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Frédéric Encel : « Aujourd’hui, l’Iran est seul »

Frédéric Encel : « Aujourd’hui, l’Iran est seul »

ENTRETIEN. Au lendemain de la mort du guide suprême, se pose la question de la riposte et de la transition à la tête du régime des mollahs. Frédéric Encel, docteur en géopolitique, a répondu aux questions du « Point ».

D’abord véhiculée comme une rumeur, puis confirmée par Donald Trump et par la télévision d’État iranienne, l’annonce de la mort d’Ali Khamenei est sur toutes les lèvres et fait la une de la presse à l’international. Le guide suprême, qui dirigeait la République islamique d’Iran depuis la mort de Ruhollah Khomeini en 1989, a péri dans es frappes conjointes menées ce samedi 28 février par les États-Unis et Israël sur différentes cibles en Iran.

Une question demeure : qui prendra le relais du guide suprême, près de quarante ans après sa prise de pouvoir ? Les autorités iraniennes, par la voix d’Ali Larijani – le chef du plus haut organe de sécurité iranien, le Conseil suprême de sécurité nationale, et ancien conseiller d’Ali Khamenei – ont annoncé que le processus de transition allait démarrer ce dimanche. Ainsi, cette dernière sera assurée par un triumvirat composé du président iranien, Masoud Pezeshkian, du chef du pouvoir judiciaire en Iran, Gholamhossein Mohseni Ejeï, ainsi que d’un membre du Conseil des gardiens de la Constitution.

L’ayatollah Alireza Arafi a, lui, été nommé membre juriste du conseil de direction chargé d’assumer temporairement les fonctions du guide suprême iranien jusqu’à la désignation d’un successeur. Frédéric Encel, docteur en géopolitique, professeur à Sciences Po Paris et à l’Université Paris 8, auteur de La Guerre mondiale n’aura pas lieu (Odile Jacob, 2025) revient sur les conditions et les conséquences de cette transition pour le régime des mollahs.

Le Point : Après la mort d’Ali Khamenei, comment va se dérouler le processus de transition à la tête du régime ?

Frédéric Encel : Depuis la mort, dans des conditions similaires, du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, les autorités iraniennes se sont préparées à la mort d’Ali Khamenei et à organiser sa succession. C’est l’Assemblée des experts, composée de 88 religieux, qui va désigner le prochain guide suprême, conformément au droit iranien. Khamenei avait déjà désigné plusieurs de ses successeurs, dont l’un a été nommé à titre intérimaire. Il s’agit de l’ayatollah Alireza Arafi, une personnalité peu connue et de second plan.

Les autres hommes nommés au sein du conseil de direction provisoire ont davantage des profils de techniciens – ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils ne sont pas fanatiques. Nous avons bien affaire à des caciques du régime, tout comme l’était l’ayatollah Khamenei.

La mort de Khamenei laisse-t-elle envisager une chute du régime, selon vous ?

Après la mort du guide suprême, il y a seulement deux possibilités. La première, c’est qu’en effet le régime chute totalement et qu’il soit remplacé par un régime philosophiquement et constitutionnellement différent. À court terme, je ne crois malheureusement pas à cette idée et je l’affirmais déjà à l’époque du mouvement « Femmes, Vie, Liberté » ou encore, il y a quelques semaines, lors des massacres de la population iranienne par les autorités.

Car, pour que le renversement de régime soit effectif, il faut des facteurs constitutifs de ce renversement, notamment militaires et sécuritaires. Tant qu’une partie de l’armée régulière – les pasdarans [le corps des gardiens de la révolution islamique, NDLR] ou les bassidjis [une milice créée et contrôlée par les pasdarans] – n’aura pas rejoint les manifestants s’opposant au régime, je resterai circonspect à l’idée d’une chute du régime des mollahs.

La seconde possibilité, et l’hypothèse la plus probable à court terme selon moi, c’est que ce dernier se maintienne et que la répression de la population continue voire ne s’accroisse. En revanche, et même si le régime n’est pas renversé, il ne disposera plus des capacités de nuisance militaire qu’il détenait jusqu’à présent.

Pour quelles raisons ?

Sur le plan politique, l’ampleur et la nature de l’offensive israélo-américaine ne laisseront pas à ce régime les capacités de continuer à créer ou à renforcer un axe pro-iranien. De la même manière, les autorités ne pourront plus menacer sérieusement Israël ni les États arabes alentours, et encore moins poursuivre leurs avancées sur la bombe nucléaire. C’était d’ailleurs toute la philosophie de cette campagne militaire – bien que Donald Trump affirme que l’objectif était libération du peuple iranien. Le président américain n’intervient jamais pour des raisons morales, éthiques ou démocratiques.

Ce dimanche, le président iranien a affirmé que le fait de « venger la mort de Khamenei » était « un droit est un devoir légitime ». Qu’attendez-vous de la menace de riposte brandie par le régime iranien ?

En réalité, le régime iranien entretient un discours de plus en plus creux au fil de la dégradation des rapports de force. Depuis l’attaque du Hamas en Israël, nous avons affaire à un gap immense entre les menaces des autorités et leurs capacités réelles à projeter de la force à l’extérieur. Nous pouvons imaginer des attentats terroristes en Occident, mais ce type d’action constitue l’arme du pauvre. Cela ne remettrait pas en cause la détermination et la capacité des puissances occidentales, ni celles des puissances arabes, à endiguer la République islamique. D’ailleurs, les Émirats arabes unis et le Maroc ont jugé très sévèrement les attaques iraniennes sur des terres arabes. Aujourd’hui, l’Iran est seul.

Avez-vous été surpris par l’attaque menée par les États-Unis et Israël ou était-elle attendue ?

L’opération était attendue. Ces dernières semaines, Donald Trump multipliait les menaces. Sauf à perdre sa crédibilité, il était contraint de lancer une initiative. Par ailleurs, la coopération manifeste avec Benyamin Netanyahou a atteint, depuis plusieurs mois, un niveau exceptionnel. Les deux dirigeants se sont rencontrés une dizaine de fois ! Aucun autre chef d’État ou de gouvernement ne fonctionne de cette manière-là avec un président américain.

En outre, les deux hommes ont intérêt à limiter drastiquement les capacités de nuisance du régime. Pour Israël, il s’agit même d’un problème existentiel : si l’Iran se dotait de la bombe nucléaire, l’État hébreu serait directement menacé. Du côté des Américains, l’objectif est davantage mercantiliste. Les prises de décision de Donald Trump ne sont jamais politiques, mais toujours économiques. Il s’agit de créer un nouveau Moyen-Orient plus stable, et par conséquent, à terme, davantage pourvoyeur de richesses.

À noter que cette opération menée ce samedi est inédite : c’est la première fois dans l’histoire que les États-Unis et Israël sont militairement alliés dans un cadre totalement offensif. Jusqu’à présent, les deux pays se cantonnaient à l’envoi de matériel de protection américaine, parfois même de navires de guerre en faveur d’Israël. Cette offensive, elle, est une attaque commune, organisée et massive.