views 8 mins 0 comments

Merz et Macron, un duo dans une impasse

Merz et Macron, un duo dans une impasse

La France a raison sur le diagnostic européen. Mais dix-neuf ans hors des clous de Maastricht lui interdisent désormais d’en présenter la facture à ses voisins vertueux.

Friedrich Merz n’est pas un idéologue. C’est un pragmatique qui lit les sondages. Et ce qu’il y lit en ce moment le rend imperméable à tout discours macronien sur les eurobonds, la dette commune, la solidarité européenne d’investissement. Traduction brutale : quand Emmanuel Macron agite la bannière des obligations européennes mutualisées, le chancelier Merz voit défiler sous ses yeux les scores de l’AfD dans cinq Länder appelés aux urnes cette année : le 8 mars dans le Bade-Wurtemberg, le 22 mars en Rhénanie-Palatinat, le 6 septembre en Saxe-Anhalt, le 20 septembre à Berlin et dans le Mecklembourg-Poméranie-occidentale. Devant la perspective d’élections difficiles, Friedrich Merz range aussitôt le drapeau européen dans le tiroir. Ce n’est pas de la mauvaise volonté. C’est de la survie politique.

Le problème, c’est que le président Macron n’a pas tort sur le fond. L’Europe a effectivement besoin d’investir massivement – dans la défense, la transition énergétique, les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle. Mario Draghi l’a dit avec la brutalité des chiffres : 1 200 milliards d’euros annuels supplémentaires pour ne pas décrocher définitivement face aux États-Unis et à la Chine. La nécessité est réelle. L’urgence est documentée. Le diagnostic est partagé.

Les trois Latins à plus de 100 % d’endettement

Mais voilà le drame : la France a raison sur la nécessité d’investir. Elle a simplement oublié de s’en donner les moyens.

Car qui réclame aujourd’hui la dette commune européenne ? Paris, Rome, Madrid. Les trois grandes économies du sud de la zone euro dont la dette publique dépasse allègrement les 100 % du PIB – 113 % pour la France, 135 % pour l’Italie, 101 % pour l’Espagne. La France a reporté depuis des années les réformes structurelles, laissé filer ses déficits, et repoussé les ajustements douloureux que la monnaie unique exigeait implicitement en échange de son parapluie protecteur. Même la petite réforme des retraites est passée à l’as.

La France au crochet de la zone euro

La mécanique est pourtant simple : quand vous entrez dans la zone euro, vous abandonnez l’arme de la dévaluation. En échange, vous bénéficiez de taux d’emprunt comprimés, portés par la crédibilité collective – celle, notamment, de vos voisins du Nord qui, eux, ont tenu leurs comptes. Vous récupérez donc des dizaines de milliards d’intérêts non payés chaque année – la BCE seule a comprimé les taux souverains français d’un à 1,4 point, soit quelque 40 milliards d’euros d’économies annuelles sur 3 300 milliards de dette, selon les estimations de la banque centrale elle-même citées par la commission des finances du Sénat. C’est un cadeau colossal qui ne se fait pas sentir. La contrepartie implicite du contrat, c’est que vous utilisez cette manne pour assainir vos finances, moderniser votre économie et respecter les critères de Maastricht auquel vous avez souscrit.

La France n’a pas respecté ces critères depuis 2007. Dix-neuf ans d’abandon au suc de la subvention et de la dette. Elle a utilisé la fenêtre de taux bas non pas pour se désendetter mais pour continuer à dépenser, à reporter les réformes, à acheter la paix sociale à crédit.

Faire porter le fardeau aux autres

Résultat : au moment précis où il faudrait investir massivement dans les technologies d’avenir, ses marges de manœuvre sont nulles. La charge de la dette est devenue le premier poste budgétaire. La note souveraine se dégrade. Et la solution proposée consiste à faire porter le fardeau par ceux qui ont déployé les efforts que la France s’est refusée à consentir.

Le chancelier Merz, lui, comprend parfaitement ce mécanisme. Ses électeurs aussi. Sa situation est devenue intenable. Il dirige un pays qui vient de desserrer son corset constitutionnel – le fameux Schuldenbremse – pour financer un réarmement historique de 500 milliards d’euros. Ce geste considérable lui a déjà coûté politiquement. Aller au-delà, accepter une mutualisation des dettes avec des partenaires chroniquement déficitaires, ce serait offrir à l’AfD le cadeau électoral du siècle. Les électeurs CDU qui ont glissé vers les extrêmes n’ont aucune envie d’entendre que « l’argent allemand va payer les retraites françaises ».

L’obstacle de Karlsruhe

Et au-dessus de tout cela plane l’ombre de la Cour de Karlsruhe. La Cour constitutionnelle allemande a, à plusieurs reprises, rappelé les limites de ce que Berlin peut accepter en matière de transferts budgétaires vers ses partenaires. Une nouvelle dette commune après le grand emprunt post-Covid se heurterait vraisemblablement à ce mur juridique avant même de franchir celui du Bundestag.

L’impasse européenne est donc à la fois économique et politique. Économique : les trois locomotives du continent sont durablement endettées et ne peuvent plus jouer leur rôle de moteur d’investissement. Politique : les quelques pays qui auraient les moyens de porter une dette commune ne peuvent se le permettre électoralement et – pour l’Allemagne – constitutionnellement.

Une longue dérive qui se paie cher

Ce n’est pas une crise passagère. C’est le résultat d’une longue dérive dans laquelle certains ont cru pouvoir tirer indéfiniment sur la corde de la solidarité monétaire sans jamais rendre la pareille en discipline budgétaire. L’addition arrive au pire moment. Elle est salée.

Les mauvais élèves n’ont aucune raison de recevoir les meilleures notes. Et les bons élèves n’ont aucune raison de signer les carnets de notes des cancres de la zone euro.