Avant les bombes, il y a la soif. Tandis que le monde regarde l’Iran brûler, une catastrophe plus lente, plus profonde, et peut-être plus fatale, est déjà à l’œuvre : le régime des mollahs a asséché son propre pays.
Il a tenté de les joindre depuis le 28 février et le début des frappes… Sans succès. Le jeune étudiant de Téhéran, dont l’hydrogéologue français Séverin Pistre, chercheur au laboratoire Hydrosciences de l’université de Montpellier, devait encadrer la thèse sur l’effet des barrages sur les nappes phréatiques iraniennes, ne répond plus au téléphone.
Son collègue Roohollah Noori, spécialiste de la gestion des ressources en eau à l’université de Téhéran, a dû s’exiler en Chine après la publication, dans la revue Nature Communications, de travaux alarmants. « Ses recherches étaient devenues trop sensibles », confie Séverin Pistre, qui l’avait accueilli plusieurs mois à Montpellier. Ensemble, ils ont conduit des recherches majeures sur l’épuisement des aquifères iraniens. « Le pays, alerte le scientifique, est au bord de la catastrophe. »
Alors que le monde entier a les regards rivés sur les colonnes de fumée montant de Téhéran et s’épuise en spéculations sur la survie du régime des mollahs, une autre catastrophe progresse déjà, que ni les frappes américaines ni un éventuel cessez-le-feu ne sauraient arrêter. Une menace existentielle pour la dictature iranienne, qui a concentré pendant des décennies des ressources colossales sur son appareil offensif, en négligeant ses propres infrastructures, pourtant vitales pour la survie du pays.
« La bombe la plus dangereuse qui menace l’Iran n’est ni atomique ni balistique. Elle est hydrique. Et elle est déjà amorcée », alerte Sébastien Abis, directeur du club DEMETER – un cercle d’analyse consacré aux enjeux agricoles et alimentaires – et chercheur associé à l’Iris.
Les ravages du « ministère du Djihad agricole »
Lorsqu’elle s’empare du pouvoir en 1979, la Révolution islamique inscrit dans sa Constitution un impératif : l’autosuffisance alimentaire. Un pays assiégé par les sanctions ne doit pas dépendre de l’étranger pour se nourrir. L’intention est noble – mais l’exécution désastreuse, et le pays ne parvient jamais à se libérer de ses dépendances.
L’embargo américain de 1996, limitant les capacités d’importation, contraint le régime à renforcer sa doctrine. En 2001, le ministère de l’Agriculture est renommé « ministère du Djihad agricole », et l’Iran lance une offensive massive sur ses propres sous-sols.
Pour abreuver une population en forte croissance – passée de 22 millions d’habitants en 1960 à plus de 90 millions aujourd’hui – et massifier l’irrigation, les qanāts ancestraux sont remplacés par des puits motorisés, pompant directement dans les nappes aquifères. Plus d’un million de puits vont être forés, souvent de façon anarchique. « L’énergie bon marché a permis de pomper sans aucune restriction dans des nappes captives, avec des eaux fossiles. Mais lorsque le niveau de ces nappes s’abaisse, le sol s’effondre », souligne Séverin Pistre.
La subsidence des terres – l’affaissement irréversible des sols vidés de leur eau – frappe aujourd’hui 30 provinces iraniennes et 14 millions de personnes, selon une étude satellite publiée en 2024 dans Science Advances. « Certaines zones s’enfoncent de 30 centimètres par an. »
Publiée dans Nature Communications en 2023, l’étude de Roohollah Noori et Séverin Pistre documente une situation catastrophique : entre 2002 et 2017, la recharge nationale des nappes phréatiques a chuté de 35 %, au rythme moyen de − 3,8 mm par an. « Dans certaines régions, la chute atteint 40 % », s’alarme Séverin Pistre.
Sur les 609 plaines hydrologiques – les principaux bassins aquifères du pays –, 404 sont classées « critiques » ou « interdites », soit près de 70 %. « Entre 2003 et 2019, l’Iran a perdu 211 kilomètres cubes d’eaux souterraines, soit le double de sa consommation annuelle totale », insiste le chercheur. Autrement dit, l’Iran consomme depuis des années son eau comme une ressource minière : plus vite qu’elle ne peut se reconstituer.
Avec des conséquences dramatiques : les nappes alimentent deux tiers de la population en eau potable. « À échéance de cinq à dix ans, le pays va connaître d’énormes problèmes d’alimentation en eau. »
Forages effrénés, multiplication des barrages, gestion archaïque… En quarante ans, les politiques agricoles et hydrauliques du régime ont littéralement assoiffé le pays.
Et le changement climatique accélère la crise. Si les précipitations n’ont pas significativement diminué, « la température en Iran a augmenté de plus de 2 degrés entre les années 1980-1985 et les années 2020-2025 », explique Séverin Pistre. « Cela signifie davantage d’évapotranspiration : les pluies deviennent moins efficaces et les nappes ne se rechargent plus. Il faut ajouter une gestion de l’eau très archaïque, dirigée davantage par des impératifs politiques que par l’expertise hydrologique. »
Un habitant de Téhéran consomme près de 300 litres d’eau par jour, contre 150 litres pour un Français. « Le mètre cube est subventionné et personne ne se restreint. Les réseaux sont dans un état lamentable, avec 40 % de fuites. » Les rivières autrefois pérennes sont devenues temporaires. Certaines régions frôlent désormais le seuil de pénurie absolue.
Une crise qui menace le cœur du régime iranien
La situation est d’autant plus explosive qu’elle touche le cœur politique du pays. Dès novembre 2025, avant même le début des frappes, les cinq principaux réservoirs alimentant Téhéran – conçus pour une population dix fois moins nombreuse et jamais adaptés – sont tombés à 12 % de leur capacité, certains à 2 %, selon le Center for Strategic and International Studies. La capitale se rapproche dangereusement d’un « Day Zero », le jour où il n’y aura plus d’eau.
Au point que le président iranien Massoud Pezeshkian a évoqué un projet fou : déplacer la ville devenue « écologiquement inhabitable ». Une idée aussitôt enterrée : l’Iran n’en a ni les moyens, ni le temps.
Au cœur des manifestations qui ont secoué 92 villes iraniennes ces derniers mois résonnait un slogan simple : Ma âb nadârim – « Nous n’avons pas d’eau ».
Dans les provinces, le ministère du Djihad agricole a poussé sa politique jusqu’à l’absurde. « Blé, riz, betterave à sucre : des cultures très gourmandes en eau ont été encouragées dans des territoires arides », explique Sébastien Abis. Les lois encadrant les puits non autorisés n’ont jamais été appliquées, pas plus que celles interdisant tout nouveau forage dans les zones critiques.
Dans la seule plaine de Kuhdasht, au Lorestan, 536 puits illégaux ont été creusés ces dernières années, selon une étude publiée en 2025 dans la revue Current Research in Environmental Sustainability. La nappe y a baissé de 22 mètres en trente ans. Soixante-neuf puits profonds sont désormais à sec. 70 % des sources naturelles ont tari.
« En voulant sécuriser son alimentation, l’Iran a fragilisé sa ressource vitale. » En pure perte : selon les données de la FAO, le pays reste dépendant des importations pour 15 à 20 % de ses besoins alimentaires.
Une bombe hydrique qui menace tout le Golfe persique
Cette « bombe hydrique » menace désormais toute la région. « Le Golfe persique ne représente qu’environ 1 % de l’océan mondial, mais près de 70 millions d’habitants vivent sur ses rives », alerte Sébastien Abis, avec une disponibilité en eau dix fois inférieure à la moyenne mondiale.
Pour survivre dans cet environnement aride, les monarchies voisines ont massivement investi dans le dessalement : le Koweït et Bahreïn tirent plus de 90 % de leur eau potable de ces usines, Oman 86 %, l’Arabie saoudite 70 %, les Émirats arabes unis 42 %, selon les données du Centre statistique du CCG. « Sans les usines de dessalement, toute l’économie des pays du Golfe s’effondre », résume Sébastien Abis.
Cette dépendance extrême transforme ces installations en cibles stratégiques. Le 7 mars 2026, le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi accusait les États-Unis d’avoir bombardé une usine de dessalement sur l’île iranienne de Qeshm. Le lendemain, un drone iranien endommageait une installation bahreïnie.
Dès 1983, la CIA avertissait déjà, dans un rapport classifié cité par le Bulletin of the Atomic Scientists, que des attaques coordonnées contre ces infrastructures pourraient « générer une crise nationale susceptible de provoquer des paniques et des troubles civils ». Quarante ans plus tard, ce scénario n’a plus rien d’hypothétique.
À cette fragilité hydrique s’ajoute une autre dépendance, tout aussi critique : l’alimentation. « 80 % des kilocalories consommées dans le Golfe persique sont importées », rappelle Sébastien Abis. « Chaque année, ces huit États doivent importer 15 à 20 millions de tonnes de blé pour nourrir leur population. La fermeture du détroit d’Ormuz par lequel transite 30 % du commerce des engrais azotés, les pays qui exportent vers le Golfe, comme le Brésil, pourraient subir des pertes de rendements… À moyen terme, une crise alimentaire est possible. »
La « faillite hydrique »
Si les bombes s’arrêtent demain, l’Iran peut-il s’en sortir ? Un cessez-le-feu ne rechargerait pas les nappes. Il ne rendrait pas leur porosité aux sols compactés. Il ne reconstruirait pas des réseaux dont 40 % du contenu s’évapore en fuites. « Certains dommages sont irréversibles à l’échelle humaine. Dans certaines régions, les nappes fossiles épuisées pourraient mettre des siècles à se reconstituer », rappelle Séverin Pistre.
L’hydrologue iranien Kaveh Madani, aujourd’hui directeur de l’Institut pour l’eau, l’environnement et la santé de l’Université des Nations unies, a forgé le concept de « faillite hydrique » pour décrire la situation iranienne : ce moment où un système est tellement surexploité que tout retour en arrière devient presque impossible. Revenu en Iran en 2017 pour aider le gouvernement à affronter la crise de l’eau, nommé vice-président adjoint de l’Organisation de l’environnement, il est contraint de quitter le pays au bout de seulement quelques mois, les réformes qu’il préconisait heurtant trop de puissants intérêts.
« Soit les mollahs se maintiennent et maintiennent cette politique aggravée. Soit un autre gouvernement se met en place – mais le temps qu’il agisse, c’est une course contre la montre. Il faudra de l’aide internationale », redoute Séverin Pistre, avant de marquer une pause : « Et ça, c’est la vision très optimiste. »
La fenêtre pour agir – réformer la gouvernance, abandonner les cultures hydrophages, reconstruire les infrastructures urbaines – se referme depuis des décennies. La guerre l’a encore réduite.

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