Arrivé au pouvoir par un coup d’État, Brice Oligui Nguema a fait de la « tolérance zéro » un marqueur. Deux ans après, la méthode interroge.
Arrivé au pouvoir en août 2023 à la faveur d’un coup d’État, le général Brice Oligui Nguema a fait de la lutte contre la corruption l’un des piliers de sa légitimité politique. « Tolérance zéro », audits généralisés, poursuites judiciaires spectaculaires : la transition gabonaise se voulait celle de la rupture. Deux ans plus tard, le bilan apparaît plus contrasté et prend, dans une certaine mesure, des allures de chasse à l’homme à coup de visite inopinée dans les administrations.
Sans annonce préalable ni dispositif protocolaire visible, lundi 15 décembre, Brice Oligui Nguema a effectué une visite inopinée dans plusieurs services administratifs de Libreville. Dont une à la direction des finances publiques et une autre à l’hôpital public avec l’objectif de surprendre les agents. Entouré d’un cercle restreint de collaborateurs, le président a interrogé les responsables sur place et demandé des comptes sur les absences des fonctionnaires, invitant quiconque à « faire remonter » les différents cas à leur supérieur. Des images largement relayées sur les réseaux sociaux ont montré un chef de l’État au ton ferme.
Si l’initiative a été saluée par une partie de la population comme un signal fort contre la « l’absentéisme », elle suscite aussi de vives inquiétudes. Pour certains observateurs, ces descentes « renforcent un climat de peur au sein de l’administration, où chaque responsable peut désormais se sentir suspect par principe », confie anonymement un agent des finances publiques.
Cette opération très médiatisée appuie la politique d’Oligui de faire « le ménage » dans les administrations et les habitudes passés héritées du système Bongo. Une action coup de poing qui s’inscrit dans une lutte plus large contre la corruption, quitte à instaurer un climat de surveillance permanente.
Des proches du pouvoir dans le viseur
Car depuis le coup d’État, les nouvelles autorités ont lancé une vaste offensive judiciaire contre les figures emblématiques de l’ancien régime. Sylvia et Noureddin Bongo, femme et fils du président destitué, ont été inculpés pour détournement de fonds publics, blanchiment et corruption. Jugés par contumace en octobre, ils ont été déclarés coupables par la justice gabonaise tout comme plusieurs autres piliers du système d’Ali Bongo.
Les arrestations soigneusement mises en scène avaient à l’époque rencontré un écho favorable dans l’opinion publique lassée de décennies de « manigance » étatique. Pour Oligui Nguema, il s’agissait aussi de rompre drastiquement avec l’ancien système et d’asseoir sa crédibilité, tant à l’intérieur qu’auprès des partenaires internationaux.
Les enquêtes ne se sont pas limitées aux adversaires politiques des militaires ou aux soutiens du régime Bongo. Brice Oligui Nguema a annoncé en octobre l’ouverture d’enquêtes et d’audits au sein de toutes les régies financières du pays dans le cadre de la « lutte contre l’impunité au sein de l’administration publique ».
La Direction générale des recherches (DGR), structure spécialisée de la Gendarmerie nationale chargée principalement de missions de renseignement et d’investigation, a alors multiplié les auditions aboutissant notamment à l’arrestation d’Alain Simplice Boungoueres. L’ancien conseiller de la présidence, par ailleurs candidat à l’élection présidentielle d’avril 2025, a été interpellé et placé en détention fin octobre pour des soupçons de corruption passive et de trafic d’influence. Placé à la tête du Département des travaux publics et des infrastructures, il aurait profité de son poste auprès d’investisseurs du secteur du BTP, rapportait le site Gabonreview.
Plus récemment, le ministre du Tourisme, Pascal Ogowé Siffon, nommé sous la transition, a également été arrêté, fin novembre, pour des soupçons de détournement de fonds publics. Il aurait détourné près de 10 milliards de Francs CFA (environ 15 millions d’euros) destinés à la relance du tourisme.
Une opération pour servir l’image du président
D’après une source policière, des auditions continuent d’avoir lieu régulièrement dans les bureaux de la DGR qui, depuis le début de la transition, surveille avec attention une dizaine de collaborateurs. Le message officiel est clair : personne ne serait au-dessus des lois.
Mais cette politique n’échappe pas aux critiques. Si les arrestations sont nombreuses, les procès aboutis restent rares et certains passe-droits subsistent, à l’instar du cas Pascal Ogowé Siffon. Assigné à résidence, l’homme a été aperçu sans escorte aux funérailles d’un oncle début décembre. Par ailleurs, les procédures manquent parfois de transparence et sont l’instrument d’une politique, relançant les critiques d’une justice aux ordres du pouvoir exécutif.
Aussi, des rumeurs persistantes évoquent des enrichissements ou des détournements impliquant des proches du chef de l’État, notamment autour de la gestion des biens saisis à la famille Bongo. Les cadeaux onéreux (4×4, prime exceptionnel, matériels, etc.) offerts par le président à ses collaborateurs posent aussi question. À ce stade, aucune de ces accusations n’a donné lieu à des poursuites judiciaires formelles, mais elles alimentent un climat de suspicion qui fragilise le discours officiel de « rupture totale »

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