sont tirés. Kasperczak est furieux. Les joueurs échangent des regards. Personne n’est dupe. Des travaux nocturnes la veille d’une finale ? Dans un hôtel qui accueille une délégation internationale ? Pour les Tunisiens : c’est un sabotage. Une tentative délibérée de perturber leur préparation. Les Sud-Africains, qui veulent gagner à tout prix devant Mandela et leur peuple, ont joué un coup bas.

3 février 1996. FNB Stadium, Johannesburg. La finale. 80 000 spectateurs, presque tous sud-africains. Une mer de drapeaux. Nelson Mandela, sourire aux lèvres, dans la tribune officielle. À ses côtés, Frederik Willem de Klerk, l’ancien président qui a négocié la fin de l’apartheid. Dans les travées, des Blancs et des Noirs côte à côte, unis dans la même passion. Cette finale, c’est plus qu’un match de football. C’est le symbole d’une nation arc-en-ciel qui se reconstruit.

Les joueurs tunisiens entrent sur la pelouse, les traits tirés, les yeux fatigués. Quelques centaines de supporters tunisiens, perdus dans l’océan sud-africain, tentent de se faire entendre. Sur le terrain, les visages sont tendus. El Ouaer, Boukadida, Beya, Ghodhbane, Sellimi… Ils savent qu’ils vont affronter une tempête. Et qu’ils ne sont pas dans les meilleures conditions pour le faire.

Le match commence. Dès les premières minutes, la pression sud-africaine est étouffante. Les Bafana Bafana attaquent, attaquent, attaquent. El Ouaer multiplie les arrêts. La défense tunisienne tient, mais jusqu’à quand ?

À la 73ème minute, sur un corner sud-africain, Mark Williams ouvre le score d’une tête puissante. 1-0. Le stade explose. Mandela lève sa casquette, souriant. Les Tunisiens accusent le coup. Ils tentent de réagir, mais l’Afrique du Sud contrôle la fin du match.

Deux minutes après, Phil Masinga, l’attaquant vedette, double la mise. 2-0. Cette fois, c’est fini. Les joueurs tunisiens le savent. Ils continuent à courir, à se battre, à presser, mais le rêve s’échappe. Les Sud-Africains résistent, la foule chante, danse, vibre.

Au coup de sifflet final, c’est l’explosion de joie côté sud-africain. Les joueurs se jettent les uns sur les autres. Mandela descend sur la pelouse, serre la main de chaque joueur, rayonnant. L’Afrique du Sud est championne d’Afrique. Chez elle. Pour sa première participation. Un conte de fées.

Dans la tribune, le petit contingent tunisien applaudit quand même. Parce qu’au-delà de la défaite, il y a eu ce parcours magique. Cette équipe que personne n’attendait et qui a atteint la finale. Ces jeunes qui ont lavé l’affront de 1994. Ce gardien génial, ce défenseur moustachu, ce milieu au cerveau d’or, ce joueur de l’AS Marsa, ce gamin de 19 ans et son but de rêve.

Chokri El Ouaer, Hedi Ben Rekhissa, Kaïes Ghodhban, Férid Chouchène, Mounir Boukaddida, Sabri Jaballah, Riadh Bouazizi, Khaled Badra, Boubaker Zitouni, Sofiène Fekih, Mehdi Ben Slimène, Abdelkader Ben Hassen, Adel Sellimi, Zoubaïer Baya, Lassaad Hanini et Belhassan Aloui

Les joueurs montent recevoir leurs médailles d’argent. Elles pèsent lourd. Pas autant que l’or, mais elles pèsent quand même. Ces joueurs ont échoué à une marche du sommet, mais ils ont gravi une montagne.

Dans l’avion du retour, le silence règne. Puis, peu à peu, les sourires reviennent. Ils viennent de vivre quelque chose d’unique. Quelque chose qui va les lier à jamais.

À Tunis, malgré la défaite, l’accueil est triomphal. Des milliers de personnes à l’aéroport. Des youyous, des drapeaux, des larmes de joie. Ces hommes ont rendu sa fierté au football tunisien. Ils ont prouvé qu’on pouvait tomber (1994) et se relever (1996). Qu’une génération pouvait en remplacer une autre. Que l’espoir existe toujours.

Henryk Kasperczak a prouvé qu’avec du temps, un projet, de la rigueur, on pouvait bâtir quelque chose de solide. En dix-huit mois seulement, il a transformé une équipe brisée en finaliste continental. Il continuera son œuvre : qualification pour la Coupe du Monde 1998, nouvelles aventures en CAN.

Entre janvier et février 1996, les Aigles de Carthage ont réappris à voler. Haut. Très haut. Pas tout à fait jusqu’au soleil, mais assez haut pour que tout un pays retrouve la fierté. Assez haut pour que les enfants qui regardaient cette finale deviennent les héros de 2004.

L’histoire continue. Elle continuera toujours. Parce que le football tunisien, c’est ça : tomber, se relever, rêver, échouer, recommencer. Et parfois tout réussir.

Ce moment viendra en 2004. Mais en février 1996, au retour de Johannesburg, personne ne le sait encore. Tout ce qu’on sait, c’est que le cauchemar est terminé. Que les Aigles volent à nouveau. Et que tant qu’ils volent, tout est possible. Surtout quand on refuse de rentrer chez soi. Manach mraw7ine !