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Michel Cassir : “Rivage en deux temps”, un poème inédit

- Culture
10 mai 2026
culture tunisie - Tunisia Times

Chaque dimanche, Kapitalis ouvre ses colonnes à la poésie. Cette semaine, place à Michel Cassir, poète d’origine égypto-libanaise né à Alexandrie en 1952, dont le parcours de vie — entre l’Égypte, le Liban, le Mexique et la France — irrigue profondément une écriture habitée par l’errance, la mémoire et la quête d’un rivage intérieur. Son poème inédit Rivage en deux temps, écrit en mars 2025, est une traversée en deux mouvements d’une beauté sombre et lumineuse.

Un poète entre deux rives du monde

Michel Cassir n’est pas seulement un homme de lettres. Universitaire scientifique de formation, il incarne cette figure rare du chercheur qui fait de la poésie non pas un loisir mais une nécessité vitale. Né dans l’Alexandrie cosmopolite de l’après-guerre, il grandit entre plusieurs cultures et plusieurs langues avant de poser ses valises en France, où il continue d’écrire et de défendre la création poétique.

Depuis 2001, il dirige la collection Levée d’Ancre aux Éditions L’Harmattan, une collection entièrement dédiée à la poésie, ce qui dit beaucoup sur son engagement envers cette forme d’expression littéraire souvent marginalisée dans le paysage éditorial contemporain. À ce jour, Cassir a signé une trentaine d’ouvrages littéraires, et ses textes ont été publiés dans des anthologies et revues poétiques couvrant une quinzaine de pays à travers le monde.

En 2008, il reçoit le Prix littéraire Le Jasmin d’Argent pour l’ensemble de son œuvre, une distinction qui reconnaît la cohérence et la profondeur d’un travail poétique construit sur plusieurs décennies. Ce prix, dont le nom évoque à lui seul une certaine méditerranéité, résonne particulièrement dans le contexte d’un auteur dont l’identité s’est construite aux carrefours de plusieurs civilisations riveraines de cette même mer.

Rivage en deux temps : la mer comme espace du deuil et de l’attente

Le poème que Kapitalis publie ce dimanche se présente en deux parties distinctes, deux respirations séparées par un blanc sur la page. La première, plus longue, plus dense, presque haletante, déploie une vision du rivage qui n’a rien de la carte postale. C’est un espace de fracture, de violence contenue, de mémoire charroyée comme des épaves.

Dès les premiers vers, la langue de Cassir frappe par sa condensation : « river le large c’est river l’âge ». Le jeu sur le verbe « river » — fixer, attacher — et le mot « rivage » n’est pas un simple artifice formel. Il pose d’emblée une équation entre l’espace géographique et le temps qui passe, entre la côte et ce qu’elle retient de nos vies. Le son « tremble au bord de quelle tempête », écrit-il, et cette vibration sonore traverse tout le poème, comme une onde qui ne se dissipe jamais vraiment.

Le rivage chez Cassir n’est pas un lieu d’arrivée. C’est un espace suspendu, « entre deux tumultes, entre deux prières », où le vide s’arrache aux pieds de ceux qui errent. La violence de l’image est précise et maîtrisée : « le sang charrié par les vagues et leurs embarcations ». En 2025, cette ligne ne peut pas se lire autrement que comme une référence aux naufrages répétés en Méditerranée, à ces milliers de migrants qui tentent de franchir cette mer et que la rafale, selon les mots du poète, entraîne à leur perte.

La phrase « tu n’atteindras jamais le rivage de ton vivant » est peut-être le vers le plus brutal du poème. Elle est attribuée à la rafale, cet élément naturel personnifié en bourreau. Elle dit l’impossibilité de l’arrivée, la mort comme seul aboutissement d’une traversée forcée. Mais elle dit aussi, plus universellement, cette condition humaine de celui qui cherche sans jamais pleinement trouver — que ce soit un territoire, une identité, ou simplement la paix.

La mémoire, dans ce premier mouvement, est quelque chose dont il faut se défaire : « dévider toute mémoire dans le lointain ». Le rivage lui-même semble instable, diminué, défiguré — « amoindri par le manque de visibilité » — entre un bleu marin abîmé et une plage que la belle saison a désertée. L’image promise ne tient pas ses engagements. Le réel déçoit ce que l’imaginaire avait construit.

La syntaxe comme flux : une écriture sans filet

Ce qui frappe techniquement dans ce premier volet, c’est l’absence quasi totale de ponctuation. Les vers s’enchaînent sans virgules ni points, créant un flux continu qui mime le mouvement des vagues et de la pensée. Le lecteur est emporté, comme le migrant, sans possibilité de s’accrocher à une pause syntaxique. Cette forme n’est pas gratuite : elle met le lecteur dans une position d’instabilité qui reflète exactement le propos.

Cassir utilise également une structure à la deuxième personne du singulier — « tu n’atteindras jamais » — qui interpelle directement, brisant la distance confortable entre l’auteur et le lecteur. Ce « tu » peut désigner le migrant, peut désigner le poète lui-même, peut désigner chacun d’entre nous. Cette ambiguïté est une force.

Le deuxième temps : l’apaisement comme grâce fugace

La deuxième partie du poème rompt radicalement avec la première, non seulement dans sa longueur — trois vers brefs contre un long développement — mais dans son atmosphère. Après la tourmente, une forme d’ouverture inattendue.

« parfois l’œil monstre furtif absorbe la marée / alors le cœur s’ouvre à la confidence des mouettes / pour habiter enfin le rivage »

Ce « parfois » inaugural est fondamental. Il ne promet rien de définitif. Il ne dit pas que l’apaisement est la règle, mais qu’il existe, à l’occasion, comme une grâce. L’œil — qualifié de « monstre furtif », formule étrange et magnifique — absorbe la violence de la mer au lieu d’en être submergé. Ce renversement de force est au cœur du second mouvement.

Les mouettes, souvent symboles du lieu commun maritime, retrouvent ici une dignité poétique : elles ont des confidences à partager avec le cœur qui sait s’ouvrir. Et cette ouverture mène à l’acte final, celui d’« habiter enfin le rivage ». Ce « enfin » pèse lourd après tout ce qui a précédé. Il ne signe pas une conquête triomphale, mais une acceptation, un possible ancrage dans un espace longtemps vécu comme hostile ou inaccessible.

Le contraste entre les deux parties constitue le véritable poème. Ce n’est pas un message d’espoir naïf, ni une résignation au désespoir. C’est une dialectique honnête entre ce que la mer prend et ce qu’elle, parfois, consent à donner.