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Sommet de Munich : l’Europe face aux « démolisseurs » américains

Sommet de Munich : l’Europe face aux « démolisseurs » américains

L’hôtel munichois Bayerischer Hof redevient le théâtre du duel USA-UE. Un an après le choc JD Vance, l’Europe attend, fébrile, Marco Rubio.

Comme chaque année en février, la vieille ville de Munich prend des airs de camp retranché. Autour de l’hôtel Bayerischer Hof, la police a dressé des tentes formant un périmètre protégé. Le palace accueille la Conférence de Munich sur la sécurité, principale réunion de ce genre et passage obligé pour les grands dirigeants de la planète.

Il y a un an, une déflagration diplomatique s’est produite entre ces murs avant de souffler sur toutes les capitales du globe. Le discours du vice-président américain, JD Vance, a marqué un tournant historique – sinon dans la substance de la politique américaine, du moins dans la brutalité du traitement réservé aux alliés. En accusant l’Europe de dérives sur l’immigration et la liberté d’expression, et en affirmant que la menace existentielle du continent venait de son propre sein, il avait laissé l’auditoire pétrifié.

Munich est, par tradition, le sanctuaire des bonnes manières diplomatiques, un cénacle au ton policé. Mais le temps de la courtoisie est révolu. En douze mois, le géant américain a multiplié les coups de boutoir : droits de douane punitifs frappant indistinctement amis et ennemis, enlèvement de Nicolas Maduro au Venezuela, guerre éclair de douze jours en Iran, menaces d’annexion du Groenland, pressions pour une paix en Ukraine dictée par les intérêts de Moscou… C’est dans ce climat de précarité sécuritaire que s’ouvre une édition décisive, où la délégation américaine fera face à plus de cinquante chefs d’État et de gouvernement.

« L’Ukraine doit être notre priorité numéro 1 »

La veille de l’ouverture, la tension est déjà palpable dans les couloirs du palace. Un brief est organisé dans une petite salle desservie par un escalier de service. Autour de la table, José Manuel Barroso et quelques officiels tentent de faire montre d’optimisme malgré le contexte. « J’étais déjà ici l’année dernière, c’était un moment très difficile […] Mais je suis très positif, c’est potentiellement une grande opportunité », lance l’ancien président de la Commission européenne.

L’Europe a reçu un « wake up call », selon lui. « Auparavant, nous étions immatures, naïfs. Je me souviens avoir voulu investir beaucoup dans la Défense, ce que de nombreux responsables, dont les écologistes allemands, m’ont reproché en m’accusant de vouloir faire de l’UE une alliance militaire ! »

Le Portugais ne veut pas rompre avec l’atlantisme mais souhaite renforcer l’Europe au sein de l’Otan. « L’Ukraine doit être notre priorité numéro 1 si on veut la paix », glisse-t-il, en rappelant qu’il a reçu le prix Nobel de la paix en 2012 au nom de l’Union européenne. « Ne le dites pas trop fort, quelqu’un risque de vouloir me le reprendre. »

« Rumeurs »

À l’image de son ancien leader, l’Europe semble davantage préparée cette année. D’autant que la principale surprise américaine semble avoir été éventée par un article de La Lettre : les États-Unis renonceraient aux commandements Otan des forces interarmées de Naples (Italie) et de Norfolk (Royaume-Uni), poursuivant leur retrait du continent.

« Nous entendons des rumeurs… Nous voulons que les États-Unis abattent leurs cartes. Plus de rumeurs. Nous avons besoin d’un calendrier », demande Nico Lange, ancien directeur de cabinet au sein du ministère allemand de la Défense. « Nous aimerions qu’il s’agisse d’une transition ordonnée. Nous avons besoin de clarifications. Des questions cruciales doivent être abordées. »

La « clarification », si elle a lieu, doit venir de Marco Rubio, secrétaire d’État de Trump et principal dirigeant américain présent cette année à Munich. En début de semaine, l’ambassadeur américain auprès de l’Otan, Matthew Whitaker, a tenté de déminer le terrain. « Je ne vois pas un monde en cours de destruction », a-t-il plaidé, assurant que l’administration Trump ne cherchait pas à démanteler l’Alliance atlantique. Mais les Européens présents à Munich semblent avoir ouvert les yeux.

Un front européen désuni

Car contrairement à l’année précédente, la nouvelle doctrine de Washington est désormais connue de tous. Elle porte un nom – la National Security Strategy (NSS), document publié fin 2025 – et a trouvé son expression la plus aiguë dans la crise groenlandaise. Le rapport annuel de la conférence de Munich, publié il y a quelques jours, a pris acte de cette nouvelle réalité. Son titre, « Under destruction » (En destruction), définit les contours d’une « politique du boulet de démolition » pratiquée par le président américain. « Le président des États-Unis – le pays qui a fait plus que tout autre pour façonner l’ordre international d’après 1945 – est désormais le plus en vue des démolisseurs », cinglent les auteurs. Selon eux, Washington a tout simplement déserté son rôle de « leader du monde libre », bafouant les normes les plus élémentaires, comme l’intégrité territoriale et l’interdiction du recours à la force.

L’année dernière fut un choc

Alice Rufo

Ce constat fait écho au diagnostic du Premier ministre canadien, Mark Carney, posé le mois dernier à Davos. Également attendu à Munich, il partagera le haut de l’affiche avec Volodymyr Zelensky. Côté français, Paris arrive en force pour porter l’étendard de l’autonomie stratégique. Emmanuel Macron – a priori sans lunettes – y prononcera un discours attendu, flanqué de son ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot et de la ministre déléguée aux Armées, Alice Rufo. « L’année dernière fut un choc pour nous », confie cette dernière au Point.

Le front européen est pourtant loin d’être uni. Malgré une veillée organisée avant le sommet de Munich pour tenter de trouver des positions communes, les contentieux entre Paris et Berlin s’accumulent, du Mercosur aux eurobonds en passant par le futur avion de combat (SCAF). Si Emmanuel Macron et le chancelier Friedrich Merz s’accordent sur l’existence d’une « crise existentielle » pour le continent – s’appuyant tous deux sur les rapports Draghi et Letta –, leurs remèdes divergent toujours (lire l’analyse d’Emmanuel Berretta).

C’est donc une Europe à la fois échaudée mais désalignée qui s’apprête à affronter son tempétueux allié américain. Certes, Marco Rubio est un diplomate plus rodé que JD Vance. Son verbe sera sans doute moins offensif, à défaut d’un fond plus conciliant. Mais à Munich, les participants ont retenu la leçon de l’an dernier : une tempête peut se lever en un instant derrière les tentures feutrées du Bayerischer Hof.