Images satellites, interceptions de communications, mouvements de troupes… La CIA et le MI6 avaient anticipé chaque détail de l’invasion ukrainienne avant de prévenir l’Europe. En vain.
Alors que la guerre en Ukraine entre dans sa cinquième année, une enquête du Guardian lève le voile sur un paradoxe sidérant. Plusieurs mois avant l’offensive russe du 24 février 2022, les services secrets américains et britanniques avaient décodé l’ampleur des intentions de Vladimir Poutine. Mais leurs alertes répétées ont été balayées, d’abord par l’Europe, puis par Kiev elle-même. Plus d’une centaine d’entretiens avec des acteurs clés du renseignement, de la diplomatie et de l’armée permettent de reconstituer cette chronologie secrète d’une guerre annoncée.
En novembre 2021, les signaux détectés par les agences américaines depuis plusieurs semaines sont alarmants : une invasion russe semble imminente. Le président Joe Biden dépêche William Burns, alors directeur de la CIA et ancien ambassadeur des États-Unis à Moscou, pour avertir le Kremlin des conséquences économiques et politiques d’une telle opération militaire. Mais Burns, qui se rendit en Russie, dut se contenter d’un appel téléphonique avec Vladimir Poutine, confiné dans l’une de ses propriétés.
Le chef du Kremlin, inflexible, campa sur sa position : « Des services de renseignement m’ont informé de la présence d’un navire de guerre américain rôdant à l’horizon de la mer Noire, équipé de missiles capables d’atteindre sa position en quelques minutes » affirma-t-il. C’était, selon lui, la preuve de la vulnérabilité stratégique de la Russie dans un monde unipolaire dominé par les États-Unis. Trois mois plus tard, l’armée russe franchissait la frontière ukrainienne, bouleversant l’ordre européen depuis la Seconde Guerre mondiale.
Le confinement nourrit les ambitions de Poutine
Selon le Guardian, Poutine aurait probablement pris sa décision dès le premier semestre 2020. Cette année-là, il fit adopter des amendements constitutionnels pour prolonger son pouvoir au-delà de 2024, se confina plusieurs mois durant le Covid pour étudier l’histoire russe et méditer sur sa place dans le récit national. La répression violente en Biélorussie affaiblit Loukachenko et ouvre à Moscou la possibilité d’utiliser le territoire biélorusse comme base d’invasion.
Au printemps 2021, des mouvements de troupes aux frontières ukrainiennes et en Crimée (officiellement pour des exercices) commencent à révéler l’ampleur du plan. Les États-Unis soupçonnent Poutine de vouloir justifier ses intentions lors de son discours annuel du 21 avril. Prévenu, Biden appelle directement le président russe : « Il a exprimé ses inquiétudes quant à ce déploiement et a appelé à une désescalade, tout en proposant un sommet dans les mois suivants, ce qui, nous le savions, intéresserait Poutine », explique Avril Haines, directrice du renseignement national.
Quatre semaines plus tard, Poutine publie un long essai sur l’histoire de l’Ukraine, remontant au IXe siècle, affirmant que « la véritable souveraineté de l’Ukraine n’est possible qu’en partenariat avec la Russie », cite Le Guardian. La machine est lancée.
Kiev sceptique
Fin octobre 2021, la CIA et le MI6 adressent des notes détaillant leurs nouvelles évaluations alarmantes à Kiev. Quelques jours après la visite de Burns à Moscou, deux responsables américains se rendent à nouveau en Ukraine pour informer les plus hauts responsables : « Nous leur avons dit en substance : “Nous allons donner suite. Vous aurez accès aux renseignements. Ce n’est pas un avertissement anodin, c’est très grave. Faites-nous confiance” », raconte Eric Green, l’un des responsables. Malgré cela, le scepticisme domine.
Avec le recul, deux événements isolés prennent sens : l’empoisonnement de l’opposant Alexeï Navalny en septembre 2020 et les exercices militaires en Crimée début 2021. Ils préparaient, en réalité, la Russie à soutenir Poutine avant l’offensive. En public, le président russe évoque à peine l’Ukraine : « Il avait déjà choisi la voie non diplomatique », note Le Guardian.
Le souvenir des preuves douteuses contre l’Irak
Au début de 2022, le faisceau d’indices devient accablant : images satellites des mouvements de troupes massifs, communications militaires interceptées révélant des actions qui n’auraient aucun sens si une guerre n’était pas en préparation. Malgré ces signaux clairs, l’Europe reste figée. La France et l’Allemagne refusent de concevoir qu’une guerre de haute intensité puisse éclater sur leur continent. Le souvenir des preuves douteuses ayant justifié l’invasion de l’Irak en 2003 alimente leur scepticisme face à ce qui leur apparaît comme de nouvelles « prédictions américaines fantaisistes ».
« Dans les dernières semaines, les responsables du renseignement commençaient à comprendre, l’ambiance avait changé. Mais les dirigeants politiques ont refusé de l’accepter jusqu’à la toute fin », rapporte un haut responsable du renseignement américain au Guardian.
À Kiev, Volodymyr Zelensky, élu en 2019 sur la promesse de négocier la paix dans le Donbass, craint qu’une mobilisation active ne provoque chaos et panique. Résultat, il balaie les alertes d’un revers de main, y compris celles émanant de ses propres services. Deux semaines avant l’invasion, l’interception d’une communication adressée au leader tchétchène Ramzan Kadyrov aurait dû être décisive : il était question de se trouver à Kiev sous peu.

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