Faisant fi de la dette, la Première ministre japonaise promet le retour de l’opulence et promet d’injecter des milliards dans l’économie de l’archipel.
L’affiche est tout juste imprimée : debout, Sanae Takaichi, souriante, tend la main devant elle. Un slogan l’encadre : « Vers un archipel japonais fort et riche. » Quand Emmanuel Macron acte « la fin de l’abondance », la Première ministre japonaise déclare le retour de l’opulence, quitte à injecter des milliards de pièces dans la machine à perdre.
La dame de fer japonaise, Sanae Takaichi, qui jouit d’une popularité à la Taylor Swift (de 75,8 % toutes générations confondues et d 88 % chez les 18-29 ans), ne se laisse pas désarçonner par une dette nationale abyssale ni par une devise japonaise (le yen) au ras des pâquerettes. À écouter la Première ministre, le Japon s’achemine vers un avenir radieux grâce à elle, et quoi qu’il en coûte. Il suffit d’injecter de l’argent au bon endroit. La stratégie porte un nom : « Sanaenomics ».
Dix-sept secteurs clés favorisés
« Pour le bien des générations futures, nous allons concrétiser la viabilité budgétaire grâce à un cercle vertueux fondé sur une économie de croissance. Il s’agit d’améliorer les bénéfices des entreprises et les revenus des particuliers. Les recettes fiscales s’élèveront sans même qu’on ait à augmenter les impôts. » Voilà pour la théorie des lendemains qui chantent. Dans le monde idéal de Sanae Takaichi, l’abondance de l’offre est la clé de l’augmentation des salaires et de la demande, portée par une offre découlant d’investissements publics et privés dans la gestion des risques (guerre, catastrophes naturelles, changement climatique).
Le tout via une aide massive pour les entreprises dans 17 secteurs clés (dont l’intelligence artificielle, les robots, les semi-conducteurs, etc.). Le but : inverser la tendance des dernières décennies, qui a dégénéré en guerre des prix et enfoncé le Japon dans la déflation. D’où la délocalisation, la baisse des rémunérations et l’impossibilité de suivre pour nombre de marques nipponnes. Acculées, elles ont freiné la recherche, thésaurisé et abandonné nombre d’activités, sur fond de pénurie de main-d’œuvre et vieillissement démographique.
À présent, ce n’est cependant plus la déflation, mais c’est l’inflation (sur les denrées alimentaires, en premier lieu) qui rend l’équation difficile. Car c’est une hausse des prix malsaine, nourrie par la chute du yen. Initialement pénalisée par une différence de taux d’intérêt entre le Japon et les États-Unis, la devise nipponne est désormais l’une des premières causes de la flambée des tarifs. Plus elle dévisse, plus les coûts de revient et les frais grimpent pour le Japon dont le taux d’autosuffisance alimentaire ne dépasse pas 38 %.
Il dépend, en outre, de l’étranger pour la quasi-intégralité de son énergie. Certes, les grandes entreprises exportatrices (automobiles, jeux vidéo) encaissent des encaissent des bénéfices croissants sur leurs ventes en dollars ou euros hors de l’archipel, ce qui dope leurs actions à la Bourse de Tokyo. Mais ce n’est pas le cas des PME et des TPE, qui constituent l’essentiel du tissu industriel nippon et qui importent des matières premières. Or, aujourd’hui, ces sociétés sont parfois aux abois à cause de coûts insurmontables. Selon l’institut Teikoku Databank, les prix trop élevés sont responsables de près de 10 % des faillites recensées cette année.
Banque centrale sous surveillance
Face à l’inflation, la Banque du Japon (BOJ) vient de décider, pour la deuxième fois cette année, de relever son taux directeur, qui est passé de 0,50 % à 0,75 %, un niveau inédit depuis trente ans. « Elle avait repoussé ce choix en octobre, sans doute pour ne pas se fâcher dès le départ avec le nouveau gouvernement Takaichi », estime Takahide Kiuchi de l’institut Nomura. Selon lui, « si le gouvernement a, cette fois, donné en coulisses son accord à cette hausse, c’est en raison de la chute du yen qui, en hissant l’inflation, risque d’effacer une partie des résultats de la politique poursuivie ».
Mais l’effet escompté (un regain de la devise nipponne) ne s’est pas produit, le dollar et l’euro ont, au contraire, encore monté après cette initiative. Les marchés craignent en effet que la BOJ n’ait plus guère de marges de manœuvre à court terme en raison de la position du gouvernement, rétif à une politique monétaire resserrée. « Les relations entre la BOJ et le gouvernement ne sont pas particulièrement tendues, mais elles pourraient le devenir si nous donnons un tour de vis monétaire », nous confie un responsable de la banque centrale.
Lesté d’une dette qui dépasse déjà 240 % du produit intérieur brut (PIB) nippon, l’exécutif ne peut pas soutenir une augmentation trop élevée des taux d’intérêt. Sans compter qu’il risque de provoquer la colère des Japonais qui ont sur le dos un prêt immobilier (à taux variable pour 80 % d’entre eux). « Cela va aussi peser sur les échéances des prêts des entreprises, dont certaines vont tomber dans le rouge », préviennent les analystes de Teikoku Databank.
Parc d’attractions géant
Résultat, bien que Sanae Takaichi s’acharne à proclamer le retour d’un Japon fort grâce à « des investissements responsables » (dans la défense, la gestion des risques multiples, la sécurité alimentaire, etc.), chaque yen injecté dans l’économie sans financement garanti est une pièce de plus dans la machine à perdre.
Plus elle promet des investissements, trop largement payés par l’émission de bons du Trésor, plus elle suscite la défiance des marchés envers la monnaie nipponne, plus l’inflation grimpe à cause des importations et plus les Japonais sont forcés de concentrer leurs dépenses sur les seuls produits nécessaires, de plus en plus chers.
Si bien que le saupoudrage du « quoi qu’il en coûte » perpétuel des gouvernements successifs depuis des décennies n’a plus aucun effet, si ce n’est celui de brûler la caisse et d’affaiblir le Japon, devenu un immense parc d’attractions pour des étrangers bardés d’euros et dollars.

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