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Gueule de bois à Tequila : quand le maire servait le cartel d’« El Mencho »

Gueule de bois à Tequila : quand le maire servait le cartel d’« El Mencho »

AU PAYS DES NARCOS (4/7). À Tequila, au Mexique, le maire extorquait les fabricants d’alcool. Son arrestation a agi comme un révélateur brutal de la porosité persistante entre les institutions et la pègre.

Tequila… Son nom évoque les champs d’agave bleu à perte de vue, le patrimoine mondial de l’Unesco et cet alcool devenu, avec le mezcal, l’emblème universel de la fête et de l’identité mexicaine. Pourtant, depuis le 5 février 2026, c’est une tout autre ivresse, bien plus amère, qui sature l’air de cette cité symbole de l’État de Jalisco.

L’arrestation spectaculaire du maire de Tequila, Diego Rivera Navarro, lors de l’opération fédérale « Enjambre » a agi comme un révélateur brutal de la porosité persistante entre les institutions et la pègre. D’autant qu’il était membre du parti Morena de la présidente Claudia Sheinbaum.

Accusé d’extorsion, de corruption et de collusion avec le puissant cartel Jalisco Nueva Generación (CJNG), l’édile n’est pas seulement un élu déchu. Il est le visage d’un système où l’autorité locale s’efface pour devenir une simple franchise criminelle. « Au Mexique, l’institution municipale est profondément abandonnée par les autorités supérieures : c’est l’échelon de gouvernement le plus délaissé », résume l’expert sécuritaire Alberto Guerrero Baena.

Racket institutionnalisé

Dans ce vide, ajoute-t-il, prospèrent à la fois l’infiltration criminelle et les caciques régionaux, pour qui l’hôtel de ville devient une entreprise familiale. Le gouvernement mexicain a toutefois porté un coup décisif au CJNG, le 22 février 2026, en tuant son chef Nemesio Oseguera Cervantes, alias « El Mencho », lors d’une opération de l’armée.

L’affaire de Tequila a ébranlé la réputation du Mexique au moment où la présidente Claudia Sheinbaum tente de rassurer les investisseurs étrangers et de stabiliser une nation minée par l’insécurité. En s’attaquant directement aux géants de l’industrie, comme la célèbre marque de tequila José Cuervo, à qui il réclamait des millions de pesos sous peine de sceller les cuves de la fabrique, Diego Rivera Navarro a franchi une ligne rouge.

En touchant au cœur économique et symbolique du pays, il rappelle au monde que même les fleurons de l’exportation ne sont pas à l’abri du racket institutionnalisé, et que la « marque Mexique » peut vaciller sur une affaire locale. « Les maires ont un mandat de trois ans, sans contrôle de confiance et avec un faible budget public : c’est la recette parfaite pour le crime organisé », insiste Alberto Guerrero Baena. Pour lui, le niveau municipal est devenu un territoire sans blindage où n’importe quel candidat peut s’emparer du pouvoir sans aucun filtre de sécurité.

Beaucoup de maires sont contraints de payer la « quota »

Alberto Guerrero Baena, expert sécuritaire

Le plus troublant, dit-il, est que la corruption n’est pas le seul moteur. La peur fait aussi office de mode de gouvernement. « Même quand des maires ou des fonctionnaires sont honnêtes, ils peuvent être mis au pied du mur : si vous ne payez pas la “cuota” (une redevance exigée par les cartels ou groupes criminels), si vous ne laissez pas faire, on peut vous tuer », avance l’analyste, rappelant que des responsables ont déjà été exécutés pour avoir résisté, comme le maire d’Uruapan, Carlos Manzo, tué le 1er novembre dernier en public sur ordre, selon les premiers éléments de l’enquête, du cartel Jalisco Nueva Generación. Cette menace diffuse explique la facilité avec laquelle des extorsions se normalisent, et pourquoi la frontière entre collusion, omission et survie devient floue.

L’onde de choc de Tequila soulève aussi la question d’une justice à deux vitesses. Alberto Guerrero Baena estime que l’État semble n’intervenir que lorsque la pression médiatique internationale s’intensifie ou quand les intérêts stratégiques et la vitrine touristique de la nation sont directement menacés. Pendant que les projecteurs se braquent sur Jalisco pour rassurer les marchés, des régions entières du Michoacán demeurent abandonnées à une gouvernance occulte, visible et documentée, sans que les forces fédérales n’y déploient de tels moyens.

Sheinbaum face à un dilemme

Pour Claudia Sheinbaum, le défi est désormais existentiel. La présidente se retrouve face à un dilemme politique : doit-elle lancer une purge radicale au sein de ses propres troupes, au risque de fragiliser l’édifice colossal bâti par son prédécesseur, Andrés Manuel López Obrador ? « Le premier défi de la présidente consiste à se débarrasser des narcopolitiques qui gravitent autour d’elle ou de son parti. Tant que ces réseaux resteront intacts, toute stratégie de sécurité sera minée de l’intérieur », estime Alberto Guerrero Baena. Assainir le parti signifie potentiellement sacrifier des alliés territoriaux indispensables au risque de provoquer une implosion.

Or, prévient Alberto Guerrero Baena, l’obstacle est aussi interne. « Beaucoup de cadres de Morena ne lui obéissent pas à elle, mais à López Obrador », explique-t-il. La crédibilité du Mexique, déjà malmenée par des crises à répétition, ne pourra pourtant pas se redresser si cette lutte est perçue comme un simple outil de communication.

À Tequila, le maire est derrière les barreaux, mais le mécanisme qui a permis son ascension demeure. Le pays doit désormais prouver que ses institutions ne sont pas devenues, comme le redoute Alberto Guerrero Baena, « les derniers échelons d’un État défaillant et les premières vitrines du narcotrafic ».

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