Quelle que soit son issue, la crise modifiera l’équilibre régional. David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l’Institut français d’analyse stratégique, décrit les différents scénarios possibles.
Depuis le 7 octobre 2023, Téhéran a été affaibli par la perte de ses principaux moyens de pression et de répression à travers la région, et s’est à son tour retrouvé sous le feu d’Israël en juin 2025, pendant la « guerre des douze jours ». Fragilisé, le régime iranien peut-il survivre aux manifestations qui secouent le pays ? David Rigoulet-Roze, rédacteur en chef de la revue Orients stratégiques, auteur de La République islamique d’Iran en crise systémique (L’Harmattan), passe en revue, en fonction de l’issue de la crise, les évolutions auxquelles il faut s’attendre.
Le Point : Le régime iranien est-il sur le point de tomber ?
David Rigoulet-Roze : Ce qui est sûr, c’est que le régime ne pourra pas survivre sous sa forme actuelle, il est condamné dans sa forme théocratique. Mais tout va dépendre des modalités de sortie de crise. Celle-ci peut déboucher sur un processus démocratique institutionnel encadré, avec le fils de l’ancien Shah, Reza Pahlavi, comme médiateur transactionnel pour consulter les différentes parties. Ce serait l’option qui satisferait les Occidentaux et répondrait aux aspirations du peuple iranien, mais c’est loin d’être assuré. Il faut se garder de toute forme de vœu pieux.
Si c’est le scénario qui se dessine, cela permettra la réintégration de l’Iran dans le concert des nations, Téhéran ne sera plus l’ennemi d’Israël, ce qu’il n’est devenu qu’en 1979. L’amitié irano-israélienne remontait très loin, à la mythologie de Cyrus le Grand, roi de Babylone qui permit aux Juifs de retourner à Jérusalem pour reconstruire leur temple, et qui a été reprise par Reza Pahlavi en ressuscitant en quelque sorte un agenda « néo-Cyrus ». La logique serait pour Trump de garantir la dynamique des accords d’Abraham.
Le régime ne pourra pas survivre sous sa forme actuelle, il est condamné dans sa forme théocratique.
Quel serait l’autre scénario ?
L’autre option serait celle d’une junte militaro-islamique. Ce ne serait plus la République islamique dirigée par le guide suprême mais une forme de « Pinochétisme islamique » pour stabiliser le pays. Cela implique le réinvestissement du nationalisme iranien, ce qui permettrait aux gardiens de la révolution de se maintenir au pouvoir et de pérenniser leur contrôle économique.
Ainsi le régime pourrait contenir les risques centrifuges, les mobilisations des Kurdes, des Baloutches… Ce ne serait évidemment pas une adhésion aux valeurs démocratiques, ni un changement par rapport à Israël. Ce serait un aggiornamento du régime. Avec la variable Trump, qui peut être tenté de négocier un infléchissement contre un accès aux ressources et un affaiblissement des positions russe et chinoise, alliés à Téhéran. Cette option n’est pas forcément irréaliste. Cela pourrait être le calcul des Gardiens de la Révolution. Trump est resté très prudent et distant vis-à-vis du prince Pahlavi. En se débarrassant du clergé chiite et du principe du velayat-e-faqih (primauté du religieux sur le politique), les nouveaux dirigeants putatifs pourraient réinvestir le capital mobilisateur du nationalisme iranien.
Quelles conséquences aurait cette évolution pour la région ?
C’est très difficile à évaluer car il y a précisément le paramètre du nationalisme, qui est très largement partagé par la plupart des Iraniens. Il y a par exemple la question du conflit territorial entre l’Iran et les Émirats arabes unis sur trois petites îles du golfe Persique (Abou Moussa, Petite Tumb et Grande Tumb) qui sont revendiquées par Téhéran. Un régime renouvelé serait-il moins intransigeant sur ces questions-là ? Rien n’est moins sûr. Les rivalités nationales et régionales ne vont pas disparaître pour autant par miracle.
Il y a aussi le cas très sensible de Bahreïn, pays arabe avec 70 % de chiites, qui est considéré comme la 14e province de l’Iran par la République islamique. Mais c’était déjà le cas sous le régime du chah avant 1979. Cela ne va pas disparaître dans le cadre du rétablissement d’une monarchie constitutionnelle.
Cela changerait-il le rapport avec l’Arabie saoudite, l’autre grand acteur régional ?
Le rapprochement était déjà en route, puisque le prince saoudien Mohammed ben Salmane a formalisé une normalisation diplomatique avec l’Iran en mars 2023. Mais cela pourrait s’accélérer. La logique de Trump est de promouvoir le développement économique pour minimiser les tensions et la région est pour lui une cible de choix.
Néanmoins, par un faux paradoxe, il n’est pas évident que tous les États arabes, notamment les États pétroliers du CCG (Conseil de coopération du Golfe) soient très enthousiastes à l’idée de la restauration d’un Iran démocratique réintégré dans la région qui, par conséquent, serait de nouveau autorisé à commercialiser librement son pétrole sur les marchés mondiaux, avec une population nombreuse et très éduquée. L’idée d’un grand Abraham élargi n’exclurait pas des tensions sous-jacentes. C’est pourquoi certains pays arabes pourraient peut-être s’accommoder d’un régime dirigé par les Gardiens de la révolution qui demeurerait exclu de la communauté internationale.
Que deviendraient les « proxies » de l’Iran, ces organisations « sous-traitantes » qui traversent la région ?
Si l’Iran bascule vers une démocratie, les proxies ne seront plus mobilisés et leur rôle sera fortement dévalué. Si c’est l’autre option, ils pourraient se maintenir comme élément de continuité et marqueur de l’hostilité avec l’Occident en général et avec Israël en particulier. Cela suppose qu’ils parviennent à conserver les flux financiers en provenance de Téhéran.

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