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Sans Internet ni téléphone, le Congo attend le verdict des urnes

Sans Internet ni téléphone, le Congo attend le verdict des urnes

Le gouvernement a imposé une coupure totale des communications pendant 48 heures, officiellement pour empêcher la propagation de « fausses nouvelles ». À Brazzaville, de nombreux Congolais fulminent face à ce silence numérique, dans l’attente de l’annonce des résultats d’une présidentielle sans suspense.

«Le scrutin s’est-il bien passé ? » « Oui, comme toujours », ont répondu de concert la dizaine de présidents de bureau de vote interrogés ce dimanche. Cette réponse, presque automatique, semble être le leitmotiv d’une élection orchestrée par les autorités avec une précision cérémoniale qui ne laisse aucune place à l’imprévu. Le scénario est rodé, les étapes prévisibles : coupure totale d’internet dès 7 heures du matin, déploiement des forces de l’ordre aux carrefours stratégiques, et vote du président à la mi-journée devant une foule de curieux et de sympathisants.

Les bureaux de vote ont fermé dimanche soir après l’élection présidentielle au Congo-Brazzaville où la victoire du chef de l’État sortant Denis Sassou Nguesso, 82 ans d’âge et 40 années cumulées au pouvoir, paraît acquise. © (Sophie Eyegue)

Pourtant, derrière cette façade de stabilité, les grains de sable sont les mêmes que lors des précédentes échéances. Ici, des bulletins manquants dans certains bureaux de vote des quartiers périphériques ; là, des listes électorales incomplètes. Mais le dénouement semble déjà écrit dans l’esprit de tous : une réélection avec un score avoisinant les 90 % pour Denis Sassou Nguesso. Comme toujours.

Brazzaville, entre « ville morte » et terrain de jeu

L’habitude finit par lasser une partie de la population qui, dimanche, ne s’est pas ruée vers les urnes. Dans une Brazzaville transformée en « ville morte » pour l’occasion, le contraste était saisissant. Les grands boulevards, habituellement saturés par le concert des klaxons et les émanations des pots d’échappement, appartenaient aux jeunes. Faute de transport, ils ont transformé le bitume désert en terrains de football improvisés.

« Ils font ça chaque année pour que les Congolais aillent voter, mais dans mon quartier, qui part là-bas ? »

Pendant ce temps, les adultes restaient cloîtrés chez eux. La circulation était strictement réservée aux quelques rares véhicules arborant le précieux « laisser-passer » délivré par le ministère de l’Intérieur. Les commerces, bars et restaurants, poumons économiques de la ville, ont reçu l’interdiction formelle d’ouvrir.

Cette paralysie forcée ne passe pas toujours inaperçue. « Ils font ça chaque année pour que les Congolais aillent voter, mais dans mon quartier, qui part là-bas ? », s’interroge une mère de famille. Malgré l’interdiction, elle a discrètement sorti ses casseroles sur le pas de sa porte pour tenter d’écouler les quelques brochettes d’ailes de poulet restantes de la veille. À quelques rues de là, dans le quartier populaire de Bacongo, l’indifférence domine. « Je n’ai pas reçu ma carte », expliquent simplement la plupart des badauds qui errent sans but, marquant le peu d’intérêt réel pour un scrutin dont l’issue ne fait aucun doute.

Le choix de la stabilité contre l’inconnu

Pour ceux qui ont fait le déplacement, l’immobilisme du pouvoir est perçu non pas comme une stagnation, mais comme un rempart contre le chaos. Dans le quartier de Moungali, l’ambiance est plus solennelle. « À défaut d’avoir tout ce que l’on souhaite, on se satisfait de ce que l’on a », résume Michel Gamassa après avoir accompli son devoir citoyen. Pour lui et sa famille, le président sortant incarne la figure du patriarche protecteur. « Personne ne s’est illustré dans la campagne au point de faire le poids face à Denis Sassou Nguesso qui aujourd’hui est le seul à pouvoir garantir la paix. » Son frère, présent à ses côtés, renchérit sans détour : « Il y a un géant et d’autres qui ne représentent rien ni personne. »

La mise en scène de la transparence

Vers midi, devant la mairie du 5e arrondissement d’Ouenzé, le décorum présidentiel a atteint son apogée. Une centaine de Congolais étaient présents pour acclamer le président-candidat. Après avoir déposé son bulletin dans l’urne sous les flashs d’une dizaine de caméras, Denis Sassou Nguesso a salué l’organisation « transparente et démocratique » de l’élection. Face à une presse internationale choisie — principalement locale, chinoise et russe — le chef de l’État a affiché sa sérénité.

Pour crédibiliser le processus, 750 observateurs issus de la société civile avaient été formés. « Nous nous assurons de la mise en place du matériel, du nombre d’assesseurs présents et du bon déroulement », explique Monsieur Oukagnat, comptable de formation, dépêché dans un bureau de vote.

Les citoyens ne se servent pas toujours des réseaux sociaux de manière mesurée. C’est pourquoi, nous, le PCT, soutenons cette mesure

Le discours officiel se veut rassurant, presque pédagogique. « La commission nationale électorale a une antenne locale dans chaque commune », tient à préciser Juste Désiré Mondelé, porte-parole des questions politiques et député. Selon lui, le système est verrouillé pour empêcher toute fraude : « Les résultats ont été dûment signés par les représentants de chaque candidat avant d’être collectés et envoyés à la commission nationale à Brazzaville. » Il insiste sur le fait que « la transparence de l’élection appartient aux candidats eux-mêmes » avant de conclure, avec force : « Nous sommes très attachés à la démocratie. »

Le spectre d’une rébellion et le silence numérique

Malgré ces assurances, la coupure d’internet, toujours effective 24 heures après le vote, trahit une certaine nervosité du pouvoir. Officiellement, il s’agit d’une mesure de salubrité publique pour éviter la propagation de fausses nouvelles. « Nous avons connu la guerre post-électorale, il n’y aura pas de rébellion », affirme avec fermeté Parfait Ikoni, directeur adjoint de la communication de la campagne et porte-parole du Parti Congolais du Travail (PCT, au pouvoir).

Pour lui, le black-out numérique est une nécessité préventive : il s’agit de s’assurer « qu’un candidat ne se déclare gagnant en se basant sur rien ». « Les citoyens ne se servent pas toujours des réseaux sociaux de manière mesurée. C’est pourquoi, nous, le PCT, soutenons cette mesure », ajoute-t-il.

Lundi soir, une vie précaire reprenait ses droits. Le réseau Internet, revenu partiellement dans les grands hôtels et certaines entreprises, permettait aux plus aisés de reprendre contact avec « l’extérieur ». Mais pour la majorité des Brazzavillois, l’attente des résultats – « pas avant une semaine » selon Parfait Ikoni – ne semble déjà plus être la priorité. Dans les foyers, devant les postes de télévision branchés sur la chaîne d’État DRTV ou scrutant les bandeaux de France 24, l’heure est déjà à la reprise du quotidien. Plus que le nom du vainqueur, c’est la fin de la « ville morte » et le rétablissement des communications qui occupent les esprits.