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Venezuela, Iran, Groenland, Panama… La politique étrangère selon le « Manuel Trump »

Venezuela, Iran, Groenland, Panama… La politique étrangère selon le « Manuel Trump »

Si j’avais un petit reproche à faire à la décennie écoulée, ce serait celui-ci : trop de personnes intelligentes ont consacré beaucoup trop de temps à disséquer la psychologie et les motivations d’un seul homme. Comme vous le savez, je m’efforce pour ma part d’éviter d’écrire outre mesure sur les agissements de Donald Trump.

Le seuil à partir duquel je me décide à écrire sur Trump – a fortiori lorsque je tente d’interpréter ce qui le motive ou d’anticiper ce qu’il pourrait faire ensuite – est donc particulièrement élevé. Reste qu’en réfléchissant à l’audacieuse capture de Nicolas Maduro et à l’ignominieuse trahison du mouvement d’opposition vénézuélien, une vieille intuition sur la politique étrangère de Trump en est venue à se cristalliser et à se muer en hypothèse raisonnable.

Nous avons tendance à analyser la politique étrangère à l’aune de doctrines ou d’idéologies. Sauf que, de son art du deal à sa première campagne des primaires, Trump s’est toujours défini moins par un corpus d’engagements ou d’objectifs clairement arrêtés que par une manière d’agir – hormis, bien sûr, la poursuite de ses propres intérêts. Cette même logique permet d’éclairer ses actions au Venezuela et, peut-être, de mieux anticiper le type d’initiatives que la Maison-Blanche pourrait bientôt entreprendre.

En matière de politique étrangère, si l’on se place dans une perspective classique, difficile de comprendre pourquoi les États-Unis ont pu mener une opération si risquée au Venezuela pour, au bout du compte, remettre le pays entre les mains d’une proche alliée du dictateur tout juste capturé. Mais si l’on raisonne à partir des instincts et des intérêts de Trump – autrement dit, selon le « Manuel Trump » plutôt qu’à l’aune d’une hypothétique « Doctrine Trump » –, les événements récents commencent à apparaître sous un jour plus cohérent.

Du Venezuela à l’impasse stratégique

Pour tous ceux qui se soucient du sort du Venezuela, il devient chaque jour plus évident que l’avenir du pays s’annonce aussi sombre qu’avant que Maduro ne soit contraint de déménager à Brooklyn. Si le mépris manifeste de Trump pour les aspirations démocratiques du peuple vénézuélien y contribue largement, la raison plus profonde tient au fait que les États-Unis se trouvent désormais face à un dilemme cornélien.

La première option consisterait à provoquer un changement de régime par l’envoi de troupes sur le terrain. Une telle intervention pourrait effectivement renverser un pouvoir brutal qui, au cours des deux dernières décennies, a sans doute fait plus que tout autre régime pour compromettre l’avenir d’un pays.

Mais elle aurait aussi un coût immense. En suivant l’ordre de priorité de la Maison-Blanche, cette option serait d’abord extrêmement impopulaire, tant auprès de la base électorale de Trump que de l’opinion publique ; elle risquerait ensuite d’enliser les États-Unis pendant des années dans un nouveau bourbier, au prix de vies américaines et de dépenses colossales ; enfin, elle entraînerait la mort de nombreux Vénézuéliens.

Autre option pour les États-Unis : accepter le maintien du régime vénézuélien, sans changement substantiel. Dans ce scénario, Trump continuerait de présenter la capture de Nicolas Maduro comme un succès majeur ; il conclurait un accord minimal avec la nouvelle présidente, Delcy Rodriguez, permettant à chacun de sauver la face ; puis il détournerait le regard de l’appauvrissement continu du pays, du sort des nombreux dissidents emprisonnés et des nouvelles victimes de la répression politique.

Cette voie aurait l’avantage d’éviter les risques et les coûts d’une véritable opération de changement de régime, mais au prix d’un petit inconvénient : pour endiguer durablement l’influence délétère du régime vénézuélien, à l’intérieur du pays ou au-delà de ses frontières, elle ne ferait pour ainsi dire rien.

Pour quiconque s’intéresse avant tout aux résultats concrets de la politique étrangère, tout porte à croire que l’opération se soldera par un échec retentissant. Cette issue largement prévisible rend d’autant plus incompréhensible la ligne de conduite adoptée par l’administration Trump. Faut-il en conclure qu’elle a agi avec un amateurisme tel qu’aucun plan n’avait été prévu pour l’après-Maduro ? Trump a-t-il été mû par l’orgueil après avoir vu le dictateur vénézuélien imiter ses pas de danse ? Ou faut-il comprendre sa trahison de Maria Corina Machado, figure de l’opposition vénézuélienne, parce qu’elle n’a pas voulu lui remettre son prix Nobel de la paix ?

Cette manière d’aborder la question a un avantage – que beaucoup trouvent spontanément satisfaisant sur le plan émotionnel : elle permet de dépeindre l’administration Trump comme à la fois cynique et profondément incompétente. Mais elle a aussi un défaut majeur : elle ne permet pas de comprendre ce qui motive réellement cette administration et, partant, n’aide guère à imaginer ce qui pourrait suivre.

Il me semble qu’il existe une alternative analytique plus féconde. Car si je ne crois pas que Trump dispose d’une doctrine cohérente en matière de politique étrangère, j’en viens de plus en plus à penser qu’il obéit à une trame relativement prévisible. Et pour saisir un tel scénario, il faut reconnaître les similitudes entre la capture de Nicolas Maduro, il y a quelques jours, et le bombardement de l’Iran, il y a quelques mois.

Le « Manuel Trump » plutôt que la « Doctrine Trump »

Premier point du « manuel » Trump : il existe des zones où les États-Unis devraient projeter leur puissance. Comme je l’ai déjà souligné, Trump conçoit clairement le monde en termes de sphères d’influence. Là où ses prédécesseurs se voyaient comme les chefs de file du monde libre et entendaient projeter la puissance américaine à l’échelle globale, Trump se satisfait pleinement d’un monde découpé en fiefs. D’où son absence totale de scrupules à l’idée que la Russie s’arroge un droit de regard sur l’Europe de l’Est, ou que la Chine affirme toujours davantage sa domination sur l’Asie de l’Est.

Il n’est donc guère surprenant que son administration soit profondément attachée à sa version singulière de la doctrine Monroe. Là où le président James Monroe proclamait autrefois la fin des ambitions coloniales européennes dans l’hémisphère occidental, la nouvelle « doctrine Donroe » affirme que les États-Unis disposent, en vertu de l’éternelle loi du plus fort, d’un droit illimité à faire ce qu’ils veulent dans leur propre sphère d’influence.

Le deuxième élément – et le plus décisif – du « Manuel Trump » relève d’un ensemble d’instincts et de règles tactiques empiriques sur la manière dont les États-Unis devraient projeter leur force. Ces règles se résument assez simplement : privilégier l’effet de surprise ; mobiliser la supériorité militaire américaine pour écraser l’adversaire ; concevoir des opérations audacieuses, exposant un nombre limité de soldats américains, et bouclées avant même que l’opinion n’ait le temps d’en prendre connaissance. Il faut que ces actions soient spectaculaires, taillées pour les gros titres et l’attention médiatique. Quant aux conséquences dans les semaines ou les mois suivants, elles importent peu : le monde sera, de toute façon, déjà passé à autre chose.

Dans l’application du « Manuel Trump », la capture de Maduro n’a rien d’un cas isolé. L’attaque contre les installations nucléaires iraniennes, en juin dernier, en fournit un autre exemple révélateur. Elle a exploité avec habileté la supériorité aérienne américaine et la capacité des États-Unis à déployer des munitions antibunker de 13,5 tonnes. Elle n’a exposé qu’un nombre limité de militaires américains. Elle a livré des images spectaculaires d’explosions. Et lorsque les Américains se sont réveillés, au matin du 22 juin, l’opération était déjà achevée.

Trump l’a aussitôt présentée comme un succès éclatant. Et, même si moult experts ont vite souligné que les dégâts infligés au programme nucléaire iranien étaient sans doute limités, l’opinion publique américaine, elle, était déjà passée à autre chose.

Surprise, force et images : les règles du jeu

De ce point de vue, la capture de Maduro – dont la finalité peut laisser perplexe même un analyste chevronné en politique étrangère – a été tout aussi réussie. L’opération a, là encore, mobilisé l’ampleur du savoir-faire et de la puissance des forces armées américaines, du porte-avions déployé dans les Caraïbes au courage des forces spéciales d’élite. Elle a pris les Américains par surprise : l’essentiel était déjà terminé lorsque la plupart d’entre nous se sont réveillés en apprenant que Maduro se trouvait entre les mains des États-Unis.

Elle a également produit des images saisissantes, propres à mettre en scène la force de l’administration – à commencer par cette photo de Maduro à bord d’un navire militaire américain, vêtu d’un survêtement Nike, affublé d’un casque de protection surdimensionné et de ce qui ressemblait à un large masque de sommeil. Et même si cette opération a peu de chances de contribuer réellement à résoudre les problèmes structurels de la politique étrangère américaine, Trump a sans doute, une fois encore, parié à juste titre sur la capacité du public à détourner rapidement son attention vers le prochain sujet – qu’il s’agisse des citoyens américains tués par l’ICE à Minneapolis ou d’autres horreurs que l’actualité ne manquera pas d’apporter.

Quand le spectacle l’emporte sur le résultat

Une question revient sans cesse lorsque je suis interrogé sur la politique étrangère de Trump : sa base électorale finira-t-elle par se retourner contre lui en raison de son recours à la force à l’étranger ?

Il est tout à fait possible que Trump commette une erreur de calcul et s’engage dans une aventure militaire malavisée, au point de devenir profondément impopulaire dans son propre pays, y compris parmi ses partisans. George W. Bush comme Barack Obama – tous deux élus, en partie, sur la promesse de restreindre l’usage de la puissance américaine à l’étranger – en ont fait l’amère expérience : tout président disposant d’une machine de guerre aussi redoutable sera, tôt ou tard, tenté de l’utiliser de façon irrationnelle.

Mais tant que le président Trump sera suffisamment malin pour s’en tenir à son « manuel », je ne suis nullement convaincu que cela se produise. Les objections suscitées par les guerres en Irak et en Afghanistan relevaient bien davantage d’intérêts concrets que de principes idéologiques. Les partisans du mouvement MAGA n’ont aucune réticence de fond à voir les États-Unis user de leur puissance à l’étranger ; ils estimaient simplement que les coûts humains et financiers exorbitants de ces conflits étaient sans commune mesure avec les bénéfices produits et attendus.

Certains de ces mêmes électeurs peuvent certes désapprouver l’idée que Trump bombarde des installations nucléaires iraniennes ou capture des dictateurs vénézuéliens. Mais je soupçonne que la majorité d’entre eux approuve ces actions. À leurs yeux, il tient sa promesse d’être à la fois fort et malin : dans les deux cas, Trump a donné au monde un signal de détermination américaine à faible coût et avec un risque minimal pour la vie des citoyens des États-Unis.

Les premiers sondages semblent confirmer cette intuition. The Economist rapporte qu’avant l’opération seuls environ la moitié des partisans du mouvement MAGA soutenaient la destitution de Maduro, les autres redoutant sans doute une intervention de grande ampleur, à l’image de celle menée en Irak. Après l’opération, en revanche, l’adhésion est massive : 80 % se déclarent favorables, contre seulement 9 % d’opposants.

Certes, une part de ce revirement tient tout simplement à la loyauté. Avant l’opération, la question portait sur la pertinence d’une politique donnée ; après coup, il s’agit de savoir s’ils continuent ou non de soutenir leur dirigeant. Mais une autre explication s’impose : telle qu’elle a été conduite, l’opération ne réactive pas les motifs qui avaient conduit nombre de conservateurs à s’opposer, depuis l’Irak et l’Afghanistan, à l’usage proactif de la force militaire américaine. Leur réticence ne visait pas l’idée que l’Amérique impose sa volonté au monde, mais le prix humain et financier que ces expéditions faisaient peser sur les États-Unis.

Coût faible, signal fort

Je suis toutefois conscient que bien de ces paramètres peuvent évoluer. Trump est impulsif et extrêmement sensible aux questions de statut. Je n’exclus donc jamais la possibilité qu’il se laisse entraîner dans un conflit majeur quelque part dans le monde. Si le « Manuel Trump » n’est pas doctrine, il n’est pas non plus une idéologie figée. Il peut à tout moment être rangé sur une étagère. Reste qu’il correspond à une manière d’opérer qui structure, aujourd’hui encore, sa politique étrangère – et, pour l’heure, je le trouve plus éclairant pour comprendre et anticiper ses choix que toutes les autres grilles d’analyse disponibles.

On en vient donc à cette question : quelle cible Trump est-il susceptible de choisir pour sa prochaine opération inspirée de ce guide ? Une invasion du Canada serait bien trop coûteuse. Le pays dispose d’une véritable armée, et la résistance de la population locale serait sans doute aussi féroce que tenace.

L’annexion du Groenland pourrait, en revanche, s’avérer plus tentante. Elle provoquerait à coup sûr une rupture majeure avec les partenaires européens des États-Unis, et il ne fait guère de doute que les Groenlandais eux-mêmes s’y opposeraient fermement. Mais le Groenland ne dispose pas d’une véritable armée pour assurer sa défense ; à ma connaissance, la présence militaire danoise sur l’île se limite essentiellement à une unité – probablement charmante – de chiens de traîneau d’élite. Et l’administration Trump pourrait estimer qu’il est bien plus aisé de contrôler 56 000 Groenlandais dispersés sur environ 2,16 millions de kilomètres carrés que 25 millions d’Irakiens concentrés sur environ 438 000 kilomètres carrés.

Et demain ? La prochaine surprise

L’occupation du canal de Panama pourrait s’avérer plus tentante encore. Les États-Unis en ont contrôlé la zone pendant une grande partie du XXᵉ siècle. Le Panama ne dispose pas – du moins officiellement – d’armée. Et l’objectif d’une telle opération serait la prise de contrôle d’un actif économique stratégique, plutôt que la gestion d’un pays.

Les dirigeants étrangers auraient tort d’écarter cette hypothèse d’un revers de main. Les Européens, en particulier, ont abondamment évoqué au cours de l’année écoulée l’imprévisibilité croissante des États-Unis, sans vraiment en tirer les conséquences. Friedrich Merz, Emmanuel Macron, Ursula von der Leyen ou Mette Frederiksen savent-ils réellement ce qu’ils feraient si des troupes américaines entraient demain à Nuuk ? J’en doute fortement – et c’est là un sérieux problème.

La vérité, toutefois, est qu’il est sans doute vain de chercher à prédire la prochaine initiative de l’administration Trump. Car le « Manuel Trump » repose précisément sur l’effet de surprise. L’objectif stratégique importe souvent moins que la passion médiatique. À ce titre, la prochaine aventure majeure de la politique étrangère américaine partagera probablement l’une des caractéristiques que l’on prête volontiers aux bonnes histoires : elle sera surprenante, mais paraîtra, rétrospectivement, cousue de fil blanc.

La veille, personne ne l’aura vue venir. Mais au réveil, après s’être enquis des infos, nous serons beaucoup à nous dire : « Évidemment, c’est pile poil le genre de coup que l’administration Trump pouvait jouer ! »