Face au show Trump à Davos, Christine Lagarde a porté l’estocade. Refusant que le Forum devienne un tribunal contre l’Europe, la présidente de la BCE a opposé la froide vérité des chiffres aux fanfaronnades américaines.
Elle n’a pas pu s’empêcher de le lâcher. Ce vendredi 23 janvier, sur la scène du Forum économique mondial de Davos, en Suisse, Christine Lagarde a porté la main à son cœur, dans un geste presque théâtral : « Alors bien sûr, je suis européenne… » Une précision superflue : n’est-elle pas la présidente de notre Banque centrale européenne (BCE) ?
La rumeur courait déjà dans les couloirs feutrés de Davos : mardi, lors d’un dîner privé à Davos, la Française aurait quitté la table prématurément, excédée par la déferlante de critiques s’abattant sur le Vieux Continent émanant de personnalités américaines de premier plan. Comme si les sorties tonitruantes de Donald Trump avaient donné un blanc-seing à tous les convives pour tirer à boulets rouges sur l’Europe.
Davos pris en otage
Il faut dire que l’événement (le plus important et stratégique pour le milieu des affaires) a été littéralement pris en otage par l’administration américaine. L’équipe Trump s’est invitée massivement, allant jusqu’à s’emparer de la scène principale du Centre des congrès pour mettre en scène la signature de son « Conseil de la paix ». Résultat : le Forum a viré au show géopolitique. Les vrais sujets ont été éclipsés. Les relais de croissance, l’impact de l’intelligence artificielle, le choc démographique, les défis énergétiques, la place des pays émergents, le poids de la dette mondiale… Tout ce qui préoccupait les 850 dirigeants d’entreprise présents s’est envolé, balayé par la tornade politique américaine.
Bien sûr, au Point, nous n’avons jamais hésité à critiquer notre continent, tout en restant viscéralement proeuropéens. Notre correspondant à Bruxelles, Emmanuel Beretta, chronique régulièrement nos petites lâchetés, nos jeux politiques internes, notre manque patent d’ambition, nos lourdeurs bureaucratiques et cette inépuisable « créativité réglementaire ».
Que les États-Unis, la Chine ou l’Inde viennent nous défier sur nos terres n’a jamais été un sujet de peur pour nous ; c’est même une excellente raison de nous renforcer. Mais tout de même. Entendre l’Union européenne se faire égratigner, voire humilier, durant cinq jours d’affilée, il fallait avoir les nerfs bien accrochés. Même quand on s’appelle Christine Lagarde et que l’on est présidente de la BCE, tenue au sang-froid.
Alors, sur scène, elle a fini par répondre. D’abord avec une ironie mordante : « Nous devrions remercier les détracteurs, merci pour cet euro-bashing, car cela nous a fait prendre pleinement conscience que nous devons être plus concentrés. » Son message est clair : fini la naïveté. L’Europe doit travailler sur ses « fameux plans B », se concentrer sur l’innovation et la productivité.
La vérité des chiffres
Elle a aussi tenu à rappeler une réalité économique que le protectionnisme ambiant tente d’effacer : l’interdépendance. Prenant l’exemple de l’IA – « intensive en capital, en énergie et en données » – elle a averti : « Si nous ne travaillons pas en coopération, il y aura moins de données disponibles à traiter et moins de capitaux qui circuleront de part et d’autre. Et cela n’est pas propice à la prospérité d’un secteur qui mène actuellement la danse. »
Puis cet avertissement : « Nous sommes dans une impasse, regardons les choses en face. » Mais le coup le plus rude porté à la rhétorique trumpienne fut sans doute le plus technique. En bonne gardienne du temple monétaire, Christine Lagarde a rappelé son « devoir de vérité » face à ce qu’elle appelle poliment le « bruit » de la semaine.
« Nous entendons circuler beaucoup de chiffres », a-t-elle lancé, ciblant sans les nommer les fanfaronnades sur la croissance américaine. « Quand vous entendez des chiffres de croissance énormes, 5 %, 6 % ou 7 %, dans la plupart des cas, ce sont des chiffres nominaux. Vous devez “déflater” ces chiffres par l’inflation pour obtenir la croissance réelle. » Une leçon d’économie basique, certes « rébarbative » comme elle l’admet, mais cinglante : non, l’Amérique ne fait pas de miracles comme le raconte Trump si l’on retire l’effet de la hausse des prix. « Nous devons distinguer les signaux du bruit », a-t-elle martelé.
Pour l’estocade finale, Christine Lagarde a manié à nouveau l’ironie. Jouant de la fausse excuse sur son « côté émotionnel » – « nous les femmes avons tendance à l’être, désolée pour cela », a-t-elle glissé – , elle a enchaîné : « Je pense que nous devons penser aux gens. J’ai une immense confiance et affection pour le peuple américain. Je sais qu’en fin de compte, les valeurs profondément enracinées prévaudront. »

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