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« Nous assistons à une rupture, pas une transition » : retrouvez l’intégralité du discours choc du Canadien Mark Carney à Davos

« Nous assistons à une rupture, pas une transition » : retrouvez l’intégralité du discours choc du Canadien Mark Carney à Davos

Le Premier ministre Canadien a livré un discours remarqué sur le nécessaire sursaut européen au forum de Davos ce mardi. Nous le traduisons ici.

Son texte fait le tour des réseaux sociaux depuis ce mardi soir. Au forum de Davos, en Suisse, le Premier ministre canadien Mark Carney a précisément décrit le bouleversement en cours des rapports de force internationaux. Tout en constatant une « rupture, et non une transition » avec les États-Unis, il a appelé les puissances moyennes à l’union. « Car si nous ne sommes pas à la table des négociations, nous serons au menu », prédit-il, lucide, sans hausser le ton. Nous traduisons ici son discours en intégralité, légèrement remanié pour plus de lisibilité.

Mark Carney à Davos, le 20 janvier 2026 :

« Il semble que chaque jour nous rappelle que nous vivons à une époque de rivalité entre grandes puissances. Que l’ordre fondé sur des règles s’estompe, que les forts peuvent faire ce qu’ils peuvent et que les faibles doivent subir. Et cet aphorisme de Thucydide est présenté comme inévitable, comme la logique naturelle des relations internationales. Face à cette logique, nous avons tendance à suivre le mouvement, à s’accommoder, à éviter les ennuis, à espérer que la conformité achètera la sécurité.

Eh bien, ce ne sera pas le cas. Alors quelles sont nos options ? En 1978, le dissident tchèque Václav Havel, qui deviendra plus tard président de son pays, a écrit un essai intitulé Le pouvoir des sans-pouvoir. Il y posait une question simple : comment le système communiste s’est-il maintenu ? Sa réponse commençait par l’histoire d’un épicier.

Chaque matin, le commerçant place une pancarte dans sa vitrine : « Travailleurs du monde, unissez-vous. » Il n’y croit pas. Personne n’y croit. Mais il place quand même la pancarte pour éviter les ennuis, pour signaler sa mise en conformité, pour s’entendre avec tout le monde. Et parce que chaque commerçant dans chaque rue fait de même, le système persiste – non pas par la violence seule, mais par la participation de gens ordinaires à des rituels qu’ils savent pourtant être faux.

Havel appelait cela « vivre dans le mensonge ». Le pouvoir du système ne vient pas de sa vérité. Mais de la volonté de chacun de faire comme si c’était vrai. C’est aussi ce qui le rend fragile : quand une seule personne cesse de jouer le jeu, quand l’épicier retire sa pancarte, l’illusion commence à se fissurer. Mes amis, il est temps pour les entreprises et les pays de retirer leurs pancartes.

« L’économie comme arme »

Pendant des décennies, des pays comme le Canada ont prospéré sous ce que nous appelions l’ordre international fondé sur des règles. Nous avons rejoint ses institutions, loué ses principes, nous savions à quoi nous attendre. Et grâce à cela, nous avons pu poursuivre des politiques étrangères fondées sur des valeurs, sous sa protection.

Nous savions que l’histoire de l’ordre international fondé sur des règles était partiellement fausse. Que les plus forts s’exemptaient quand cela leur convenait, que les règles commerciales étaient appliquées de manière asymétrique. Et nous savions que le droit international s’appliquait avec une rigueur variable, selon l’identité de l’accusé ou de la victime. Cette fiction était utile, et l’hégémonie américaine a contribué à produire des biens publics, un système financier stable, une sécurité collective, à ouvrir des voies maritimes et à résoudre des différends.

Alors nous avons placé la pancarte dans notre vitrine. Nous y avons participé, et nous avons largement évité de dénoncer les écarts entre la rhétorique et la réalité. Cet accord n’est plus valable. Permettez-moi d’être direct. Nous assistons à une rupture, pas une transition. Au cours des deux dernières décennies, une série de crises dans la finance, la santé, l’énergie et la géopolitique ont mis à nu les risques de la mondialisation. Mais plus récemment, les grandes puissances ont commencé à utiliser l’économie comme arme, les tarifs comme levier, la finance comme coercition, les chaînes d’approvisionnement comme des vulnérabilités à exploiter.

Vous ne pouvez pas vivre dans le mensonge du bénéfice mutuel par l’intégration, quand l’intégration devient subordination. Les institutions multilatérales sur lesquelles les puissances moyennes se sont appuyées – l’OMC, l’ONU, la COP, l’architecture même de la résolution collective des problèmes – sont menacées. En conséquence, de nombreux pays tirent les mêmes conclusions : ils doivent développer une plus grande autonomie stratégique en matière d’énergie, d’alimentation, de minéraux critiques, de finance et de chaînes d’approvisionnement. Et cette impulsion est compréhensible.

Un pays qui ne peut pas se nourrir, s’alimenter en énergie ou se défendre a peu d’options. Quand les règles ne vous protègent plus, vous devez vous protéger vous-même. Mais soyons lucides sur ce que cela implique. Un monde de forteresses sera plus pauvre, plus fragile et moins durable. Et il y a une autre vérité : si les grandes puissances abandonnent toutes règles et valeurs pour jouir sans entrave de leur pouvoir, il sera encore plus difficile de parler de relations transactionnelles.

Les grandes puissances ne peuvent pas monétiser leurs relations à tout va. Les alliés diversifieront leurs activités pour se protéger contre l’incertitude. Ils achèteront des assurances, reconstruiront de la souveraineté, une souveraineté qui permettra de plus en plus de résister à la pression.

Appel au réveil

Dans cette salle, nous savons que la gestion des risques a un prix. Mais ce coût de l’autonomie stratégique et de la souveraineté peut aussi être partagé. Investir collectivement dans la résilience coûte moins cher que de construire chacun ses propres forteresses. La question pour les puissances moyennes comme le Canada n’est pas de savoir si nous devons nous adapter à la nouvelle réalité – nous le devons. La question est de savoir si nous nous adaptons en construisant simplement des murs plus hauts, ou si nous pouvons nous montrer plus ambitieux.

Le Canada a figuré parmi les premiers à appeler au réveil. À changer fondamentalement sa posture stratégique. Les Canadiens pensaient, de façon confortable, que sa géographie et ses alliances lui conféraient automatiquement prospérité et sécurité. Cette hypothèse n’est plus valable. Et notre nouvelle approche repose sur ce qu’Alexander Stubb, le président de la Finlande, a appelé le réalisme fondé sur les valeurs. Pour le dire autrement, nous respecterons nos principes tout en étant pragmatiques. C’est-à-dire, nos valeurs fondamentales, la souveraineté, l’intégrité territoriale, l’interdiction de l’usage de la force sauf lorsqu’elle est conforme à la Charte des Nations unies et le respect des droits de l’homme.

Tout en restant pragmatiques, en reconnaissant que les intérêts divergent, que tous les partenaires ne partageront pas nos valeurs. Nous nous engageons donc les yeux ouverts. Nous prenons le monde tel qu’il est, nous ne l’attendons pas tel que nous le souhaiterions. Nous calibrons nos relations afin que leur profondeur reflète nos valeurs. Et nous priorisons un spectre d’engagement large pour maximiser notre influence, compte tenu de la fluidité du monde en ce moment.

Nous ne comptons plus seulement sur la force de nos valeurs, mais aussi sur la valeur de notre force. Le Canada a convenu d’un partenariat stratégique global avec l’UE, y compris l’adhésion à SAFE sur l’approvisionnement en matière de défense. Nous avons signé 12 autres accords commerciaux et de sécurité sur quatre continents en six mois. Au cours des derniers jours, nous avons conclu de nouveaux partenariats stratégiques avec la Chine et le Qatar. Nous négocions des pactes de libre-échange avec l’Inde, l’ASEAN, la Thaïlande, les Philippines et le Mercosur.

Sur l’Ukraine, nous sommes un membre central de la coalition des volontaires et l’un des plus grands contributeurs par habitant à sa défense et à sa sécurité. Sur la souveraineté arctique, nous nous tenons fermement aux côtés du Groenland et du Danemark et soutenons pleinement leur droit unique de déterminer l’avenir du Groenland. Notre respect de l’article 5 de l’Otan est inébranlable, nous travaillons donc avec nos alliés de l’Otan, y compris les huit pays nordiques et baltes, pour sécuriser davantage les flancs nord et ouest de l’alliance, notamment par le biais d’investissements sans précédent du Canada dans les radars, les sous-marins, les avions et les soldats sur le terrain.

Sur l’IA, nous coopérons avec des démocraties partageant les mêmes idées pour ne pas avoir à choisir entre les puissances hégémoniques et les Gafam. Les puissances moyennes doivent agir ensemble. Parce que si nous ne sommes pas à la table, c’est que nous sommes au menu. Mais je constate aussi que les grandes puissances peuvent se permettre, pour l’instant, d’agir seules. Elles ont la taille du marché pour elles et la capacité militaire pour faire la loi. Les puissances moyennes ne l’ont pas. Quand nous négocions de façon bilatérale avec une puissance hégémonique, nous restons en position de faiblesse.

Ceci n’est pas de la souveraineté. C’est accepter la subordination. Dans un monde de rivalité entre grandes puissances, les pays « entre deux » ont un choix : se faire concurrence pour obtenir des faveurs auprès des plus gros, ou s’associer pour créer une troisième voie. La légitimité, l’intégrité et les règles resteront des valeurs fortes si nous choisissons de les exercer ensemble. Ce qui me ramène à Václav Havel. Que signifie, pour les puissances moyennes, de vivre avec la vérité et non le mensonge ?

« L’ancien ordre ne reviendra pas »

Premièrement, cela implique de nommer cette réalité. Arrêtez d’invoquer l’ordre international fondé sur des règles comme s’il fonctionnait encore. Appelez-le ce qu’il est : un système de rivalité intensifiée entre grandes puissances où les plus forts suivent leurs intérêts en utilisant l’économie comme levier de coercition. Quand les puissances moyennes critiquent l’intimidation économique d’une grande puissance, mais restent silencieuses lorsqu’elle vient d’une autre, cela revient à garder notre pancarte dans la vitrine.

Cela signifie que nous devons construire ce en quoi nous prétendons croire, plutôt que d’attendre que l’ancien ordre soit restauré. Cela signifie créer des institutions et des accords qui fonctionnent. Le Canada est une superpuissance énergétique. Nous détenons de vastes réserves de minéraux critiques. Nous avons la population la plus éduquée au monde. Nos fonds de pension figurent parmi les investisseurs les plus importants et les plus sophistiqués au monde. En d’autres termes, nous avons des talents. Et nous avons les valeurs auxquelles beaucoup d’autres aspirent.

Le Canada est une société pluraliste qui fonctionne. Notre société est bruyante, diverse et libre. Nous sommes un partenaire stable et fiable dans un monde qui est tout sauf cela. Nous avons autre chose : la lucidité de reconnaître ce qui se passe et la détermination à agir en conséquence. Cette rupture appelle plus qu’une adaptation. Elle appelle à être lucide sur le monde tel qu’il est. Nous retirons la pancarte de la vitrine.

Nous savons que l’ancien ordre ne reviendra pas. Nous ne devrions pas le pleurer. La nostalgie n’est pas une stratégie. Nous croyons qu’à partir de cette fracture, nous pouvons construire quelque chose de plus grand, de meilleur, de plus fort, de plus juste. C’est le rôle qui incombe aux puissances moyennes, les pays qui ont le plus à perdre d’un monde de forteresses. Et le plus à gagner d’une véritable coopération.

Les puissants ont du pouvoir. Mais nous en avons aussi. La capacité d’arrêter de faire semblant, de nommer la réalité, de construire une force et d’agir ensemble. C’est la voie choisie par le Canada. Une voie grande ouverte à tout pays prêt à la prendre avec nous.

Merci beaucoup. »