Joe Kent, l’ex directeur de la lutte contre le terrorisme aux États-Unis, a claqué la porte à cause de la guerre contre l’Iran qu’il juge injustifiée. Il met en lumière les ambiguïtés de sa supérieure, Tulsi Gabbard.
La phrase figurait en toutes lettres dans ses propos liminaires, transmis à l’avance : « Après l’opération “Midnight Hammer” (Marteau de minuit), le programme d’enrichissement nucléaire iranien a été anéanti. Depuis, aucune tentative n’a été faite pour tenter de reconstituer ses capacités d’enrichissement. »
Pourtant, lorsque Tulsi Gabbard, la directrice des renseignements, a lu son introduction devant la commission des renseignements du Sénat, à laquelle elle présentait l’évaluation de la menace mondiale 2026, elle a sauté cette partie. À Mark Warner, élu démocrate de Virginie et vice-président de la commission, elle a expliqué qu’elle s’était rendu compte « que le temps pressait ». « Vous avez choisi d’omettre les passages qui contredisent le président », a-t-il rétorqué.
L’audition a eu lieu à un moment délicat pour Tulsi Gabbard : la veille, Joe Kent, le directeur du centre du contre-terrorisme et l’un de ses proches collaborateurs, a annoncé sa démission avec fracas. « Je ne peux, en conscience, soutenir la guerre en cours en Iran. L’Iran ne représentait aucune menace imminente pour notre nation, et il est clair que nous avons déclenché cette guerre sous la pression d’Israël et de son puissant lobby américain », a-t-il écrit. Il a évoqué « une campagne de désinformation » de hauts gradés israéliens et des médias, qui a affaibli « la plateforme America First et a fait naître des sentiments guerriers pour encourager une guerre avec l’Iran ».
Donald Trump was overwhelmingly elected by the American people to be our President and Commander in Chief. As our Commander in Chief, he is responsible for determining what is and is not an imminent threat, and whether or not to take action he deems necessary to protect the…
— DNI Tulsi Gabbard (@DNIGabbard) March 17, 2026
La démission a pris tout le monde de court. Tulsi Gabbard a réagi sur X, sans le mentionner : « Après avoir examiné attentivement toutes les informations dont il disposait, le président Trump a conclu que le régime islamiste terroriste en Iran représentait une menace imminente et il a agi en conséquence. » Elle ne précisait pas si elle partageait cette analyse. « J’ai toujours pensé que c’était un brave type, mais j’ai toujours pensé qu’il était faible sur la sécurité, a déclaré Trump au sujet de Kent, dans le Bureau ovale. C’est une bonne chose qu’il parte, parce qu’il a dit que l’Iran n’était pas une menace. » C’était pourtant lui qui l’avait nommé.
La guerre jusqu’en septembre
La démission de Joe Kent est significative. Ce n’est pas la première : Sameerah Munshi, membre de la commission sur la liberté religieuse de la Maison-Blanche, a aussi renoncé à ses fonctions à cause de la guerre en Iran. Mais c’est le plus haut gradé du gouvernement à se retirer. Par rapport à son premier mandat où licenciements et démissions se succédaient, Trump a cette fois nommé des fidèles qu’il a maintenus contre vents et marées.
Kristi Noem, la très polémique secrétaire à la Sécurité intérieure, n’a été démise qu’après qu’il a été révélé qu’elle avait dépensé 220 millions de dollars (environ 192 millions d’euros) pour une publicité à son avantage, attribuée sans appel d’offres à l’agence du mari de son ex-porte-parole. Tous ont soutenu la politique de Trump, même ceux dont les convictions s’y opposaient.
Mais au vingtième jour de la guerre en Iran, Donald Trump ne semble pas en envisager la fin. Le commandement central envisage, d’après Politico, des opérations pendant au moins 100 jours, probablement jusqu’en septembre. Trump devait se rendre en Chine à la fin du mois pour rencontrer Xi Jinping, il a décalé son déplacement « d’environ un mois ». Et des fissures apparaissent au sein du parti républicain, comme lors de l’opération « Midnight Hammer », en juin 2025. Donald Trump a fait campagne sur la fin des « guerres éternelles » et certains vivent cette guerre comme une trahison.
Non-interventionniste et complotiste
Joe Kent, un ancien soldat des forces spéciales, a été déployé onze fois en Irak et au Proche-Orient. À sa sortie de l’armée en 2018, il est entré dans la CIA en tant qu’officier paramilitaire. Sa femme, Shannon, technicienne en cryptologie dans la marine, est morte l’année suivante dans un attentat-suicide perpétré par l’État islamique en Syrie, avec trois autres Américains. Kent s’est toujours appuyé sur son passé militaire pour s’opposer aux guerres au Proche-Orient et critiquer le complexe militaro-industriel.
Sa nomination par Trump avait été perçue comme un signe à l’aile non-interventionniste du parti. Il ne représente pas pour autant la voix de la raison. Kent a appuyé la théorie complotiste de la « fedsurrection », selon laquelle l’assaut du Capitole, par les partisans de Trump le 6 janvier 2021, aurait été orchestré par le FBI. L’un des stratèges de sa campagne malheureuse pour être représentant de l’État de Washington en 2022 était Matt Braynard, fondateur d’un groupe de soutien aux émeutiers. Un membre du groupe haineux les Proud Boys y était « consultant ».
Il a été proche de Joey Gibson, fondateur du groupe chrétien nationaliste Patriot Prayer, a envisagé d’engager l’influenceur néonazi Nick Fuentes pour ses réseaux sociaux. Il a aussi fréquenté Greyson Arnold, blogueur chrétien nationaliste qui a qualifié Hitler de figure « compliquée » et « incomprise ». Kent répète aussi la théorie du « Russia Hoax » (« canular de la Russie »), qui nie l’influence de la Russie sur l’élection de Trump en 2016 – le rapport Mueller, en 2019, a conclu que l’ingérence était « radicale et systématique », mais qu’il n’existait pas de preuve de collusion avec la campagne du gagnant. Il a aussi affirmé que les vaccins contre le Covid constituaient une « thérapie génique expérimentale ».
Pression sur des analystes
En mai dernier, Joe Kent a été accusé d’avoir fait pression sur deux analystes pour modifier leur rapport sur le Tren de Aragua, un gang vénézuélien. Le gouvernement s’appuyait sur la loi sur les ennemis étrangers (Alien Enemies Act) pour expulser des Vénézuéliens, en arguant qu’ils étaient membres du Tren de Aragua, opérant sous la direction du régime de Nicolás Maduro (avec lequel les États-Unis n’étaient d’ailleurs pas en guerre).
Les analystes des renseignements n’avaient trouvé aucune preuve de ce contrôle, et Joe Kent leur avait demandé de « repenser » les conclusions. Après avoir réexaminé les preuves, ils les avaient d’ailleurs maintenues. Le président par intérim du Conseil national du renseignement, Michael Collins, et sa numéro deux, Maria Langan-Riekhof, avaient été licenciés.
Mark Warner, membre du « gang des 8 », les huit membres du Congrès qui ont accès aux documents classifiés, avait alors dénoncé « une tentative flagrante de politiser la sécurité nationale pour apaiser un président qui a maintes fois fait preuve de mépris pour les faits et pour les professionnels du renseignement qui ont juré de défendre ce pays ». Mais mardi, il a émis un communiqué soutenant la position de Kent : « Il n’y avait pas de preuve crédible d’une menace imminente de l’Iran qui justifierait de précipiter les États-Unis dans une autre guerre de choix au Proche-Orient. »
Tulsi Gabbard, la prochaine ?
Cela suffit pour que les plus fidèles de Trump, comme Lindsey Graham, sénateur de Caroline du Sud, l’accusent de « répéter des éléments de langage démocrates ». Tom Cotton, le président de la commission des renseignements du Sénat, républicain de l’Arkansas, qui avait soutenu Kent lors de sa nomination, a tweeté qu’il n’était « pas d’accord avec son évaluation erronée » : « Le vaste arsenal de missiles de l’Iran et son soutien au terrorisme posaient une menace sérieuse et croissante pour les États-Unis (…) Le président Trump a reconnu cette menace et a pris la bonne décision de l’éliminer. »
Joe Kent and his family have sacrificed greatly for our nation, and I thank him for his service. But I disagree with his misguided assessment. Iran’s vast missile arsenal and support for terrorism posed a grave and growing threat to America. Indeed, the ayatollahs have maimed and…
— Tom Cotton (@SenTomCotton) March 17, 2026
Don Bacon, sénateur de l’Arkansas, a dénoncé « l’antisémitisme » de Kent. Des influenceurs le lâchent aussi : Dan Bongino, ancien numéro 2 du FBI, a enregistré un podcast intitulé « Joe a tort. » Laura Loomer, influenceuse Maga qui a toujours critiqué Kent, s’est réjouie sur X. « Tulsi Gabbard va être la prochaine à démissionner », a-t-elle prédit.
Lors de l’audition de mercredi, ce n’était pas si clair. À Jon Ossoff, sénateur démocrate de Géorgie qui l’interrogeait sur la partie disparue de son introduction, elle a répondu : « Les services de renseignement ont estimé que l’Iran avait toujours l’intention de reconstruire et de continuer à développer ses capacités d’enrichissement nucléaire. »
Lorsqu’il a insisté, elle a repris : « Il n’incombe pas aux services de renseignements de déterminer ce qui constitue ou non une menace imminente. C’est au président d’en décider, en fonction du volume d’informations qu’il reçoit. » Ossoff l’a coupée : « Faux. C’est précisément votre responsabilité de déterminer ce qui constitue une menace pour les États-Unis. » Il l’a accusée « d’esquiver une question, car une réponse franche contredirait » la Maison-Blanche.
« Do Not Invite »
Tulsi Gabbard, ex-lieutenant-colonel, a fait de l’anti-interventionnisme sa marque. Lors de sa campagne pour la primaire démocrate de la présidentielle en 2020, elle avait diffusé cette publicité : « Trump dit qu’il ne veut pas de guerre avec l’Iran, mais c’est exactement ce qu’il veut, car c’est précisément ce que veulent l’Arabie saoudite, Netanyahou, Al-Qaïda, Bolton, Haley et autres néoconservateurs/néolibéraux. C’est sa priorité absolue, pas l’Amérique d’abord. »
Devenue républicaine en 2022, elle a fait campagne pour Trump en 2024, assurant qu’il ne lancerait pas de guerre au Proche-Orient. Mais elle, comme le vice-président J. D. Vance, aussi opposé à la guerre en Iran, s’est rangée derrière Trump. Elle est cependant écartée et il se dit, dans les couloirs du Pentagone, que l’acronyme de son poste (DNI, Directrice nationale des renseignements) signifie « Do Not Invite », comme « ne pas l’inviter aux réunions ».
Parmi les soutiens de Joe Kent figure Tucker Carlson, ancien présentateur de Fox News et fer de lance de la branche anti-interventionniste des Maga, qui l’a invité sur son podcast. Il a passé un extrait de Marco Rubio, secrétaire d’État, qui expliquait que les États-Unis étaient intervenus car Israël allait frapper et qu’ils avaient anticipé des représailles. « Ce sont les Israéliens qui ont pris la décision d’entreprendre cette action, dont nous savions qu’elle déclencherait une série d’événements car les Iraniens riposteraient », a répété Kent.
Mais selon un sondage de CNN, 89 % des sympathisants Maga approuvent la guerre en Iran et… 100 % approuvent Trump tout court. Un tournant dans le parti, qui se définit depuis des années par son refus des guerres. Sur son réseau Truth Social, Trump a dit, de ceux qui ne le soutenaient pas : « ILS NE SONT PAS MAGA, JE LE SUIS, et être MAGA, ça veut aussi dire ne pas laisser l’Iran, un Régime Malade, Dément et Violent (sic) avoir l’Arme Nucléaire (sic) pour faire sauter les États-Unis d’Amérique, le Proche-Orient et, finalement, le reste du Monde (sic). Être MAGA, c’est les arrêter net, et c’est exactement ce qu’on fait. »

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