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Les affrontements entre Damas et les Kurdes menacent l’unité de la Syrie

Les affrontements entre Damas et les Kurdes menacent l’unité de la Syrie

Depuis mardi, l’armée syrienne bombarde les quartiers kurdes de la ville d’Alep pour tenter d’en reprendre le contrôle total.

En quelques heures seulement, Alep a renoué avec la violence des souvenirs de la guerre civile, dont elle commence à peine à cicatriser. Depuis mardi, des affrontements opposent l’armée syrienne aux unités kurdes liées aux Forces démocratiques syriennes (FDS) qui contrôlent les quartiers de Cheikh Maqsoud et d’Achrafieh situés au nord de la ville. Les Kurdes, minorité ethnique qui représente 10 % de la population syrienne, y vivent en majorité.

Ce qui a commencé comme des accrochages a basculé en affrontements d’une violence sans précédent à Alep depuis le changement de régime. Mercredi, l’armée syrienne a déclaré ces zones densément peuplées comme militaires, tout en donnant quelques heures aux habitants pour fuir à travers des couloirs humanitaires. L’objectif des autorités est de reprendre la main sur ces quartiers qui échappent à leur contrôle depuis leur arrivée au pouvoir le 8 décembre 2024.

Les images des véhicules aux toits surchargés de bagages et des civils fuyant à pied ont envahi les réseaux sociaux. Au total, 142 000 civils ont fui selon le média Middle East Monitor. Damas a ordonné également la fermeture des commerces, des écoles et de l’aéroport.

Peu après, l’armée syrienne a bombardé les quartiers à majorité kurde. Les forces kurdes locales affiliées au FDS ont répliqué par des tirs à l’arme lourde. Ces affrontements, qui ont fait 22 morts dont neuf civils, se poursuivaient jeudi soir. À trois heures du matin, les autorités syriennes ont annoncé l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu négocié sous l’égide des États-Unis.

Ses forces sont entrées dans Cheikh Maqsoud et Achrafieh et exigent que les combattants kurdes évacuent vers le nord-est syrien, à bord de bus affrétés par Damas. Le Conseil kurde d’Alep a rejeté cette injonction et les affrontements ont repris.

Objectif d’unité

Qui a tiré en premier ? On ne le saura probablement jamais. Comme à chaque fois, les deux parties se rejettent la faute. Car ce n’est pas la première fois que les quartiers kurdes d’Alep sont le théâtre de violences.

Le 22 décembre, les forces locales affiliées aux FDS et l’armée syrienne avaient échangé des tirs qui avaient fait trois morts. Le cessez-le-feu qui avait alors été signé n’était pas parvenu à mettre un terme aux tensions qui s’intensifient depuis des mois. Les négociations entre Damas et les FDS – forces armées à dominante kurde qui contrôlent le nord-est de la Syrie – en vue de leur intégration dans l’appareil d’État syrien patinent.

Le 10 mars 2025, Ahmad el-Charaa, le président syrien par intérim, a signé un accord de principe avec Mazloum Abdi, le commandant en chef des FDS, devant théoriquement entrer en vigueur avant le 31 décembre 2025. Malgré le dépassement de ce délai, les deux parties s’opposent toujours sur les termes de l’intégration. Le gouvernement défend une Syrie unifiée, tandis que les Kurdes reprochent aux nouvelles autorités un manque d’inclusivité et soutiennent un projet de fédéralisme qui, selon eux, permettrait de défendre leurs droits.

Les deux leaders jouent désormais aux équilibristes. Damas écarte l’usage de la force en raison du risque représenté par des affrontements de grande ampleur et de leur coût politique. Depuis 2014, les FDS sont soutenues par la coalition internationale et en particulier par les États-Unis, dans leur lutte contre l’État islamique. Les forces kurdes ne veulent de leur côté pas prendre le risque de fâcher leur parrain occidental, alors que Donald Trump ne cache pas son accointance avec le nouveau président syrien.

Les derniers jours ont cependant montré que Damas, qui considère l’unité de son territoire comme un objectif prioritaire, est prête à assumer un certain usage de la violence. « Un succès du gouvernement à Cheikh Maqsoud et Achrafieh est susceptible d’influencer son approche à l’égard des FDS qui contrôlent les zones à majorité arabe des provinces de Raqqa et de Deir ez-Zor, si les négociations continuent d’échouer. Le gouvernement pourrait considérer qu’une pression militaire soutenue peut réussir à arracher le contrôle de ces zones aux FDS », note le chercheur britannico-irakien Aymenn Jawad Al-Tamimi, spécialiste de la guerre civile syrienne.

La France et les États-Unis, médiateurs dans les négociations entre Damas et l’administration autonome du nord-est syrien, redoublent d’efforts pour éviter un tel scénario. Jeudi soir, Emmanuel Macron s’est entretenu par téléphone avec son homologue syrien afin « d’affirmer son soutien à l’unité de la Syrie, soulignant l’importance de la poursuite de la coordination bilatérale ». La Turquie, de son côté, qui s’oppose à tout projet d’autonomie kurde dans la région, a déclaré être prête à « soutenir » l’armée syrienne dans son « opération antiterroriste » contre les combattants kurdes à Alep.