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Soudan : El-Fasher, tournant sanglant d’une guerre sans témoin

Soudan : El-Fasher, tournant sanglant d’une guerre sans témoin


Des hommes montés sur des chameaux, des prisonniers regroupés près d’un point d’eau, des insultes à caractère racial, puis des tirs. Alkheir Ismaïl, qui a miraculeusement survécu, a assisté à l’exécution de ses compagnons. Il affirme ne devoir sa vie qu’à la présence d’un ancien camarade de classe parmi les agresseurs. Ce massacre s’est produit le week-end dernier, après la prise d’El-Fasher, capitale du Darfour du Nord, conquise par les Forces de soutien rapide (FSR), la milice redoutée du général Mohamed Hamdan Dagalo, surnommé « Hemedti ». Les récits concordent : plusieurs centaines d’hommes, majoritairement d’ethnie zaghawa, auraient été exécutées sans procès après la conquête de la ville.

Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme mentionne des « massacres massifs de civils et de combattants désarmés ». Les FSR rejettent catégoriquement ces accusations, évoquant de simples « interrogatoires » et accusant leurs adversaires de « manipulation médiatique ». La chute d’El-Fasher résulte d’une tactique sans merci. Durant dix-huit mois, les FSR ont maintenu un blocus total, bloquant l’approvisionnement en vivres et en médicaments, tout en soumettant la ville à des bombardements fréquents. La maîtrise de ce point stratégique leur donne maintenant accès à une large portion du Darfour et à ses voies commerciales.

L’offensive, conduite avec des drones et de l’artillerie lourde, a provoqué l’effondrement des dernières forces armées gouvernementales. Les anciens mouvements rebelles alliés au gouvernement de Khartoum, comme le Mouvement de libération du Soudan (SLM) ou le Justice and Equality Movement (JEM), sont maintenant en déroute. La région, déjà extrêmement affaiblie depuis les massacres de Geneina en 2023, s’enfonce dans un nouveau cycle de violences entre communautés, où vengeance et désordre remplacent toute stratégie politique.

La revanche des Janjawid

Pour beaucoup d’observateurs, cette séquence tragique porte la marque d’un vieux démon : celui des Janjawid, ces milices arabes accusées, au début des années 2000, d’avoir mené une campagne de nettoyage ethnique contre les populations non arabes du Darfour. Les FSR, issues directement de ces groupes, ont simplement changé de nom et de statut – sans jamais rompre avec leur logique de prédation.

« Ce qui s’est passé à El-Fasher ressemble, à s’y méprendre, à Geneina », observe Alex de Waal, spécialiste du Darfour et du génocide. Geneina, à l’ouest du pays, fut déjà le théâtre d’exécutions de masse au début du conflit actuel. Les États-Unis avaient qualifié ces crimes de génocide et saisi la Cour pénale internationale. Rien, pourtant, n’a freiné l’offensive des FSR.

Depuis la chute d’El-Fasher, l’armée régulière du général Abdel Fattah al-Burhane ne contrôle plus qu’une portion résiduelle du territoire soudanais. Le pays s’est disloqué en zones d’influence : le Darfour aux mains des FSR, le Nord et l’Est sous commandement militaire, le Sud livré au chaos. L’État soudanais, déjà amputé du Soudan du Sud en 2011, se délite à nouveau.

Commencée en avril 2023, la guerre a fait plus de 15 000 morts et 10 millions de déplacés, selon l’ONU. L’économie est à genoux, les infrastructures détruites, les ONG bloquées par les combats. À Port-Soudan, le gouvernement en exil ne survit que sous perfusion diplomatique.

Une victoire totale pour Hemedti ?

La prise d’El-Fasher marque un bouleversement politique et symbolique majeur. En s’emparant de la capitale du Darfour du Nord, Hemedti consolide son emprise sur l’ensemble de la région occidentale et relègue définitivement le général Burhane à la marge. Il s’impose ainsi comme le dirigeant effectif d’un État parallèle, disposant de ressources aurifères et bénéficiant du soutien de certaines monarchies du Golfe. Ce basculement transforme profondément les dynamiques régionales : le Soudan se trouve désormais scindé entre un pouvoir militaire officiel mais affaibli à Port-Soudan, et une puissance paramilitaire indépendante au Darfour. Le concept même d’un Soudan uni, hérité de la période postcoloniale, paraît aujourd’hui s’écrouler.

Hemedti se présente encore comme un homme d’ordre. Dans un discours prononcé mercredi, il a appelé ses troupes à « protéger les civils » et promis des enquêtes. Des mots creux pour ceux qui se souviennent de Geneina, de Nyala et, désormais, d’El-Fasher. Ancien chamelier devenu général, Hemedti est aujourd’hui l’un des seigneurs de guerre les plus puissants du continent. Soutenu par une partie des Émirats arabes unis, il contrôle les mines d’or du Darfour, les circuits de contrebande vers la Libye et la Centrafrique, et finance une armée privée plus riche que l’État soudanais. Son ambition dépasse désormais le champ militaire : il se rêve en chef d’État, à la tête d’un Soudan remodelé à son image.

Une tragédie ethnique

À El-Fasher, la majorité des victimes appartiendraient à l’ethnie zaghawa, historiquement opposée aux milices arabes. Le clivage politique s’est mué en haine raciale, exacerbée par deux décennies de guerre. « Les FSR tuent au nom d’une revanche ancienne », résume un chercheur soudanais réfugié à N’Djamena.

Les exécutions s’ajoutent aux pillages, aux viols, aux déplacements forcés. Les humanitaires n’ont plus accès à la zone depuis des mois. Les civils, eux, survivent sans eau ni nourriture, pris au piège d’une guerre devenue une mécanique d’extermination.

Le silence des chancelleries

Les réactions internationales demeurent d’une discrétion gênée. À New York, le Conseil de sécurité est paralysé par les rivalités entre puissances. À Washington, les mots « génocide » et « crimes de guerre » sont à nouveau prononcés, mais sans effet concret. L’Union africaine se contente de communiqués.

« L’indifférence est devenue la règle, constate un diplomate africain en poste à Addis-Abeba. Le Soudan n’intéresse plus personne : ni les grandes puissances ni les voisins, tous absorbés par leurs propres crises. » Les Émirats arabes unis, accusés de soutenir les FSR, continuent d’entretenir leurs réseaux au Darfour, tandis que l’Égypte ménage le camp d’Al-Burhane.

L’Union africaine s’est bornée à « suivre avec préoccupation » les événements, sans condamner explicitement les exactions. Ce mutisme contraste avec les condamnations venues d’Europe et du Vatican.

Le pape Léon XIV, au terme de la prière de l’Angélus, a dénoncé les « souffrances inacceptables » infligées aux civils d’El-Fasher et exhorté à « l’ouverture urgente de couloirs humanitaires ». Le souverain pontife a également appelé la communauté internationale à agir « avec détermination et générosité » pour venir en aide aux populations du Darfour, tout en rappelant la nécessité d’un cessez-le-feu immédiat.

La présidente du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Mirjana Spoljaric, a, de son côté, jugé la situation « horrible ». Selon l’organisation, des dizaines de milliers de civils sont toujours pris au piège dans la ville, sans accès à l’eau, à la nourriture ni aux soins. L’hôpital saoudien d’El-Fasher, dernier établissement fonctionnel, aurait été la scène d’un massacre. « C’est l’Histoire qui se répète, et c’est pire à chaque fois qu’un camp prend le dessus sur l’autre », a résumé la responsable du CICR.

La CPI s’en mêle : vers une qualification de crimes de guerre

Ce lundi 3 novembre après-midi, le bureau du procureur de la Cour pénale internationale (CPI) a averti que les atrocités commises à El-Fasher « pourraient constituer des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité ».

Le Réseau des médecins soudanais rapporte que des civils ont été arrêtés, battus, parfois libérés contre rançon. Dans la ville voisine de Garni, un rescapé raconte avoir été détenu avec 200 autres personnes dans une école transformée en prison improvisée.

Face à ces atrocités, les autorités de Port-Soudan exigent désormais que les FSR soient classées parmi les groupes terroristes. Une requête que plusieurs sénateurs américains viennent de relayer, appelant le département d’État à étudier cette désignation, déjà appuyée par le Trésor américain qui a sanctionné plusieurs responsables des FSR.

Alors que les combats se déplacent vers le Kordofan, au centre du pays, le Soudan semble plus que jamais voué à une partition de fait. Deux armées, deux gouvernements, deux visions d’un pays fracturé – et entre eux, une population exténuée, condamnée à survivre dans les ruines d’un État en décomposition.

Le pays, autrefois carrefour de civilisations, n’est plus qu’un champ de ruines humaines et politiques. Le drame d’El-Fasher ne se résume pas à une tuerie : il incarne l’échec collectif de la communauté internationale à prévenir la répétition des crimes du passé. En 2003 déjà, le monde avait détourné le regard. Vingt ans plus tard, l’histoire bégaie – et le Darfour continue de mourir dans le silence.