Le Parlement européen et le Conseil se sont accordés, dans la nuit de mardi à mercredi, pour sceller l’acte de divorce gazier avec Moscou d’ici fin 2027. Avec deux exceptions : la Hongrie et la Slovaquie disposeront d’un délai supplémentaire pour leurs approvisionnements par gazoducs. L’accord affiche une fermeté sur le principe mais offre une souplesse dans l’exécution. Le calendrier de transition consent des dérogations aux États membres encore dépendants du robinet de Gazprom.
Le cas des « pays enclavés » – euphémisme bruxellois désignant principalement la Slovaquie et la Hongrie – a cristallisé les tensions du trilogue. Ces deux États membres se trouvent dans une configuration particulière : pas d’accès à la mer, donc pas de terminaux GNL (gaz naturel liquéfié) permettant de diversifier rapidement les approvisionnements, et une dépendance historique quasi totale au gaz russe acheminé par gazoduc.
La proposition initiale de la Commission prévoyait l’arrêt des importations par gazoduc au 1er janvier 2028. Les négociateurs du Parlement ont obtenu un resserrement : l’interdiction s’appliquera désormais au 30 septembre 2027, soit trois mois plus tôt. Mais avec une subtilité capitale inscrite à l’article 4.2, âprement défendue par Robert Fico, le Premier ministre slovaque : une extension possible jusqu’au 1er novembre 2027 si les niveaux de stockage ne sont pas atteints. « C’était une partie du marchandage global, explique Ville Niinistö, rapporteur finlandais du texte. Nous avons obtenu l’avancement du calendrier de trois mois, et en contrepartie nous avons accepté de maintenir l’article 4.2 qui donne de la flexibilité à la Slovaquie. »
Le casse-tête hongrois
La situation de Budapest s’avère encore plus complexe. La Hongrie importe du gaz russe non seulement directement depuis la Russie, mais également via la Serbie, plaque tournante pour les flux du TurkStream (gazoduc allant de la Russie à la Turquie à travers la mer Noire). Le règlement inclut les points d’interconnexion entre la Hongrie et la Serbie dans la liste des passages présumés de gaz russe – une présomption que les importateurs devront renverser par des preuves.
Le texte prévoit une disposition particulière pour ces pays confrontés à la modification des routes d’approvisionnement. Actuellement, certains reçoivent du gaz via des contrats à court terme avec des fournisseurs russes, alimentés depuis d’autres États membres – un système né de la fermeture du transit ukrainien fin 2024. Pour ces flux, le règlement autorise une transition jusqu’au 1er janvier 2028.
Concrètement, la Hongrie de Viktor Orban devrait soumettre un plan de diversification d’ici le 1er mars 2026, soit un mois avant les élections législatives hongroises. Difficile d’imaginer Viktor Orban, qui affiche sa proximité avec Moscou sur les contrats énergétiques, présenter docilement un plan de sevrage en pleine campagne. À moins d’un séisme : si son rival Peter Magyar, membre du PPE, l’emporte en avril, le nouveau pouvoir à Budapest pourrait se mettre en conformité avec Bruxelles.
Le pétrole dans l’angle mort
Sur le pétrole, le texte se montre plus prudent. L’accord oblige la Hongrie et la Slovaquie – qui bénéficient de dérogations aux sanctions pétrolières depuis 2022 – à élaborer des plans de diversification visant l’abandon complet d’ici fin 2027. Mais contrairement au gaz, aucune interdiction n’est inscrite. La Commission s’engage simplement, via une déclaration annexe, à présenter « début 2026 » une proposition législative pour bannir les importations de pétrole russe. La formulation évoque davantage une promesse politique qu’une contrainte juridique.
Les chiffres donnent la mesure du chemin parcouru. La dépendance européenne au gaz russe est passée de 45 % des importations totales début 2022 à 13 % au premier semestre 2025. Mais ces 13 % représentent encore environ 35 milliards de mètres cubes en 2024, soit quelque 10 milliards d’euros dans les caisses du Kremlin. L’avancement du calendrier de trois mois devrait priver Moscou d’au moins 400 millions d’euros mensuels, calculent les rapporteurs. Tant que l’Europe achète du gaz russe, elle finance la machine de guerre qui pilonne l’Ukraine.
Mais en se sevrant du gaz russe, l’Union s’est rendue massivement dépendante du GNL américain, qui est passé de 40 à 60 % des importations européennes de gaz naturel liquéfié, selon les chiffres du commissaire au commerce Maros Sefcovic. Un levier de taille pour l’administration Trump, qui pourrait conditionner ses livraisons à un assouplissement des règles européennes sur les Gafam ou les normes environnementales. D’un chantage énergétique à l’autre, les Européens peinent à conquérir leur véritable indépendance. D’où la nécessité d’accélérer sur le nucléaire et les renouvelables.
La question demeure : la Hongrie et la Slovaquie pourront-elles réellement se sevrer du gaz russe d’ici l’automne 2027, ou faudra-t-il consentir de nouvelles dérogations « techniques » ? Le passé européen en matière de sanctions énergétiques incite à la prudence : entre les principes proclamés et leur application effective, l’écart peut se révéler considérable. Le vote en commission parlementaire du paquet « Repower EU » est prévu le 11 décembre, celui en plénière durant la session de décembre. Le Conseil énergie pourrait entériner le texte dès le 15 décembre.

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