À 28 ans, Myriam Khiari, formée en sciences politiques et en relations internationales, signe un premier roman. Reçue dans les locaux de L’Économiste Maghrébin, l’autrice a livré les secrets d’une œuvre qui entremêle développement personnel, spiritualité comparée et réflexion scientifique. « Ce que la vie ne t’a jamais dit », publié aux Éditions Apollonia et disponible en librairie dès le début du mois de mars, se présente comme une invitation à se réconcilier avec soi-même et avec les autres.
Myriam Khiari tient d’emblée à dissiper tout malentendu. Son roman est certes axé sur le développement personnel, mais il se distingue par un caractère résolument cartésien. L’ouvrage est le fruit d’un travail de recherche considérable, mené simultanément dans le champ ésotérique et dans celui de la science. L’autrice explique avoir voulu apporter un second souffle, redonner du pouvoir à ceux qui se sentent affaiblis, qui souffrent du syndrome de l’imposteur ou qui sont prisonniers de croyances limitantes. Elle décrit son projet comme une déconstruction, concept par concept, de ces schémas intérieurs qui poussent à chercher la dopamine facile, à se tourner vers l’extérieur, à entretenir des formes de dépendance affective, alimentaire, ou liée à l’alcool ou au shopping. L’objectif, in fine, est d’inviter le lecteur à faire la paix avec lui-même.
Myriam Khiari se garde bien de toute posture de donneuse de leçons. Elle dit ne pas prétendre apporter des réponses définitives. Pour elle, un bon livre est précisément celui qui referme ses pages en laissant le lecteur avec davantage de questions qu’à l’ouverture. C’est à ce panel de questionnements qu’elle souhaite convier son lectorat.
Aliya, ou la lumière qui vient de l’obscurité
Le personnage central du roman, Aliya, est inspiré d’une figure réelle : l’ancienne professeure de chant de l’autrice, qui ignore encore, confie-t-elle avec une pointe d’humour, qu’un livre lui a été consacré. Cette femme, rencontrée alors que Myriam Khiari avait quatorze ou quinze ans, a exercé sur elle une influence émotionnelle et spirituelle déterminante. C’est elle qui l’a initiée à la méditation, à la remise en question, au développement personnel — des pratiques qui n’étaient pas encore en vogue à l’époque. L’autrice souligne combien cette présence était apaisante pour une enfant au fort caractère : elle donnait une direction sans jamais l’imposer, de manière subtile et bienveillante.
Ce qui a marqué Myriam Khiari avec une force particulière, c’est la maladie de cette femme. Atteinte d’une affection rétinale héréditaire, elle a progressivement perdu la vue — d’abord centrale, puis périphérique. À toutes les questions que lui posait la jeune Myriam, elle répondait invariablement par cette phrase : « Depuis que je ne vois plus, je vois mieux. » Une formule qui a profondément imprégné l’écriture du roman et sa réflexion sur les sens, la perception et l’essentiel.
Dans la fiction, ce personnage féminin emprunte pourtant un chemin inverse à celui de son modèle réel. L’héroïne romanesque est une femme tunisienne aux racines européennes, plongée dans un état dépressif sévère, atteinte d’un cancer, privée de la vue et abandonnée par son fiancé. Au fil du roman, elle traverse des épreuves qui semblent insurmontables. L’autrice explique avoir voulu explorer le lien scientifique entre le mental et le corps, en s’appuyant notamment sur les effets placebo et nocebo : comment la dépression peut physiquement ronger un être, jusqu’à ce qu’il lâche prise et meure.
Les Étapes : un purgatoire sans nom, un espace sans frontières
La mort n’est pas la fin. Dans le roman de Myriam Khiari, elle constitue le véritable point de départ. Après son décès, Aliya ne se retrouve ni au paradis, ni en enfer, ni sur terre. Elle évolue dans ce que l’autrice a choisi d’appeler « les Étapes » un espace suspendu, vide de tout décor religieux préconçu, où elle va revivre certains moments de son existence, mais sous des angles inédits.
L’écrivaine précise avoir volontairement laissé cet espace indéfini. Le personnage est musulman, mais peu pratiquant, et le lecteur ne trouvera ici aucune représentation attendue de l’au-delà. Dans chaque chapitre correspondant à une Étape, Aliya est confrontée à un souvenir ou à une rencontre, mais depuis une perspective qu’elle n’avait jamais envisagée de son vivant. L’autrice illustre ce principe par l’image d’un accident : le personnage ne connaissait, au moment des faits, que son propre point de vue. Il existe pourtant deux cents autres façons de lire cet événement. C’est précisément ce changement de perspective que l’espace des Étapes rend possible.
Ce dispositif narratif s’articule autour d’un verset coranique placé en tête du premier chapitre — le verset 216 de la sourate Al-Baqara —, qui dit en substance que l’on peut avoir de l’aversion pour ce qui est un bien pour soi, et de l’amour pour ce qui est un mal. « Le combat vous a été prescrit alors qu’il vous est désagréable. Or, il se peut que vous ayez de l’aversion pour une chose alors qu’elle vous est un bien. Et il se peut que vous aimiez une chose alors qu’elle vous est mauvaise. Allah sait, tandis que vous, vous ne savez pas. »
À la fin du roman, Myriam Khiari reprend ce verset et en propose des équivalents dans la Torah et dans l’Évangile, soulignant ainsi la convergence des messages au cœur des trois grandes religions monothéistes.
Un dialogue entre les religions, loin des dogmes
Notre invitée tient à préciser qu’elle ne cherche pas à représenter une religion en particulier, mais à naviguer entre plusieurs systèmes de pensée islam, judaïsme, christianisme, bouddhisme et soufisme pour en faire ressortir les lignes de convergence. Elle a délibérément choisi de commencer par l’islam parce que c’est une religion qui « pique » en Occident, où les représentations réductrices ont la vie dure. Pour illustrer cette réalité, elle introduit un personnage originaire de Molenbeek, le quartier bruxellois stigmatisé à la suite des attentats du Bataclan. Son propos est de montrer qu’être musulman, arabe, belge ou tunisien ne préjuge en rien du fond d’un être humain.
Myriam Khiari déclare vouloir s’adresser aussi bien au lecteur juif non sioniste qu’au chrétien ou au musulman qui peine à dialoguer avec les autres traditions. Elle consacre également un chapitre entier à la question des peuples opprimés, en y évoquant la Palestine. Son ambition est de proposer une porte d’entrée commune, fondée sur la similitude des sources et l’identité des messages essentiels portés par ces traditions spirituelles.
L’Asie, une renaissance intérieure
Ce socle spirituel doit beaucoup à un voyage fondateur. Myriam Khiari est partie seule en Asie du Sud-Est Thaïlande du Nord, Bangkok, Malaisie, Indonésie et Philippines durant plusieurs mois, de février à juillet. Si sa famille l’a rejointe pour les premières semaines, elle a ensuite poursuivi le périple en solitaire. Elle décrit ce voyage comme un retour aux sources, une reconnexion à la nature, aux cultures étrangères, à l’essentiel. Ce sont ces expériences qui ont nourri la dimension bouddhiste et soufie du roman, et qui lui ont permis d’argumenter, avec une humilité sincère, le rejet du monde matériel et de ses apparences.
Parmi les rencontres les plus marquantes figurent celles avec des moines bouddhistes. L’autrice souligne que les plus intéressants étaient ceux qui se tenaient en retrait. Elle leur posait systématiquement la même question, traduite en temps réel via Google Traduction : quelle est la pire chose qui vous soit arrivée et qui s’est finalement révélée être la meilleure ? Les réponses, dit-elle, étaient d’une diversité saisissante — certains s’appuyaient sur les enseignements du Bouddha, d’autres partageaient leur vécu personnel. Des silences, des refus de répondre, des malentendus aussi. Mais une richesse humaine qu’elle a tenu à retranscrire dans le roman.
Et après ? De l’humour et de la légèreté
Myriam Khiari a déjà le regard tourné vers son prochain projet. Elle annonce un roman résolument différent : humoristique, teinté d’humour noir, plus léger dans la forme, et destiné à une audience majoritairement masculine là où son premier roman, selon elle, trouvera probablement un écho plus fort chez les lectrices. Le fil directeur restera cependant le même : apporter quelque chose de positif à son lectorat, sans jamais perdre de vue la profondeur.

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