ENTRETIEN. Figure montante des sociodémocrates suédois, porte-parole sur les questions d’intégration, la députée incarne le tournant restrictif de son parti sur l’immigration.
Lawen Redar l’admet volontiers : sa tâche n’est ni des plus minces ni des plus confortables. « J’ai ouvert la boîte de Pandore ! » ironise la députée au complet noir, assise dans l’un des fauteuils crème du Riksdag, le Parlement suédois. C’est peu dire. Car à seulement 36 ans, cette figure montante du Parti social-démocrate, citant volontiers le philosophe français Pascal Bruckner ou l’essayiste britannique David Goodhart, s’est vu confier la délicate mission de négocier le virage de la formation de centre gauche sur les questions d’intégration et d’immigration.
Après une vaste tournée à travers le pays, Lawen Redar, elle-même fille de réfugiés kurdes, a élaboré une série de propositions qui ont inspiré le nouveau projet du parti. Relégués dans l’opposition depuis 2022 au profit d’un gouvernement de droite soutenu par l’extrême droite, les sociaux-démocrates misent désormais sur la défense d’une « migration stricte » et d’une « intégration rapide » basée sur l’apprentissage de la langue et le partage de valeurs communes.
« Il y a une tendance parmi les partis sociaux-démocrates en Europe à dire : “Ne parlons pas de migration !” À mon avis, nous devons faire exactement l’inverse ! » lance Lawen Redar auprès du Point. Une petite révolution culturelle qui évoque (avec quelques nuances) le tournant de Mette Frederiksen au Danemark mais tranche nettement avec les socialistes français ou espagnols.
Le Point : En mai 2025, votre parti a adopté un programme avec de nouvelles orientations politiques. Pourquoi était-il nécessaire de renouveler la structure idéologique des sociaux-démocrates ?
Lawen Redar : Aux élections de 2022, les sociaux-démocrates sont arrivés premiers en nombre de votes mais ont été remplacés au pouvoir par une autre coalition. Magdalena Andersson, la cheffe du parti et ancienne Première ministre, a alors considéré qu’il était nécessaire de nous interroger sur la situation actuelle de la Suède. Au cours des dernières décennies, notre pays s’est transformé dans de nombreux domaines, que ce soit l’économie, la fiscalité, la protection sociale, mais aussi la criminalité, la migration et l’intégration. À l’origine, le parti m’a demandé de travailler sur le renouvellement de nos politiques de cohésion sociale, notamment à travers notre langue commune, et j’ai compris que cette question était très liée à l’intégration. C’est à ce moment-là que j’ai ouvert la boîte de Pandore !
En d’autres termes, vous avez commencé à travailler sur les questions d’immigration.
Oui. Il y a une tendance parmi les partis sociaux-démocrates en Europe à dire : « Ne parlons pas de migration, d’intégration, de criminalité ou de sociétés parallèles. » À mon avis, nous devons faire exactement l’inverse : non seulement parler d’immigration mais surtout comprendre cette question car elle a des répercussions partout dans la société. Depuis au moins vingt ans, la Suède a adopté une orientation très libérale sur l’économie, la fiscalité, les privatisations, mais aussi sur l’immigration. En 2008, le gouvernement conservateur a encouragé l’immigration de travail comme moyen de réduire les niveaux de revenus et de maintenir des emplois précaires. En tant que sociaux-démocrates, nous devons revenir à nos racines.
Pour élaborer notre nouveau programme, j’ai consulté beaucoup d’archives. J’ai découvert qu’historiquement, dès qu’il y a eu une crise financière ou une hausse importante du chômage, les syndicats ont toujours demandé de limiter l’immigration. Aujourd’hui, la Suède a un taux de chômage de 9 %. Dans cette situation, il est difficile d’intégrer correctement de nouvelles personnes.
Donc vous considérez que les sociaux-démocrates doivent plaider pour une réduction importante de l’immigration en Suède ?
Oui. 27 % de notre population est maintenant née à l’étranger ou, comme moi, a deux parents nés à l’étranger. Dans les années 1990, 200 000 personnes étaient nées hors d’Europe, aujourd’hui c’est 1,2 million. Bien sûr que cela a un impact sur la société ! Pour la plupart des gens venus en Suède au cours des dernières décennies, la vie a très bien tourné. Beaucoup d’immigrants sont maintenant sur le marché du travail, ont appris la langue, vivent dans de bons quartiers.
Cependant, nous avons encore environ 500 000 personnes concentrées dans 65 zones « vulnérables », où 70 à 92 % de la population est issue de l’immigration. Au fil du temps, cela a créé des sociétés parallèles. Dans ces espaces, les niveaux de vie, d’éducation, de chômage mais aussi certaines valeurs culturelles diffèrent du reste de la société. Nous observons le développement de gangs criminels ou du radicalisme religieux. C’est un énorme problème.
Pour être préservée, notre cohésion sociale nécessite une langue commune et certaines références culturelles.
Si c’est un problème si important, pourquoi les sociaux-démocrates ne l’ont-ils pas davantage abordé jusqu’à ces dernières années ?
L’économiste français Thomas Piketty a inventé le terme de « gauche brahmane » pour parler des partis de centre gauche qui sont progressivement davantage dominés par les électeurs des classes supérieures que par les travailleurs. Or, une politique très libérale sur l’immigration affecte principalement les zones les plus pauvres, pas celles où vivent les classes supérieures et moyennes ! Donc, comme les sociaux-démocrates en Europe ont perdu les électeurs de la classe ouvrière, ils ont oublié de s’attaquer à cette question. Comme le dirait David Goodhart, à cause de cet agenda mondialiste et néolibéral, les « anywhere » ont été écoutés et les « somewhere » ont été abandonnés. Notre nom est le « Parti social-démocrate des travailleurs suédois ». Si les gens de la classe ouvrière ne votent plus pour le parti de la classe ouvrière, nous avons un problème !
Concrètement, quelles politiques mettriez-vous en œuvre si votre parti revenait au pouvoir en septembre lors des prochaines élections ? La coalition actuelle a déjà durci la politique migratoire.
Nous devons réduire l’immigration vers la Suède à long terme pour faire face à nos problèmes d’intégration. Nos politiques doivent respecter les normes minimales de l’UE. C’est ce que nous devons faire si nous voulons intégrer correctement les immigrés en Suède. Ceci était un changement difficile à opérer pour les sociaux-démocrates mais qui a été très soutenu lors de notre dernier Congrès.
L’État providence suédois repose sur une forte solidarité entre les gens. Pour être préservée, cette cohésion sociale nécessite une langue commune et certaines références culturelles. Donc, nous défendons que pour devenir citoyen suédois il faille maîtriser la langue et partager ces valeurs. Nous devons aussi arrêter de concentrer tous les nouveaux arrivants aux mêmes endroits. Et nous devons développer un programme national pour les zones vulnérables afin de les rénover, de reprendre le contrôle sur les sociétés immobilières qui ne s’en soucient pas et mélanger la population en y faisant venir des personnes plus aisées.
Vous vouliez justement aller plus loin dans la répartition des populations, en créant davantage de logements municipaux dans les quartiers aisés. Cela n’a pas été retenu lors de votre Congrès. Pourquoi ?
Beaucoup d’idées ont été élaborées dans les groupes de travail qui ont été lancés par le parti. Mais lors du congrès, nous sommes arrivés à la conclusion que ce sont d’abord les quartiers vulnérables qui doivent être transformés. Sinon, il y aurait un mélange d’habitations et de populations dans tous les quartiers, sauf dans les zones vulnérables où le logement municipal domine et où se concentrent les personnes d’origine immigrée et aux revenus très faibles.
Certains partis de gauche en Europe considèrent qu’à travers ce tournant sur l’immigration, vous rejoignez l’agenda politique et l’idéologie des mouvements d’extrême droite.
Pas du tout ! Les partis d’extrême droite ne croient pas en l’intégration. Ils ont, en particulier en Suède, une approche ethno-nationaliste. Ils considèrent que tout le monde doit « remigrer » vers son pays d’origine, et c’est tout. À l’inverse, je crois en une « suédoisité » ouverte, ce qui signifie que l’on peut devenir Suédois, mais à condition de se conformer à certains critères que nous définissons en tant que nation. Contrairement à l’extrême droite, nous voulons que les immigrés deviennent Suédois ! Je me souviens que lors des émeutes à Paris en 2023, le philosophe français Pascal Bruckner écrivait qu’il fallait convaincre les jeunes Français des banlieues de devenir Français dans leur cœur.
Vous lisez Pascal Bruckner ?
Oui, je l’ai lu et il a raison ! Je veux qu’ici les jeunes d’origine immigrée sachent que la Suède est leur pays. Qu’ils sont dans un pays démocratique où le succès est possible. Nous devons les convaincre de devenir Suédois dans leur cœur. Ces dernières années, j’ai visité presque toutes les zones vulnérables suédoises. J’ai constaté le manque d’emplois, l’isolement, mais beaucoup d’habitants m’ont confié combien ils aspiraient à devenir des modèles pour leurs enfants, obtenir un emploi et apprendre la langue suédoise. Nous devons soutenir ce processus d’intégration.
Dans ce tournant idéologique, Mette Frederiksen et les sociaux-démocrates danois sont-ils une source d’inspiration ?
Les sociaux-démocrates danois et norvégiens sont inspirants. Nous avons beaucoup échangé. Cependant, nous vivons dans des contextes différents. Le Danemark n’a pas autant bradé son État providence que nous. Les Danois peuvent donc mieux contrôler leur système éducatif ou leur marché du travail. En Norvège, les nouveaux arrivants ne choisissent pas leur lieu de vie pour les premières années. Donc oui, nous avons emprunté des idées de ces deux pays, mais nous répondrons à cet enjeu à notre manière.
Vous êtes fille de réfugiés kurdes. Votre histoire personnelle a-t-elle joué un rôle dans la façon dont vous abordez les questions migratoires ?
En réalité, c’est l’inverse ! À la maison, ma mère m’a toujours dit de ne jamais travailler sur ces questions. Je suis une Suédoise d’origine kurde, ce dont je suis très fière, mais je me vois comme une citoyenne ordinaire, comme tout le monde dans ce pays, et par conséquent je dois pouvoir faire tout type de travail politique, du logement au climat. Quand Magdalena Andersson m’a nommée pour travailler sur l’intégration, parce qu’elle savait que j’avais des réflexions sur ces questions, j’étais donc très préoccupée. Je suis allée dîner chez mes parents et ma mère m’a dit : « Si ta cheffe de parti t’a nommée, ce n’est pas à cause de tes origines, c’est parce qu’elle te voit comme une sociale-démocrate capable d’accomplir une tâche énorme. » Donc je vais relever ce défi en tant que sociale-démocrate, pas en raison de mes origines.

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