Face aux menaces américaines, Copenhague mise sur l’épuisement : groupe de travail, boucliers humains européens, victoires rhétoriques accordées à Trump. Analyse d’une stratégie de survie diplomatique.
Le Danemark a changé de méthode face à Donald Trump. Dans la situation du Petit Poucet face à l’ogre américain à l’appétit vorace, les diplomates danois tentent une stratégie d’épuisement, méthodique et désespérée à la fois, pour gagner du temps. Tout est fait pour détourner, au moins provisoirement, l’attention de Donald Trump et l’empêcher d’ordonner une opération militaire sur un coup de tête. Il faut tenir jusqu’aux midterms et embourber le dossier.
La rencontre de mercredi à la Maison Blanche entre les ministres danois et groenlandais des Affaires étrangères et les émissaires de Trump a été pensée exactement dans ce sens. Copenhague a obtenu ce qu’elle cherchait : un « groupe de travail de haut niveau » qui se réunira toutes les deux ou trois semaines. Chaque réunion, c’est autant de semaines gagnées qui éloignent le spectre d’une annexion militaire.
Neutraliser la rage de JD Vance
« Il était aussi important que JD Vance soit présent à cette réunion », confie une source danoise. Le vice-président, sectaire, idéologue, est jugé comme l’homme le plus dangereux de Washington, celui dont l’influence sur Trump est la plus néfaste. Si cet homme a pu approuver ce « groupe de travail », c’est que la cause groenlandaise et danoise n’est peut-être pas tout à fait perdue.
L’exercice est périlleux car les deux parties ne parlent absolument pas de la même chose. Pour Washington, ce groupe de travail constitue le cadre de négociations sur les modalités d’acquisition du Groenland. Pour Copenhague, il s’agit d’améliorer ensemble la sécurité du Groenland et de l’Arctique en général.
Cette divergence fondamentale sur l’ordre du jour n’est pas un accident. C’est le cœur de la stratégie danoise. Tant que les deux parties peuvent raconter des histoires différentes à leurs opinions publiques respectives, les discussions continuent. Et tant qu’on discute, on ne tire pas. L’ambiguïté devient une vertu cardinale.
Noyer le poisson dans l’Arctique
La deuxième ficelle danoise consiste à élargir systématiquement le cadre. Ne jamais parler du Groenland seul, toujours de « la sécurité arctique » dans son ensemble. Inclure les préoccupations sur les routes maritimes, la surveillance satellitaire, les exercices navals conjoints, la coordination avec le Canada, la Norvège, l’Islande.
Noyer le poisson dans un océan de questions techniques et stratégiques qui transforment progressivement une lubie trumpienne (« acheter le Groenland ») en dossier interministériel complexe nécessitant l’avis du Pentagone, du département d’État, de la CIA, de l’Institut d’études géologiques des États-Unis pour les terres rares, et ainsi de suite. Plus le dossier devient technocratique, moins il se prête aux décisions impulsives.
Déployer des boucliers humains de l’Otan
Parallèlement, le Danemark a obtenu ce qu’aucun diplomate n’aurait osé espérer il y a encore quelques semaines : un déploiement militaire européen sur le sol groenlandais. La France, la Suède, l’Allemagne et la Norvège, rejointes par les Pays-Bas, la Finlande et le Royaume-Uni, ont annoncé l’envoi de personnel militaire dans le cadre de l’opération « Arctic Endurance ».
Les effectifs sont symboliques – une quinzaine de soldats français spécialistes de haute montagne, 13 militaires allemands, deux Norvégiens, quelques officiers suédois non armés – mais leur présence change radicalement l’équation politique et militaire.
Officiellement, ces déploiements répondent aux « menaces russes et chinoises » dans l’Arctique. C’est la version que tous les ministères de la Défense ont servie à leurs parlements respectifs, toujours dans l’idée de coller au récit de Trump sans l’offenser.
En réalité, tout le monde comprend le message : ces soldats européens sont des boucliers humains. Toute opération militaire américaine pour « prendre possession » du Groenland obligerait désormais Donald Trump à attaquer simultanément sept alliés de l’Otan. Le prix politique – l’effondrement immédiat de l’Alliance atlantique, la fin de 75 ans de coopération transatlantique – est infiniment disproportionné par rapport à l’objectif affiché.
Mark Rutte travaille en coulisses
Pendant ce temps, Mark Rutte, le secrétaire général de l’Otan, maintient un silence obstiné. Il refuse catégoriquement de commenter « les tensions entre deux alliés », préférant travailler « derrière le rideau ». C’est ce qu’il a répété maintes fois aux eurodéputés Renew, mardi, lors d’un événement du groupe Renew au Parlement européen. La formule est commode mais ne tiendra pas indéfiniment.
À un moment donné, Mark Rutte devra bien sortir de sa neutralité bienveillante et proposer quelque chose. Un cadre de discussion ? Un mécanisme de garantie ? Une task force Otan sur la sécurité arctique qui intégrerait les préoccupations américaines sans violer la souveraineté danoise ?
Pour l’instant, l’ancien Premier ministre néerlandais fait le gros dos, espérant que la tempête s’apaisera d’elle-même. Mais Donald Trump n’est pas du genre à lâcher prise aisément. Mark Rutte le travaille patiemment hors les caméras et les micros.
Donner à Trump des victoires rhétoriques
La stratégie danoise la plus subtile – et la plus humiliante – consiste à construire un discours positif autour de Trump sur le mode : « Heureusement que le président Trump est là pour attirer l’attention sur la sécurité de l’Arctique. » Glorifier sa clairvoyance stratégique, saluer son engagement pour la défense de l’hémisphère occidental, le remercier d’avoir « braqué les projecteurs » sur les menaces russes et chinoises dans le Grand Nord (même si elles sont, selon les Groenlandais inexistantes à ce jour).
Exactement comme les alliés européens ont fait en juin dernier au sommet de La Haye avec l’objectif des 5 % de dépenses militaires en PIB.
Personne n’atteindra un tel niveau de dépenses – à part les Polonais et les Baltes qui sont déjà dans une logique de guerre froide avec Moscou – mais tout le monde a feint d’applaudir l’ambition trumpienne. « Le président a raison de pousser l’Europe à faire plus », « Sans lui, nous serions moins en sécurité », « Il nous force à sortir de notre naïveté stratégique »…
On lui donne ainsi des victoires rhétoriques et théoriques. Il peut rentrer à Mar-a-Lago et tweeter qu’il a « réveillé l’Europe endormie ». Pendant ce temps, les budgets réels progressent à un rythme normal, les calendriers de livraison de matériel militaire accélèrent légèrement, mais Donald Trump a obtenu sa dose de reconnaissance publique. Et Mark Rutte a fait passer la pilule à son « Daddy », selon la formule ébruitée par Trump lui-même.
Comment ennuyer Trump
Le Danemark applique exactement la même méthode. Troels Lund Poulsen, le vice-Premier ministre du Danemark, a annoncé une augmentation massive des dépenses militaires au Groenland – « un montant à deux chiffres en milliards de couronnes », sans préciser exactement quand ni comment ces sommes seront déployées.
On propose d’élargir l’accès américain à la base de Pituffik, d’améliorer les infrastructures de surveillance, d’ouvrir davantage le secteur minier groenlandais aux investissements américains. Tout cela dans le cadre de l’accord de défense de 1951, sans jamais toucher à la souveraineté.
L’objectif n’est pas de vaincre Donald Trump. C’est de le fatiguer. De transformer son obsession en dossier soporifique. De lui offrir suffisamment de victoires symboliques pour qu’il puisse déclarer mission accomplie sans avoir formellement annexé quoi que ce soit. Le pari danois, c’est que Donald Trump a l’attention d’un papillon et que d’ici quelques semaines, une nouvelle lubie – l’Iran, Cuba, le canal de Panama, la Chine, à nouveau le Venezuela… – captivera son attention et reléguera le Groenland au rang de dossier géré par des sous-secrétaires d’État.
Poutine, un maître dans l’esquive
Au fond, Vladimir Poutine ne procède pas autrement à propos de l’Ukraine. Quand il sent que Donald Trump s’impatiente et devient hostile, il décroche son téléphone, le prie de croire en sa volonté de parvenir à la paix, laisser planer l’idée qu’un sommet serait possible dans les semaines à venir (sans jamais être trop précis), distille quelques conditions hors de portée qu’il fait passer comme raisonnables et le tour est joué : Trump se calme et se retourne vers Zelensky qui devient l’empêcheur de pactiser en rond. Et ça marche.
Dans une interview exclusive accordée mercredi à Reuters depuis le Bureau ovale, Donald Trump affirme que Volodymyr Zelensky, plutôt que Vladimir Poutine, est le principal obstacle à la conclusion d’un accord de paix dans le conflit ukrainien.
« Je pense qu’il est prêt à conclure un accord », a déclaré Trump à propos de Poutine. « Je pense que l’Ukraine l’est moins. » Interrogé sur les raisons du blocage des négociations, Trump a répondu succinctement : « Zelensky ». Les Européens ont encore du pain sur la planche pour remonter la pente.

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