PORTRAIT. Exilé politique en France depuis 1986, Mahmoud Moradkhani est le fils de Badri Khamenei, la soeur de l’ex-guide suprême. Pour lui, l’élimination du numéro un iranien peut précipiter la chute du régime.
L’annonce de la mort de l’ayatollah Khamenei a suscité un sentiment particulier de soulagement à Croix (Hauts-de-France). « Comme la plupart des Iraniens, je suis content de son décès », explique Mahmoud Moradkhani, citoyen français d’origine iranienne, depuis la commune du ?Nord où il réside. « Le régime islamique était essentiellement basé sur Ali Khamenei, et en son absence, sa chute est tout à fait prévisible. »
Cet exilé politique de 62 ans, qui vit en France depuis 1986, n’est pas n’importe qui. Fils aîné de Badri Hosseini Khamenei, la sœur du guide suprême iranien, l’homme n’est autre que le neveu de l’ayatollah le plus connu d’Iran, tué samedi 28 février dans une attaque américano-israélienne contre sa résidence de Téhéran.
« Bien sûr, sur le plan familial et au niveau civil, Ali Khamenei est mon oncle, mais je n’éprouvais pas de sentiment particulier à son égard, d’autant qu’il était devenu un vrai dictateur au cours des trente dernières années », explique Mahmoud Moradkhani au Point. Depuis la confirmation de sa mort par les autorités iraniennes dimanche matin, ce Français d’adoption a pu s’entretenir de la nouvelle avec sa famille, restée en Iran. « Ils sont tous contents, y compris ma mère qui est heureuse de la mort de son frère », assure-t-il sans sourciller.
La scission au sein de la famille Khamenei date en réalité des premières années de la République islamique. Au lendemain de la révolution de 1979, Ali Moradkhani Arangeh, père de Mahmoud Moradkhani et mari de Badri Hosseini Khamenei, critique l’éclosion en Iran d’une redoutable théocratie où un religieux, le Guide de la révolution, a le dernier mot sur toutes les affaires politiques de l’État.
Famille religieuse
Lui-même clerc chiite, membre de l’Assemblée des experts, un organe de 88 religieux chargé de choisir le Guide et de contrôler son action, celui que l’on surnomme « Ali Tehrani » soutient alors les factions libérales et laïques de la République islamique – incarnées par l’ancien président Abolhassan Bani Sadr – au détriment des franges islamistes conservatrices, dont fait partie son beau-frère Ali Khamenei, alors imam de la prière du vendredi de Téhéran. « Ma famille a toujours été en opposition au guide », rappelle ainsi Mahmoud Moradkhani.
Assigné à résidence, Ali Moradkhani fuit le pays en 1984. Direction l’Irak de Saddam Hussein, alors en pleine guerre contre l’Iran, où il poursuit son activisme en exil. Un an plus tard, le mollah contestataire est rejoint à Bagdad par sa femme Badri Khamenei, qui partage son combat politique, et ses cinq enfants, Mahmoud, Vahideh, Saïdeh, Farideh et Ehsan. Lors d’une conférence de presse, en mai 1985, la mère de famille expliquera avoir quitté l’Iran de façon illégale, après avoir demandé à son frère, Ali Khamenei, de lui fournir un passeport, en vain.
Votre régime est « pire que celui du Chah », n’hésitera pas à lancer le jeune Mahmoud Moradkhani, alors âgé de 22 ans, à Ahmad Khomeyni, le fils de Rouhollah Khomeyni, premier guide suprême et fondateur de la République islamique. « Au moins, le régime du Chah vous autorisait à rendre visite à votre père quand il était réfugié politique en Irak. »
En 1986, Mahmoud Moradkhani arrive en France où il obtient l’asile politique. Trois ans plus tard, l’ayatollah Khomeyni décède et c’est son oncle, l’ayatollah Khamenei, qui est nommé pour le remplacer. « Au départ, il était plus abordable et n’avait pas des idées aussi fanatiques », pointe le neveu du guide suprême. « C’est d’ailleurs pour cela qu’Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, alors président du Parlement islamique, l’avait choisi : il l’avait trouvé assez faible politiquement et peu dogmatique, en pensant qu’il pourrait diriger en sous-main les affaires du pays. »
« Idées fanatiques »
« Mais progressivement, ajoute l’opposant, il a cru à sa sévérité et à ses paroles, et il s’est durci. En ce sens, il a poursuivi la politique de l’ayatollah Khomeyni avec ses idées fanatiques de suprématie régionale et d’animosité contre l’Occident, ainsi que la nécessité d’avoir un ennemi permanent pour cacher son impuissance. » Si ses parents finissent par être autorisés à rentrer en Iran en 1995, Mahmoud Moradkhani reste dans l’Hexagone, où il obtient la nationalité française et embrasse une brillante carrière de médecin ORL.
Son père, Ali Moradkhani, de retour à Téhéran, est condamné à 20 ans de prison. Libéré en 2005, il cessera toute activité publique jusqu’à sa mort en 2022, à l’âge de 96 ans. Cette même année éclate dans le pays le mouvement de révolte « Femme, vie, liberté ! » après la mort de la jeune Mahsa Amini aux mains de la police des mœurs pour un voile mal porté.
Dès lors, dans la famille Moradkhani, le flambeau de la contestation est repris par Farideh, la sœur de Mahmoud, qui est arrêtée en novembre pour avoir demandé dans une vidéo à la communauté internationale de rompre ses liens diplomatiques avec la République islamique. Un mois plus tard, c’est au tour de la mère, Badri Hosseini Khamenei, de publier une lettre ouverte dans laquelle elle dénonce le « califat despotique d’Ali Khamenei » et dit espérer « le renversement de ce pouvoir tyrannique en Iran ».
« C’est le régime qui a créé la nécessité d’intervenir militairement »
Mahmoud Moradkhani
Or, comme à chaque cycle de manifestations en Iran depuis 2009, la révolte sera écrasée dans le sang sur ordre du guide suprême. Face à la toute-puissance du régime islamique et de ses Gardiens de la révolution sur le terrain, l’opposition, désarmée, peine à se faire entendre. Dans ce contexte extrêmement défavorable, Mahmoud Moradkhani dit comprendre l’intervention militaire d’Israël et des États-Unis.
« En tant que démocrate et pacifiste, je suis par principe opposé à la guerre. Malheureusement, c’est le régime qui est responsable de la situation en créant cette nécessité d’intervenir militairement, confie-t-il au Point. S’il n’avait pas réprimé le peuple il y a deux mois et avait écouté le mécontentement des commerçants du bazar, nous n’en serions peut-être pas là. Mais la situation est devenue telle que je pense qu’il n’y avait pas d’autre choix. »
Alors que la campagne américano-israélienne se poursuit, faisant des dizaines de victimes militaires, politiques mais aussi civiles, le neveu du guide se met pour la première fois à croire à un effondrement de la République islamique. « Si l’intervention militaire en cours ne permet pas l’élimination de toutes les têtes du pouvoir, en l’absence d’Ali Khamenei, les rivalités entre faction et la pression du peuple finiront par faire s’effondrer le régime », veut-il croire.
Le médecin du Nord se voit-il bientôt retourner à Téhéran ? « Je n’ai aucune ambition politique, mais j’irai pour revoir ma famille », répond-il tout de go. « Maintenant, étant donné mes obligations professionnelles, cela ne se fera pas tout de suite. »

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