(2/2). Hymne, passeports, banque confédérale : née d’une promesse de souveraineté sécuritaire et politique, la Confédération des États du Sahel multiplie les symboles et les annonces. Mais derrière le discours, ses fragilités économiques, démocratiques et sécuritaires interrogent.
«Le narratif de la Confédération des États du Sahel rencontre bien souvent les mécontentements du monde », observe l’essayiste Ousmane Ndiaye, auteur de L’Afrique contre la démocratie. De fait, la jeune organisation continue de susciter l’enthousiasme de certaines franges de l’opinion, tant dans son espace régional qu’en Europe et même outre-Atlantique. Si l’argument sécuritaire a phagocyté une bonne partie du débat sahélien, les trois États se fondent également sur une vive critique du néocolonialisme et une opposition farouche aux cadres de gouvernance d’inspiration occidentale.
Portée par des hommes en treillis, la conception du pouvoir empreinte beaucoup aux idéaux de fermeté, d’efficacité et de plébiscite populaire. Un modèle centré sur les forces armées en lequel de nombreux observateurs perçoivent une logique de conservation du pouvoir. Il est vrai que depuis les coups d’État successifs, le chemin de transitions démocratiques semble avoir été totalement balayé du paysage. Pour autant, Bamako, Niamey et Ouagadougou affichent des objectifs politiques et économiques qui sonnent comme autant de promesses de développement. Mais qu’en est-il vraiment ?
Politique du symbole
Depuis les débuts de l’alliance en septembre 2023, le fait politique majeur tient à l’évolution vers une forme confédérée. Un processus qu’Ousmane Ndiaye ne considère pas antinomique avec le souverainisme revendiqué par ces trois États, « car celui-ci a toujours été d’inspiration panafricaine », rappelle l’auteur. « En passant à une confédération, ces États ont voulu donner de la consistance à une dynamique très conjoncturelle », plaide quant à lui Bakary Sambe, enseignant-chercheur et directeur du Timbuktu Institute. En marge de cette mutation, les militaires ont toutefois déployé des symboles politiques destinés à créer chez leurs populations un sentiment d’appartenance commune.
Pour le moment tout existe sur le papier, très peu dans la réalité
Ousmane Ndiaye
En 2025, un hymne des confédérés – « Sahel Benkan » – a ainsi vu le jour. Ses paroles évoquent, dès le premier couplet, « liberté et progrès sous l’étendard de combats épiques ». Dans la même veine, 2025 marquait la mise en circulation de nouveaux passeports nationaux sur lesquels figurent désormais l’inscription « Confédération des États du Sahel ». Cette mention, accompagnée d’une carte des trois pays au dos, remplace celle de la Cedeao, organisation régionale dont le Burkina Faso, le Mali et le Niger ne font plus partie. Ironie de l’histoire, c’est une société hexagonale qui a assuré la production de ces passeports biométriques. Un comble pour une alliance qui a fait de la France un ennemi commun de son argumentaire.
Fin décembre, l’organisation s’est également dotée d’une chaîne de télévision nommée « AES TV », dont le but est de « contrer la désinformation » et de relayer l’actualité de l’espace confédéral. Pour l’aider dans cette tâche, son pendant radiophonique – « Daandè Liptako » – émet depuis Ouagadougou, au Burkina Faso. Plusieurs symboles classiques de souveraineté sont ainsi brandis, mais « pour le moment tout existe sur le papier, très peu dans la réalité », déplore un brin narquois Ousmane Ndiaye.
Une économie de rupture ?
Justement, sur le papier, les défis demeurent d’ordre économique lorsqu’ils ne sont pas sécuritaires. Car la refondation des États sahéliens sous-tend une importante promesse de développement. Et pour y parvenir, ses dirigeants arguent depuis longtemps la sortie de la « zone franc », soit l’abandon du franc CFA au profit d’une nouvelle monnaie commune. Si le projet est jusqu’à maintenant resté au stade de chimère, c’est que la parité avec l’euro de l’actuel franc permet de limiter l’inflation des États sahéliens dans un contexte d’instabilité sécuritaire.
Ce scénario, certains lui accordent pourtant le bénéfice du doute comme Séraphin Prao, économiste et enseignant-chercheur à l’université de Bouaké, en Côte d’Ivoire. Mais à condition « d’harmoniser les politiques économiques de chacun des trois pays pour espérer une union monétaire », explique ce chercheur.
Pour l’instant, ces derniers continuent de jouir de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), qui garantit notamment un principe de libre circulation des biens et des personnes pour ses huit membres. D’aucuns verraient un paradoxe après le départ fracassant de la Cedeao, mais l’appartenance à cette institution garantit un cadre primordial pour la fluidité des échanges commerciaux et l’emprunt sur les marchés. « Ces États sahéliens restent dans l’UEMOA par incapacité plus que par volonté », raille M. Ndiaye.
En effet, les interdépendances sont légion pour ce Sahel enclavé, dont les ressortissants burkinabè, maliens et nigériens se comptent par millions dans les pays voisins du golfe de Guinée. À l’inverse, les membres de la confédération sahélienne jouent un rôle de premier plan dans l’approvisionnement en bétail de l’Afrique de l’ouest. « Malgré les difficultés, ces pays arrivent tant bien que mal à maintenir leur économie, fait remarquer Séraphin Prao. À eux trois, ils continuent de peser plus de 29% du PIB de la zone UEMOA, ajoute-t-il. » Avec environ 75 000 000 d’habitants, l’ensemble confédéral forme en outre un vaste marché de consommateurs dans la région. En attendant la fin du franc CFA, les militaires au pouvoir ont privilégié la création d’une banque d’investissement conjointe d’un budget de 762 millions d’euros.
Démocratie suspendue
« On ne mobilise pas une nation dans la terreur », répète las Ousmane Ndiaye. Car en bout de chaîne, loin des effets d’annonce, la démocratie paraît indéfiniment suspendue au Sahel. Lorsqu’ils n’ont pas été dissous, l’activité des partis politiques est presque inexistante quand les forces syndicales, elles, redoublent de vigilance. Les enlèvements d’opposants se sont multipliés dans un climat de peur qui a forcé les dernières voix critiques à choisir l’exil. Selon Reporters sans frontières, au Burkina Faso, au Mali et au Niger, la liberté de la presse s’est sensiblement réduite au fil des années. À cela s’ajoutent des interdictions d’émettre pour plusieurs grands médias étrangers. Radio France Internationale (RFI) et France 24 ont systématiquement été assimilés à des instruments de désinformation. Ce 17 janvier 2026, le magazine Jeune Afrique était à son tour interdit de diffusion au Mali.
En pratique, ces mesures servent à alimenter l’idée d’un ennemi commun. « L’Occident n’a jamais été aussi décrié ; la configuration injuste du monde a laissé un boulevard à la propagande que ces pouvoirs ont su exploiter et perfectionner avec le temps. » M. Ndiaye évoque ici le recours fréquent à des images générées par intelligence artificielle en vue de conforter l’action de ces régimes militaires. Résolument critiques, de tels discours ont conduit à quelques bouleversements en Afrique de l’ouest. « Il est vrai que ce bousculement de l’ordre établi a permis de faire bouger la France et son dispositif militaire africain », reconnaît l’essayiste.
À ce lot de dérives s’agrège la volonté de retrait conjoint de la Cour pénale internationale (CPI). Annoncé en septembre 2025, le tribunal confédéral qui doit remplacer l’institution n’est toujours pas sorti de terre. Ce bras tordu à la justice internationale n’aura pas empêché la Confédération des États du Sahel de dénoncer l’agression des États-Unis au Venezuela, invoquant le respect de la Charte des Nations unies. Un texte qui enjoint les États au respect des libertés fondamentales et repose sur l’idée d’un pouvoir émanant du peuple… En ce sens, les États sahéliens ont bien promis un parlement confédéré, mais celui-ci reste encore hypothétique. Comme pour d’autres projets, son sort semble suspendu à une situation sécuritaire peu rassurante. « Le temps est et restera le meilleur ennemi de ces régimes », professe Ousmane Ndiaye.

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