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Prix des médicaments en France : les trois mensonges de Trump

Prix des médicaments en France : les trois mensonges de Trump

Le président américain raconte avoir obtenu d’Emmanuel Macron le doublement ou le triplement des prix des médicaments dans l’Hexagone pour faire baisser les tarifs aux États-Unis. Fanfaronnade…

Donald Trump raconte partout la même histoire. Au téléphone, il aurait menacé Emmanuel Macron de 25 % de droits de douane sur tous les produits français de manière à contraindre la France à « doubler ou tripler » le prix des médicaments dans l’Hexagone. Macron aurait cédé selon les racontars du président américain.

C’est du Trump classique. Un président qui se vante au saloon, les pieds sur la table. La scène, les dialogues, la domination affichée : le mâle alpha dans toute sa splendeur.

Problème : aucune trace d’une telle décision côté français. Et pour cause : le prix des médicaments en France ne se fixe pas au cours d’une conversation téléphonique entre deux présidents.

« Il suffit de se rendre en pharmacie comme le font des millions de Français chaque jour pour voir que le prix des médicaments est globalement resté stable dans notre pays ces derniers mois », réagit une source élyséenne.

Une seule question mérite d’être posée avec ce buzz trumpien : pourquoi les Américains paient-ils si cher ? La réponse tient en une phrase : il n’existe aucune régulation fédérale des prix aux États-Unis.

Chaque laboratoire fixe librement son tarif. Les négociations se font avec des milliers d’assureurs privés sans plafond imposé par l’État. Résultat : les prix bruts sont 3,26 fois plus élevés qu’en France.

Rien ne se fait au hasard

Le marché américain représente environ la moitié des ventes mondiales de médicaments. Les laboratoires pratiquent une discrimination par les prix : ils vendent cher là où ils peuvent (aux États-Unis où tout est dérégulé), moins cher là où ils doivent (en Europe où la puissance publique modère les appétits de l’industrie). Les patients américains sont les victimes de la loi du libre marché. Il ne tient qu’à eux de décider ce qui leur convient.

En France, le prix des médicaments remboursables relève d’un processus réglementaire strict. La Haute Autorité de Santé (HAS) évalue d’abord le médicament et attribue une note d’amélioration du service médical rendu (ASMR). Le Comité économique des produits de santé (CEPS) négocie ensuite le prix avec le laboratoire en tenant compte de l’amélioration du service médical rendu, des comparaisons de prix en France, des volumes prévisionnels de livraison, des prix européens…

Rien ne se fait au hasard ou à l’issue d’une poignée de mains virile comme semble l’imaginer le locataire de la Maison-Blanche. Le prix final est publié au Journal Officiel après validation de l’autorité ministérielle. Entre 2010 et 2020, ce système a permis une baisse moyenne de 4,2 % par an du prix des médicaments en ville.

Deux marchés étanches

Pour les médicaments innovants, il existe même un double prix : un « prix facial » élevé (public) et un « prix net » confidentiel beaucoup plus bas, grâce à des remises négociées avec l’Assurance maladie.

En 2021, ces remises représentaient 4,9 milliards d’euros selon un article universitaire publié par Paris-Dauphine. Le système français permet aux laboratoires d’afficher des prix élevés à l’international tout en faisant payant moins cher à la collectivité.

« Si les Européens paient plus cher, les labos baisseront leurs prix aux États-Unis », affirme le président américain. C’est faux. Les deux marchés sont étanches. Les laboratoires optimisent leurs profits globalement. Ils vendent déjà au prix maximum que chaque marché peut supporter. Il ne faut pas prendre les patrons de Big Pharma pour des idiots ou des philanthropes qui feraient des cadeaux aux Européens.

Si les prix augmentent en Europe, les labos empocheront les bénéfices nouveaux. Mais rien ne les oblige à baisser leurs prix américains… Par quels « vases communiquants » ou « opération du saint-esprit » devraient-ils soudain faire une fleur aux Américains, si bon payeurs ? Ça n’a pas de sens. Les États européens résistent car la fixation des prix relève de leur souveraineté sanitaire. Et si les patients européens devaient payer plus cher, les Américains n’en bénéficieraient pas.

Relocaliser la production sur le sol américain

Le seul moyen de faire baisser les prix aux États-Unis serait d’imposer une régulation fédérale, comme en Europe. Mais Donald Trump refuse cette option : elle heurterait frontalement le puissant lobby pharmaceutique américain, qui dépense des dizaines de millions de dollars aux États-Unis.

Derrière la mise en scène de Trump-l’homme-qui-fait-plier-Macron, il y a tout de même une menace réelle. Trump avait annoncé plusieurs vagues de surtaxes : 10 % sur tous les pays en avril 2025 et jusqu’à 100% sur les « médicaments de marque » en septembre.

L’accord UE-États-Unis négocié à l’été 2025 plafonne normalement les taxes à 15% sur le secteur pharmaceutique mais Trump menace régulièrement de revoir le seuil à la hausse.

Son objectif n’est pas seulement de rééquilibrer les prix mondiaux mais de relocaliser la production pharmaceutique sur le sol américain. De contraindre les laboratoires européens à investir aux États-Unis sous peine de perdre l’accès au marché.

Les laboratoires ont cédé face à Trump

Et en effet, ils ont déjà cédé. En décembre 2025, le Royaume-Uni a accepté d’augmenter de 25% le prix des médicaments innovants en échange d’une exemption totale de droits de douane.

Entre septembre et décembre 2025, quatorze laboratoires − dont Pfizer, Sanofi, Roche et Novartis − ont conclu des accords avec Washington afin de bénéficier d’exemption de droits de douane pendant trois ans contre des baisses de prix sur Medicaid et des investissements aux États-Unis.

Donald Trump l’a annoncé lui-même le 19 décembre dernier. C’est donc bien qu’il n’avait pas besoin de la France ou d’Emmanuel Macron pour obtenir une baisse de prix des laboratoires…

Au bout du compte, le récit de Trump repose sur trois affirmations fallacieuses. Un : les Européens « profitent » du système. Faux, ils ont simplement des systèmes de santé publics qui négocient collectivement. Deux : faire payer les Européens fera baisser les prix américains. Faux, aucun mécanisme économique ne relie ces deux variables. Et Trump lui-même n’a pas eu besoin de cela, comme il l’a fait savoir le 19 décembre. Trois : Macron a cédé. Aucune preuve : le gouvernement français n’a pas annoncé de hausse générale. Le prix des médicaments n’a pas « doublé ou triplé » en France.

Mais ce narratif a un effet concret : il légitime les droits de douane et la relocalisation forcée tout en désignant un bouc émissaire pour détourner l’attention du vrai problème américain : l’absence totale de régulation du marché des médicaments outre-Atlantique.