PORTRAIT. Guillaume Patard-Legendre venait de s’installer à Altadena et de lancer Pain Beurre quand le Eaton Fire a dévoré son rêve californien. Il le reconstruit, épaulé par la communauté.
Il se tient debout et pointe le champ de terre face à lui. « Voilà, c’est dur de se rendre compte mais, ici, il y avait mon atelier dans un garage tout neuf reconverti en boulangerie, et puis deux chambres, une cuisine et un salon à l’étage, où on habitait avec ma femme et nos deux filles. »
Il hésite un instant avant de continuer. « C’est bizarre de revenir maintenant qu’il n’y a plus rien. » L’Eaton Fire, le terrible incendie qui a détruit près de 9 000 bâtiments à Altadena, au nord de Los Angeles, en janvier 2025, a réduit son rêve californien en cendres.
À l’été 2024, Guillaume Patard-Legendre quitte la France avec son épouse américaine et leurs deux filles pour un « nouveau projet de vie ». Ils viennent s’installer à Altadena, où ils ont fait construire une dépendance sur le terrain des parents de son épouse, au pied des collines. Reconverti dans la boulangerie, le trentenaire lance son business Pain Beurre en août. Il fait du pain au levain et son épouse l’aide à le vendre. L’affaire démarre bien.
« C’était apocalyptique »
7 janvier 2025. « On venait de coucher nos filles quand on a appris qu’un feu venait de se déclarer sur le canyon Eaton », à 5 kilomètres à vol d’oiseau, raconte l’entrepreneur. Dans la région, les incendies sont monnaie courante. « On n’était pas plus inquiets que ça, mais on a préparé un sac basique avec nos papiers et quelques affaires. »
Guillaume voit le ciel rougeoyant, au loin, et suit la situation sur une page Facebook d’Altadena, mais leur quartier n’est toujours pas concerné par les évacuations obligatoires. À Los Angeles, il n’a pas plu depuis huit mois. Les vents de Santa Ana, venus du désert, atteignent 130 km/h en rafale. Un arbre s’effondre au milieu de la route et bloque l’impasse. « On s’est retrouvés à minuit avec des tronçonneuses, des haches et des scies pour dégager l’allée s’il fallait évacuer. »
Guillaume sort une nouvelle fois à 3 heures du matin. « C’était apocalyptique. Il y avait des cendres qui volaient partout, c’était difficilement respirable. » Il court demander à une voiture de police « s’il faut qu’on parte ». « Ils m’ont dit que ce n’était pas encore officiel mais qu’il fallait y aller. » Leurs filles – Zoé, 8 mois, et Léonie, 3 ans – « ne comprennent pas » ce qu’il se passe. La famille se réfugie chez une tante, à 30 minutes d’Altadena.
« Un vrai carnage »
Au matin, le couple se rend compte devant les informations « de l’étendue du drame » et apprend que la maison familiale et la dépendance « n’ont pas survécu ». Guillaume veut venir voir les dégâts le jour suivant mais l’armée bloque le quartier pour éviter les pillages.
Une semaine plus tard, il est autorisé à revenir et espère encore « récupérer des choses ». Le boulanger soupire : « C’était un vrai carnage, un tas de ruines encore chaudes. » Il fouille, soulève des barres de fer, en vain : tout a été calciné. Un an plus tard, il regrette de n’avoir pensé, sur le moment, qu’à son levain « car il fallait faire du pain le lendemain ». « J’aurais préféré sauver les bijoux de ma femme ou des jouets de ma fille », que le Père Noël lui avait apportés deux semaines plus tôt.
Aujourd’hui, il ne reste rien de la propriété à part une allée de garage, le portail et un bout de muret. Cette perte se rappelle parfois à lui. « On se dit “ah tiens, t’as pas pris ta veste chaude” avant de se rappeler “mais t’es bête, t’as tout perdu”. »
En ce début d’hiver, il trouve « presque plus difficile de revenir un an après ». En arrivant en voiture, Guillaume est allé trop loin : il n’a pas reconnu le terrain. Mais plus que de voir sa maison comme effacée par les flammes, « c’est la destruction d’un projet de vie qui est le plus difficile ».
La résilience de la communauté
Après la tragédie de l’Eaton Fire, qui a fait 19 morts, Guillaume Patard-Legendre et sa compagne, à court d’argent et d’énergie, pensent d’abord rentrer en France. « Mais on a reçu plein de messages de soutien de nos anciens clients, qui étaient pourtant presque tous impactés mais ont pris le temps de nous demander de nos nouvelles, de nous encourager. C’était presque émouvant », raconte le Français.
Il dit avoir compris à cette occasion cette notion de « community », si chère à l’Amérique : « L’ensemble de la communauté d’Altadena et de Los Angeles s’est réuni autour d’un drame pour essayer de sortir les gens de la catastrophe. On ne s’est pas sentis seuls, avec le sentiment d’appartenir à quelque chose de solidaire. Ça fait du bien. »
En avril, l’autoentrepreneur est contacté par World Central Kitchen. L’ONG fondée par le chef espagnol José Andrés lui offre une assistance et finance pour plusieurs mois un espace dans une cuisine partagée équipée d’un batteur et d’un four à pain.
Le boulanger se donne un an pour « réinventer » leur projet, car Altadena, détruite à plus de 50 % « n’existe plus », avec plusieurs dizaines de milliers de personnes déplacées. Il développe des partenariats, comme avec le commerce Altadena Beverage, où il vend son pain chaque week-end. « Il y a des anciens clients et des nouveaux. Des gens qui viennent voir où en est la reconstruction de leur maison et s’arrêtent sur la route. On recrée cette petite communauté chaque week-end. Je n’avais pas envie que le projet s’arrête comme ça, sur un incendie. »

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