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Entre trafics et ingérences, voyage au cœur des territoires d’outre-mer français menacés

Entre trafics et ingérences, voyage au cœur des territoires d’outre-mer français menacés

Missiles chinois, pêcheurs-miliciens, influence azerbaïdjanaise… de la Polynésie aux Antilles, les multiples pressions que subissent nos possessions d’outre-mer mettent notre souveraineté à l’épreuve.

Partout dans le monde, les possessions françaises sont convoitées. Le constat de l’amiral Christophe Prazuck, chef d’état-major de la marine de 2016 à 2020, n’a pas pris une ride : « Ce qui n’est pas surveillé est visité, ce qui est visité est pillé et ce qui est pillé finit toujours par être contesté. » La France possède près de 11 millions de kilomètres carrés de zones économiques exclusives (ZEE), presque totalement liées à ses sites en outre-mer. Ces immenses territoires la rendent vulnérable à des tests de sa souveraineté, par de grandes puissances comme par des acteurs régionaux.

La Chine l’a bien compris, qui a fait retomber fin 2024 un missile balistique d’essai à quelques kilomètres de la ZEE de la Polynésie française, un archipel d’une centaine d’îles couvrant, avec les zones maritimes associées, la superficie de l’Europe. Un avertissement clair de Pékin, dont les navires de pêche embarquant des miliciens armés pénètrent régulièrement dans les eaux des États du Pacifique.

« Si l’on regarde la carte des positions des bateaux de pêche en direct, on a l’impression que tout va bien, confie un officier de marine longtemps en poste à Tahiti. En réalité, c’est parce que les pêcheurs chinois éteignent le transpondeur dès qu’ils entrent dans une ZEE étrangère : leurs flottes pillent des millions de tonnes de poissons et ne leur laissent aucune chance de se renouveler. »

Déferlante de poudre blanche

Les cales des bateaux ne sont pas toujours remplies de poissons. 2025 a été une année record pour la Marine nationale avec 87,6 tonnes de drogue saisies, contre 48,3 tonnes en 2024. La cocaïne représente, à elle seule, 58,8 tonnes, principalement dans les Antilles, l’Atlantique et en Nouvelle-Calédonie.

Grâce aux informations de l’Office antistupéfiants (Ofast) et des Douanes, la Marine nationale effectue des patrouilles pour intercepter les navires soupçonnés de transporter de la drogue.

Les patrouilleurs Antilles Guyane (PAG), les frégates de surveillance (FS) et les bâtiments de soutien et d’assistance outre-mer (BSAOM) sont en première ligne. Une fois mises à l’eau, les vedettes rapides des fusiliers marins ou des commandos foncent vers les bateaux suspects pour les intercepter et monter à leur bord avant que des preuves soient détruites.

Une méthode qui diffère grandement de celle des États-Unis, mise en œuvre depuis septembre, avec au moins 35 frappes contre des embarcations suspectes qui ont fait 123 morts dans les Caraïbes.

À grandes ZEE, grandes responsabilités

L’intrusion de pêcheurs et de prédateurs de métaux ou le trafic de drogue ne sont pas le pire cauchemar de l’état-major des armées. « Que se passerait-il par exemple si Madagascar, soutenue par la Chine, s’emparait soudainement de l’île Tromelin, qu’elle revendique depuis des décennies ? Quels alliés de la France viendraient se battre pour les îles Éparses ? Aucun », juge l’un de ses hauts gradés. À raison. Les partenariats mettent plusieurs mois, voire des années, à se mettre en place lorsqu’il s’agit de protéger le commerce international en mer Rouge et dans le golfe d’Aden : difficile d’imaginer un sursaut de solidarité pour défendre un îlot isolé à l’autre bout du monde.

Le patrouilleur d’outre-mer Auguste-Bénébig navigue au large de Tahiti, le 14 mars 2023. © (©Thomas Trebern/Marine Nationale/Défense)

La Marine nationale peut compter sur six nouveaux patrouilleurs outre-mer (POM), dont quatre sont déjà en service. En revanche, le remplacement des antiques frégates de surveillance, mises en service au début des années 1990 et « à bout de souffle » selon le chef d’état-major de la marine Nicolas Vaujour, devra attendre 2030, voire 2035 : les bateaux auront alors… 45 ans. Pour autant, les démonstrations de force se multiplient sur tous les océans, afin de montrer la capacité des armées à répondre à une crise ou à une agression.

Indépendantistes et ingérences

Même sans acte de guerre, une puissance étrangère peut occasionner beaucoup de dégâts avec des manœuvres de déstabilisation. En mai 2024, la Nouvelle-Calédonie connaissait de violentes émeutes : 14 personnes dont 2 gendarmes ont été tués dans les affrontements. Du jamais-vu depuis la prise d’otages de la grotte d’Ouvéa en 1988.

Dans les manifestations et sur les barrages, au milieu des drapeaux calédoniens, est apparu celui de l’Azerbaïdjan. Pourquoi ce pays du Caucase, distant de 10 000 km de Nouméa, est-il aujourd’hui si présent en Nouvelle-Calédonie ?

Bakou reprochait alors à Paris son soutien à l’Arménie lors de la guerre du Haut-Karabakh et cherchait à lui faire payer en déstabilisant la France, notamment via ses territoires d’outre-mer. Lancé en 2023, le Baku Initiative Group (BIG) est officiellement une ONG qui soutient la lutte contre le colonialisme et le néocolonialisme. En réalité, c’est un organisme qui vient jeter de l’huile sur le feu et apporte un soutien à tous les mouvements indépendantistes, de la Nouvelle-Calédonie à la Corse en passant par la Polynésie.

Le Service de vigilance et protection contre les ingérences numériques étrangères (Viginum) a repéré les manœuvres venues d’Azerbaïdjan et les a exposés dans un rapport en décembre 2024. « La réponse a été tardive et pas à la hauteur », déplore Bastien Vandendyck, directeur de cabinet de la Présidente de la province Sud de la Nouvelle-Calédonie et spécialiste de la géopolitique dans le Pacifique. « Nous avions prévenu Paris dès décembre des tentatives d’ingérence mais tout le monde était focalisé sur les Jeux olympiques. L’Azerbaïdjan a atteint son objectif. » Les élections municipales à venir, en mars prochain, pourraient être l’occasion de nouvelles interventions étrangères.